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HISTOIRE
DES
MÉNAGERIES
DE L'ANTIQUITÉ A NOS JOURS
PAR
GUSTAVE LOISEL
Docteur ès sciences, Docteur en médecine,
Directeur de laboratoire à l’Ecole des Hautes-Etudes.
I
Antiquité
Moyen âge — Renaissance
Ouvrage illustré de 16 planches hors texte.
PARIS
OCTAVE DOIN ET FILS HENRI LAURENS
ÉDITEURS ÉDITEUR
8, PLACE DE L'ODÉON 6, RUE DE TOURNON
1912
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Copyright, by Henri Laurens and |
HISTOIRE DES MÉNAGERIES
DE L'ANTIQUITÉ A NOS JOURS
INTRODUCTION
Cet ouvrage est le résultat de six années d’études,
de recherches et de voyages dont le point de départ a
été une campagne que nous avons entreprise, en 1905
et 1906, pour obtenir une réorganisation et une utilisa-
tion plus complète de notre vieille ménagerie nationale.
A la suite de ces premiers efforts, M. le Ministre de l’Ins-
truction publique voulut bien nous confier trois missions
scientifiques‘ dans les jardins zoologiques d'Europe et
d'Amérique, et ce sont les Rapports de ces missions
qui forment la matière principale du troisième volume
de cet ouvrage.
Pendant le cours de nos voyages de mission, nous
avions été conduit naturellement à rechercher les ori-
gines des différents établissements que nous visitions, et,
pour cela, nous fûmes obligé parfois de faire de longues
recherches dans les archives, bibliothèques et musées
des pays étrangers. Grâce à l’accueil empressé que nous
recûmes partout, nous rapportâmes ainsi, de nos voyages,
un nombre considérable de documents historiques ou
iconographiques qui n’ont pas trouvé place dans nos
Rapports et qui, complétés par des documents analogues
1 Dans une nouvelle mission scientifique que nous avons accomplie pendant
l'été 1910, et dont le rapport n’est pas encore publié, nous avons eu l'occa-
sion de visiter la Pologne, la Russie, la Finlande et la Scandinavie.
IL. z
2 HISTOIRE DES MÉNAGERIES
recueillis en France, forment le fond de nos deux premiers
volumes. :
Nous avions été précédé, dans cette double tâche des-
criptive et historique, par une série de voyageurs
français qui commence avec les « pourvoyeurs de bestes
estranges » de Louis XI et se termine, sous l’ancien
régime, par la mission que le ministre de Louis XV,
d’Argenson, confia à Valmont de Bomare*. Au xIx° et au
xx° siècles, en France, les missions à l’étranger se conti-
nuèrentd'abordcomme autrefois, maiselles prirent bientôt
un caractère spécial qui ne concerne pas notre sujet.
A l’étranger, au contraire, l’activité déployée dans ces
dernières années par les zoologistes-voyageurs, pour être
plus tardive, a été beaucoup plus grande qu’en France.
C'est d’abord un surintendant du Jardin zoologique de
Londres, M. Sclater, qui, de 1863 à r900, consacra chaque
année une partie de son temps à visiter les établisse-
ments zoologiques du continent, de l'Egypte, de Tunis
et même du Cap. Ses voyages ne lui donnèrent pas l’oc-
casion de faire une étude complète de ces établissements
ni un rapport d'ensemble, mais seulement un certain
nombre de courtes notes qui furent publiées successive-
ment dans les Proceedings de la Société zoologique de
4 Nous devons remercier ici : le prince Montenuovo, grand-maître de la
Cour impériale d'Autriche ; le D' Gustave Glück, conservateur au Musée
artistique et historique de Vienne ; M. M. Chalmers Mitchell, secrétaire de la
Société zoologique de Londres ; Dahlgren, directeur de la Bibliothèque royale
à Stockholm; Gustave Macon, conservateur du Musée Condé, à Chantilly ;
van Riemsdyk, archiviste général des Pays-Bas ; van Verweke, conservateur
du Musée archéologique à Gand. Enfin, parmi les nombreuses bibliothèques,
collections de musée et conservations d’archives où nous avons puisé, nous
sommes heureux de pouvoir mentionner tout particulièrement la Bibliothèque
de la Sorbonne pour la richesse de ses collections historiques, et pour les
facilités de recherche que son administration nous a offertes.
2 La mission de Valmont de Bomare, concernant surtout l’étude des diffé-
rents cabinets d'histoire naturelle de l’Europe, s’étendit sur une période de .
douze années, Revenu définitivement en France, en 1756, Valmont de Bomare
crut devoir, plus tard, détruire complètement la rédaction qu'il avait faite
de ses voyages. (Voir P. MirauLr.)
INTRODUCTION 3
Londres. En 1878, ce fut un allemand, Léopold Martin,
qui publia une excellente étude historique et descriptive
des jardins zoologiques actuels ; puis, en 1896, c'est le
D’ Hornaday qui est envoyé par la société en formation
du Parc zoologique de New-York, pour visiter les grands
jardins zoologiques d'Europe; il rapporta de ce voyage
une étude intéressante qu'il a bien voulu nous commu-
niquer en entier et dont une partie seulement a été
publiée. En même temps, le D' Charles Townsend par-
courait, pour une raison analogue, les différents aquariums
publics d'Europe et écrivait à son retour un rapport
de mission qui a été publié dans le septième rapport
annuel de la Société zoologique de New-York. En 1901,
un membre de la Société zoologique de Londres, M. Peel,
visita à son tour les principaux jardins zoologiques d’Eu-
rope et publia, deux ans après une relation de son voyage.
En 1904, la Société zoologique de Londres chargea à nou-
veau le surintendant de son Jardin, alors M. R. J. Pocock,
d’un voyage d’études dans les jardins zoologiques du con-
tinent avec mission de noter les perfectionnements appli-
cables à celui de Londres. M. Pocock consacra quelques
semaines à parcourir les jardins d'Allemagne, de Bel-
gique et de Hollande et écrivit, à son retour, un rapport
non publié mais dont une copie nous a été gracieuse-
ment offerte par le secrétaire général de la Société,
M. Chalmers Mitchell. Enfin, en 1905, M. Stanley Flower,
directeur du Jardin zoologique de Giza, fut chargé, par
le gouvernement égyptien, de visiter, à son tour, les
jardins zoologiques d'Europe.
Ces différents travaux d'ensemble, auxquels il faudrait
ajouter encore nombre d’études spéciales concernant tel
ou tel jardin zoologique, ne nous ont guère servi, car
nous sommes allé étudier par nous-même, et avec plus de
détails, tous les établissements dont ils parlent. Il n’en
IA HISTOIRE DES MÉNAGERIES
est pas de même des travaux d’érudition qui ont été faits
sur les ménageries anciennes, de ceux de Britton et
Brayley, de Calkoen, de Riemer, de Fitzinger, de Hamy,
de Harwey, de Stow-Bennett, de Stricker, de Strickland
et de plusieurs autres dont nous aurons à reparler au
cours de notre ouvrage; mais là encore, si nous avons
recueilli nombre de documents précieux sur l’histoire des
ménageries d'autrefois, nous n'avons trouvé aucune
œuvre d'ensemble analogue à la nôtre.
Ce n’est donc pas sans quelque crainte que nous
publions cet ouvrage auquel nous étions bien peu pré-
paré. N'ayant ni l'éducation, ni l’érudition d’un histo-
rien ou d’un archéologue, nous avons grandement
conscience de son imperfection, et nous savons, qu’en
dehors de quelques points particulièrement étudiés, il
n'aura d'autre mérite que d’avoir esquissé, pour les tra-
vailleurs futurs, une enquête aussi attachante que com-
plexe, et qui, par tant de côtés, confine à la grande his-
toire. À fouiller le champ qui nous était offert, nous
n'avons pas tardé, du reste, à nous passionner, et nous
pensons que les zoologistes eux-mêmes prendront plaisir
et intérêt à le parcourir maintenant avec nous.
Les anciens, beaucoup plus que nous, ont aimé la fré-
quentation de l’animal ; plus près de la nature, vivant une
vie plus simple et moins mondaine, ils sont demeurés
en contact intime et suivi avec les animaux sauvages de
leur pays, avec les « bestes estranges » qu'on leur rap-
portait des contrées lointaines; ils les ont ainsi mieux
connus, à certains points de vue mieux compris, et ils
ont certainement su les asservir au gré de leurs plaisirs
ou de leurs besoins. Les zoologistes trouveront donc
peut-être, dans notre ouvrage, quelque détail utile, nou-
veau ou inconnu d’eux; ils pourront y lire certaines his-
toires de mœurs d'animaux qui, la part de la légende
INTRODUCTION 5
étant faite, ne manqueront pas de les intéresser; ïls y
découvriront le rôle très grand que les ménageries an-
ciennes ont eu dans l’évolution des diverses sciences
zoologiques ; enfin ceux-là mêmes qui, de nos Jours,
ont la charge de diriger ou d’administrer les jardins
zoologiques, pourront trouver presque autant d'intérêt à
connaître l’histoire des ménageries anciennes que celles
des ménageries actuelles ; car il est important de savoir
comment les choses ont vécu autrefois, pour mieux com-
prendre comment elles peuvent péricliter et mourir
aujourd’hui.
Les historiens trouveront, eux aussi, nous l’espérons,
quelque intérêt à parcourir cet ouvrage. Ils y verront
la part immense que la coutume de garder des animaux
sauvages en captivité a joué dans les mœurs des grands
et dans les amusements des peuples d'autrefois ; ils
comprendront mieux comment l’art des animaliers a pu
se former, grâce à cette coutume, et comment il a évolué
avec elle‘. On nous reprochera peut-être d’avoir donné,
dans notre ouvrage, une part trop grande à notre pays.
En effet, l’histoire des ménageries de Versailles, de
Chantilly et du Museum présentera un développement
beaucoup plus grand que celle des autres ménageries.
Mais, outre que notre documentation a été naturelle-
ment ici plus abondante et plus facile, il ne faut pas
oublier que la France du xvu° et du xvu* siècles, peut-
être même celle des deux siècles précédents, a été, de
tous les pays du monde, celui où les ménageries ont été
les plus florissantes. D'autre part, on verra que les
ménageries de Versailles et du Museum, en particulier,
ont été des initiatrices en leur genre, et que ces éta-
1 Il ne faut pas s'attendre à trouver dans notre ouvrage une histoire de
cet art, ni même le nom de tous les artistes qui ont représenté des animaux
de ménagerie. C'était là un sujet trop vaste que nous avons abandonné à
regret, mais que nous reprendrons peut-être un jour.
6 HISTOIRE DES MÉNAGERIES
blissements ont servi de modèles à toutes les ména-
geries qui sont venues immédiatement après eux.
L'expression de ménagerie, que nous avons prise,
comme:titre de cet ouvrage, a été choisie par nous parce
que cette expression fut vraiment internationale au xvrr°
et au xvirr siècles et parce qu'elle est encore employée
communément aujourd'hui dans beaucoup de jardins
zoologiques étrangers '. C’est un vieux mot français qui
paraît dater de la fin du xvi° siècle* et qui eut d’abord
pour signification le gouvernement de la famille, le soin
de la maison et de tout ce qui s’y rapporte. Brantôme disait
des dames françaises du temps de Charles IX : « On n’osoit
entamer [avec elles] aucun propos d’amours, si non que
de mesnageries, de leurs jardinages, de leurs chasses et
oyseaulx® » ; et, à la même époque, La Boëtie ne trouvait
pas d’autre mot pour intituler sa traduction française de
l'Économie domestique et rurale de Xénophon. On disait
encore, dans le même sens, ménage où mesnage, mais
bientôt ce dernier mot resta appliqué au soin intérieur
de la maison et celui de ménagerie ne désigna plus qu'un
« lieu pour engraisser bestiaux et volailles * ». C’est dans
la seconde moitié du xvur° siècle que le mot ménagerie
commença à être usité dans le sens actuel. Avant cette
époque, il n’y avait pas d'expression particulière pour dési-
gner les logements d'animaux sauvages; en France, on
parlait encore de volières, de viviers, d’hostel ou de mai-
son des lions, de sérail, etc., quand Louis XIV eut l’idée de
transformer à Versailles l’ancien ménage ou ménagerie
{ Comme synonyme de jardin zoologique, à Schônbrunn ; comme dési-
gnant seulement la collection d'animaux qui existe dans un parc ou dans un
jardin, comme à New-York ou à Chicago par exemple.
2? Aimar de Ranconnet, le premier lexicographe français, parle bien en effet
de mesnage et de mesnagier, mais non de mesnagerie,
+ Lu AL, D: 109:
* Diction. de l’Académie, 1° éd., 1684.
INTRODUCTION 7
de Louis XIII, comme nous le dirons plus loin. L'exemple
du grand Roi n'ayant pas tardé à être imité de toutes les
cours, on ne se servit plus dès lors de ce dernier mot, à
l'égard des châteaux des princes ou des seigneurs, que
pour désigner l'emplacement où l’on gardait des animaux
sauvages, « plutôt par curiosité et magnificence que
pour le profit‘ » ; on n’entendit plus parler alors que de
« ménagerie pour les bêtes féroces », « ménagerie pour
les oiseaux de mer », « ménagerie pour les poules de dif-
férentes espèces », etc.
C’est dans ce sens collectif, désignant toute espèce
de logement d'animal, qu’il faut entendre le titre de
notre ouvrage. Nous ne ferons donc pas seulement ici
l'histoire et la description de ces établissements auxquels
on donne, depuis le xix° siècle, de préférence le nom
impropre de jardin zoologique ; nous ferons en réalité l’his-
toire de la garde et de l'élevage des animaux sauvages
ou étrangers depuis l'antiquité jusqu'à nos jours, que
nous trouvions l’animal dans une « maison de bêtes »,
dans une fosse, dans un bassin, dans une simple cage
ou même vivant en demi-liberté dans un parc ou dans
quelque pièce d'un château; enfin que cet animal soit
gardé pour le luxe ou l’amusement, pour la chasse ou la.
table, ou encore pour servir à la science et à l’art,
toutes choses qui étaient confondues dans les ménageries
d'autrefois et qui le sont souvent encore dans les ména-
geries d'aujourd'hui’. Au reste, nous ne parlerons
1 Diction. de Furetière, 1690. Le Dictionnaire de Richelet, qui avait paru
dix ans auparavant, donnait déjà à ce mot le sens actuel : « Méxacerte. C'est
un lieu au château de Versailles où l'on voit tout ce qui peut rendre la vie
champêtre agréable et divertissante par la nourriture des animaux de toutes
sortes d'espèces. »
? Nous ne désignerons généralement les animaux, dans le corps même de cet
ouvrage, que par leur nom français et avec des lettres minuscules en tête de
leur nom pour rester dans la tradition française ; mais on trouvera la syno-
nymie scientifique actuelle de ces noms à l’Index zoologique qui termine le
8 HISTOIRE DES MÉNAGERIES
qu'incidemment des animaux employés pour la chasse,
de la vénerie et de la fauconnerie. Bien que ce sujet
touche parfois de très près au nôtre, il est, dans son
ensemble, trop particulier, et, du reste, il a été traité
tant de fois, depuis l'antiquité ‘, que nous n'aurions pu
donner qu'un bien faible résumé de ce qui a été écrit
avant nous. |
3° volume. Pour les références bibliographiques et le détail des sources, se
reporter à la fin de chaque volume. Il sera bon de compléter, du reste, les
bibliographies des trois volumes l’une par l’autre.
1 La bibliographie générale des ouvrages sur la chasse, la vénerie et la
fauconnerie, publiés depuis l’antiquité jusqu’à nos jours a été donnée suc-
cessivement par : Enslin, Kreysig, Schneider et Souhart.
PREMIÈRE PARTIE
ANTIQUITÉ ET MOYEN AGE JUSQU’A LA FIN DU XIV* SIÈCLE
CHAPITRE PREMIER
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS
1. Origines de la coutume de garder des animaux sauvages en captivité. —
Totémisme et animaux sacrés.
2. Ménageries sacrées des Égyptiens. — Culte des animaux et ménageries
des Temples.
. Les momies d'animaux.
. Les animaux de chasse et les lions familiers des Pharaons.
5. Les parcs à animaux. Le Jardin d'Acclimatation de la reine Hatasou.
Moyens employés pour se procurer des animaux vivants.
6. Les ménageries d'Alexandrie et la procession des Grandes Dionysies.
F# ©
I. Les causes qui ont amené l’homme à garder et à
nourrir près de lui des animaux captifs, furent certaine-
ment multiples et nécessairement variables avec l’évo-
lution des mœurs. Les besoins du chasseur-guerrier,
l’orgueil du dominateur, la curiosité du savant en ont
été sans doute, comme le disait Lacépède, des mobiles
puissants ; mais les causes premières semblent devoir en
être recherchées dans cette sorte de crainte ou de res-
pect que l’homme primitif eut toujours pour la nature
animée et en particulier pour l’animal. Dans des degrés
de civilisation plus avancés, ce respect s’est transformé
en vénération, puis en culte, soit que tel animal ou telle
espèce animale füt considéré simplement comme une
force utile ou redoutable, soit qu'on le regardàt comme
10 ANTIQUITÉ
l'ancêtre et le protecteur de la tribu (c’est ce que les
savants appellent aujourd'hui le totémisme) ‘; soit enfin
qu’il représentât la réincarnation des ancêtres selon la
doctrine de la métempsycose ; ailleurs encore l’animal
devient l'intermédiaire entre l’homme et la divinité,
à moins qu'il ne personnifie la divinité elle-même. L’ob-
servation des peuples primitifs actuels montre que ces
différentes formes du respect de l’homme pour l’animal
ont dù jouer un rôle important dans l’histoire des ména-
geries. En étudiant ces peuples de près, en pénétrant
leurs mœurs, on s'aperçoit, en effet, que l’espèce ani-
male vénérée, le totem, est, dans leur croyance, la forme
primitive sous laquelle les hommes de leur race sont
apparus sur la terre ; ils croient que tous les animaux de
cette espèce, non seulement ne leur font pas de mal, mais
encore les protègent ; aussi s’abstiennent-ils de les tuer
et de manger leur chair. C’est donc une sorte d'alliance
que la tribu fait avec son animal totem, et celui-ci devient
ainsi éabou? ou sacré; de là à lui rendre un culte, à le
garder et à le nourrir en captivité pour être plus près
de son protecteur, parfois même à le sacrifier au cours de
cérémonies cultuelles et à manger sa chair pour se sancti-
fier, il n’y a qu'un pas.
II. C’est en effet sous la forme de ménageries sacrées
que l’on voit apparaître, pour la première fois dans l’his-
toire, la coutume de garder des animaux sauvages en
captivité.
Les Égyptiens, le peuple le plus anciennement civilisé
de la terre, avaient, dans leur religion, un culte pour un
1 Du mot Totem ou Otem, expression nord-américaine qui désigne l’animal
sacré.
2 « Tabou, en polynésien, signifie, à proprement parler, ce qui est sous-
trait à l'usage courant. » (Salomon Reïinach. Orpheus, p. 4.) Le totémisme
serait un système spécial et dérivé du tabou.
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 11
grand nombre d'animaux considérés primitivement sans
doute comme animaux totems, mais qui étaient devenus
des formes symboliques de leurs divinités. Il est bien
difficile de se représenter aujourd’hui l’idée exacte que
l'Égyptien antique se faisait de l’animal sacré, et cela
d'autant plus que la religion égyptienne varia beaucoup
au cours de sa longue histoire.
Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous croyons
devoir rappeler, en quelques lignes, d’après le prêtre
égyptien Manéthon, qui vivait à Héliopolis, au rr° siècle
avant notre ère, les grandes périodes de cette histoire.
I. De 5000 à 3000 ans avant Jésus-Christ.
Ancien Empire ou Période memphite. — Dynasties I à X. (Princi-
paux dieux : Horus, Ra, Osiris. — Monuments : Grand sphinx, Pyra-
mides de Gizeh, Pyramides de Sakkarah.)
IL. De 3000 à 2500 ans.
Moyen Empire ou Première période thébaine. — Dyn. XI à XIV.
(Conquête de la Nubie. — Monuments : Lac Mæris, Labyrinthe.)
III. De 2500 à 1700 ans.
Conquête du nord de l'Égypte par les Hycsos ou Pasteurs, bar-
bares venus d'Arabie. — Dyn. XV à XVIII. (Les dynasties nationales se
maintiennent à Thèbes.)
IV. De 1700 à 1000 ans.
Nouvel Empire ou Seconde période thébaine. — Dyn. XVIII
à XX. (Conquête de la Syrie et de la Palestine. — Relations avec l'Asie.
— Monuments : Serapeum, Colosse de Memnon, Obélisques, Salle
hypostyle. Temple d'Ammon dont le culte se généralise en un essai de
monothéisme sous l'influence des prêtres d'Héliopolis.)
V. De 1000 à 525 ans.
Pharaons de Tanis, de Bubastis et de Saïs. — Dyn. XXI à XXVI
(Retour au polythéisme ancien ; culte du dieu Bès; fondation, dans le
delta, de la ville de Naucratis par des colons grecs.)
VI. De 525 à 414 ans.
L'Égypte, conquise par le roi de Perse, Cambyse, devient une
province de l'empire des Achéménides. — Dyn. XXVIII*. (Voyage
d'Hérodote en Egypte.)
VIL. De 404 à 399 ans.
Expulsion des Perses d'Égypte. Pharaons saïtes. — Dyn. XXVILI°
(Voyage de Platon en Egypte.)
12 ANTIQUITÉ
VIII. De 399 à 350 ans.
Pharaons de Mendès. — Dyn. XXIX°. Pharaons de Sebennytos.
— Dyn. XXX°, Nectanèbe II, le dernier des Pharaons.
IX. De 350 à 332 ans.
L'Égypte, conquise par Artaxerxès III, redevient une province de
l'empire des Perses.
X. De 332 à 305.
Conquête d’Alexandrele Grand. Fondation d'Alexandrie en l’an 331.
XI. De 305 à l’an 30.
Dynastie des Lagides ou des Ptolémées. Cléopâtre, dernière reine
d'Égypte. Introduction des dieux gréco-asiatiques : Sérapis et Dio-
nysos.
XII. De l’an 30, avant notre ère, à 384 après Jésus-Christ.
L'Égypte devient province romaine; ses mœurs sont décrites, au
début de cette période, par Diodore de Sicile qui donne (I, chap. LxxxvI
à xc) l'opinion des Égyptiens cultivés de ce temps sur les diverses
origines du culte des animaux.
Une opinion ancienne voulait que le culte des animaux
eût été introduit d’Éthiopie en Égypte avec les hiéro-
glyphes par les philosophes indiens appelés Gymnoso-
phites ; mais il paraît certain aujourd’hui que ce fut
l’'Éthiopie, au contraire, qui dut sa civilisation à l'Égypte
et que, dans l’origine, tous ou presque tous les animaux
furent objet de crainte ou de respect de la part des Égyp-
tiens ; c'est peu à peu que ce peuple aurait éliminé la
plupart des espèces sauvages inutilisables pour ne garder
que les espèces utiles. En tout cas, le bœuf et le serpent
furent les premiers et les plus répandus des animaux
sacrés de l'Égypte. Le taureau, sous le nom d’Apis!,
symbolisait le Soleil ; la vache était la déesse Lune qui,
sous le nom d’Arhor?, représentait la nuit éternelle, le
chaos d’où renaissaient constamment tout ce qui existe
dans la nature et jusqu’au soleil lui-même. Le serpent
1 Ou Hapi qui devint ensuite Osiris ou Horus.
? Ou Hathor, qui devint ensuite Isis.
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 13
(Urœus) était l’esprit fécondant d’Athor; c'était la force
créatrice de la substance primordiale ; son corps enroulé
sur lui-même représentait le cercle, la plus parfaite des
figures, qui, comme la puissance fécondatrice elle-même,
n'avait ni commencement ni fin.
A côté du bœuf et du serpent qu'on adorait partout,
on trouvait encore, dans le Panthéon égyptien, vingt-
cinq à trente autres animaux sacrés adorés ou vénérés,
plus spécialement dans quelque ville ou quelque nôme
particulier :
Les cynocéphales étaient adorés dans les deux Hermopolis.
Les sapajous _ à Memphis.
Les hippopotames — à Papremis.
Les chats — à Bubastis.
Les lions — à Léontopolis et à Héliopolis.
Les loups — à Lycopolis.
Les chiens — à Cynopolis.
Les mangoustes — dans les deux Heracleoplis.
Les musaraignes — à Buto et à Athribis.
Les chèvres sauvages — à Coptos.
Les boucs — à Mendès.
Les béliers — à Thèbes et à Saïs.
Parmiles oiseaux, on trouvait d’abord l’ibis, le vautour,
la cigogne et la huppe, qui, comme le bœuf et le ser-
pent, mais à un moindre titre, étaient révérés dans toute
l'Egypte ; puis c’étaient :
L'épervier qu'on adorait dans les deux Héracleopolis et à Buto.
L’aigle — dans la grande Diospolis.
La chouette — -à Saïs.
Les reptiles sacrés étaient, outre des serpents, des
crocodiles qu’on adorait à Thèbes, à Arsinoé, la Crocodi-
lopolis du lac Mæris, et dans d’autres villes. Comme pois-
sons, la perche fut adorée à Latopolis, la carpe à Lepi-
dotum, le brochet à Oxiriaque, le Lates niloticus' à
4 C’est un superbe poisson de la famille des Percoïdes, qui habite encore
FOYER
14 ANTIQUITÉ
Esné. Enfin on trouvait un peu partout : dans les temples,
dans les sépulcres, sur la caisse des momies, etc., des
dessins, des peintures, des statuettes en jaspe, en por-
celaine ou en cornaline représentant des scarabées sacrés ;
leurs mœurs curieuses avaient fait considérer ces insectes
comme l’emblème de la sagesse et de l'industrie, en
même temps qu'on voyait dans la boule où ils déposent
leurs œufs le symbole des renaissances successives.
Tous ces animaux sacrés étaient respectés par les
Égyptiens, au point que le meurtre, même involontaire,
de l’un d’eux était puni de mort’. De plus, et ceci nous
conduit directement à notre sujet, quelques représen-
tants de ces espèces, ceux que les prêtres avaient
reconnus à certains caractères comme étant les Ani-
maux-Dieux, étaient apprivoisés, gardés et nourris près
des parvis ou même dans l’intérieur des édifices sacrés.
« Les sanctuaires des temples sont ombragés par des
voiles tissés d’or », écrivait Titus Flavius Clément, un
contemporain qui vivait à Alexandrie. « Si vous avancez
vers le fond de l'édifice et que vous cherchiez la statue,
un prêtre s’avance d’un air grave en chantant un hymne
en langue égyptienne, et soulève un peu le voile comme
pour vous montrer le dieu. Que voyez-vous alors? Un
chat, un crocodile, un serpent indigène ou quelque autre
animal dangereux. Le dieu des Égyptiens paraît: c'est
une bête vautrée sur un tapis de pourpre. » À Héliopolis,
le lion sacré qu’on gardait dans le temple du Soleil
(Ammon Räà) « était nourri de viandes recherchées; on
accompagnait ses repas de mélodies sacrées, et souvent,
aujourd’hui les eaux du Nil de la Haute Egypte où on le connaît sous le nom
de bayard.
1 Il en était ainsi, du moins, pour le chat et pour l’ibis, d'après ce que
nous rapporte Diodore de Sicile qui visita l'Égypte sous le règne de Pto-
lémée Aulète, c’est-à-dire soixante ans avant notre ère. Diodore de Sicile,
I, 83.8 (trad. de A.-F. Miot. I, p. 168.)
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 15
pour donner satisfaction à ses instincts de carnage, on
enfermait en sa compagnie quelque animal vivant que
de nombreux spectateurs se plaisaient à le voir poursuivre
et dévorer‘ ». À Arsinoé, les crocodiles sacrés du lac
Moæris « étaient si bien apprivoisés qu’on leur mettait
des colliers au cou, des periscélides [ou anneaux] aux
pattes et qu'on les faisait venir, par un simple cri, d’un
bout du lac à l’autre pour leur tendre des gâteaux ou des
morceaux de viande apportés par des visiteurs dévots* ».
Pour ces ménageries sacrées, les Égyptiens affectaient
d'abord une certaine étendue de terre dont le produit
était suffisant pour subvenir à la nourriture et à l'entretien
des animaux. Ensuite, comme les Égyptiens étaient dans
l’usage, pendant les maladies de leurs enfants, de faire
des vœux à quelque dieu pour en obtenir la santé, ils
accomplissaient ces vœux en se faisant raser la tête, et
après avoir pesé les cheveux qu'ils avaient coupés contre
un poids égal d’or et d’argent, ils en donnaient la valeur
aux gardiens de la ménagerie *. Si l’offrande était destinée
à des éperviers, les gardiens achetaient de la viande
avec l’argent qu'ils recevaient, puis appelant les oiseaux
en poussant de grands cris, ils leur jetaient les morceaux
de chair qu'ils leur faisaient saisir au vol. Si c’étaient
des ichneumons ou des chats, ils leur donnaient du pain
trempé dans du lait, après les avoir appelés par un cla-
quement de la langue, ou bien leur présentaient des
poissons du Nil coupés par tranches*.
Pour les apis de Memphis et de Mnevis dans Hélio-
polis, pour les boucs de Mendès, les crocodiles du lac
1 Loret, p. 89.
2 Loret, p. 87. Dans notre troisième volume, nous verrons faire la même
chose avec les tortues des temples japonais.
3 (Diodore de Sicile, Loc. cit.). Ces gardiens étaient munis d’insignes parti-
culiers qui les faisaient reconnaître de loin quand ils se montraient dans les
villes et les campagnes ; les passants les saluaient avec le plus grand respect.
16 ANTIQUITÉ
Mæris, les lions de Léontopolis et d’autres animaux, on
confiait leur entretien aux soins des hommes les plus
distingués de l'État, qui leur prodiguaient une nourri-
ture recherchée. On faisait cuire, dans le lait, la fleur de
farine et le gruau qu'on leur donnait à manger avec des
gâteaux assaisonnés de miel; on leur fournissait cons-
tamment de la chair d’oie bouillie ou rôtie, et, pour les
animaux carnassiers, on leur jetait en grande quantité
des oiseaux pris aux filets. En un mot, non seulement
ces hommes faisaient la plus grande dépense pour la
nourriture de leurs animaux, mais encore ils leur pré-
paraient des bains tièdes, les oignaient des huiles les
plus précieuses, brülaient devant eux des parfums,
enfin les couvraient de riches tapis et de toutes sortes
d’ornements. De plus, dans le temps où les deux sexes
doivent se rapprocher, ils faisaient pourvoir à leurs besoins
avec une recherche toute particulière, et l’on nourrissait,
sous le nom de concubines, des femelles de chaque
espèce d'animaux choisies parmi les plus belles et entre-
tenues avec luxe et à grands frais”.
Pourtant, la dignité d’animal-dieu n'allait pas sans quel-
ques inconvénients. Si ces animaux étaient bien nourris
et bien fêtés, par contre les logements qu’on leur réser-
vait n'étaient pas toujours très sains. En effet, les
recherches que Lortet et Gaillard ont faites sur les somp-
tueuses momies de béliers découvertes lors des fouilles
de M. Clermont-Ganneau dans l'ile Éléphantine, ont
montré sur le squelette de ces animaux la trace de lésions
osseuses ankylosantes et des sabots longs et déformés
comme ceux que présentent les ruminants tenus long-
temps en captivité dans des espaces étroits, peu aérés et
4 Tout ce passage sur l'entretien des ménageries sacrées est pris textuel-
lement à Diodore de Sicile, I, ch. Lxxxnr et Lxxxrv (traduct. comparées de
HoϾfer, I, p. 96-98 et de Miot, I, p. 166-171).
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 17
privés en partie de lumière ‘ ; ces savants ont trouvé les
mêmes déformations osseuses sur les squelettes des
cynocéphales de la nécropole des singes, dans la vallée
des Rois?, à Thèbes.
Mais cela n'était sans doute que pour des individus
particuliers ou pour des circonstances déterminées, car
la plupart des animaux des temples étaient élevés en
plein air et en demi-liberté. Autrement, on ne compren-
drait pas ce passage de la confession de l’Égyptien con-
servée dans le Livre des Morts : « Je n'ai point chassé
les bestiaux sacrés sur leurs herbages : Je n'ai pas pris au
_ filet les oiseaux divins ! Je n’ai pas pêché les poissons
sacrés dans leur étang... Je n'ai pas repoussé les bœufs
des propriétés divines *.. »
III. Quand les animaux sacrés mouraient, « des lois
générales réglaient la forme et la durée du deuil public,
les funérailles, l'embaumement et la translation du corps
aux lieux particuliers destinés à recevoir la dépouille de
chaque espèce‘ ». On les inhumait auprès de leurs
temples ou bien on les portait en des endroits choisis :
les singes et les musaraignes sacrés à Thèbes”, les chats
à Bubaste, les éperviers à Buto, les poissons à Esné, etc.
Là, des ouvriers spéciaux les embaumaient et plaçaient
leur corps, entouré de bandelettes, dans des nécropoles
1 Lortet et Gaillard, 2° série, p. 26.
? 1bid., 3° série, p. 1 et 2.
3 Confession négative, chap. 125. Traduct. E. Revillout, p. 672.
* Encyclopédie catholique, Paris 1840; Animaux, art. très documenté,
auquel nous renvoyons pour les sources que nous ne donnons pas ici. Dio-
uq based 3 po q P
dore de Sicile en particulier dit que, pour ces funérailles, ceux qui avaient
pris la charge des ménageries sacrées ne dépensaient pas moins de 100 talents,
c'est-à-dire environ 550.000 francs (I. ch. Lxxxrv).
5 La grande nécropole des singes de Thèbes, située au sud-ouest de la
ville en un lieu appelé aujourd’hui Quasr-el Agouz, date seulement de l'époque
des Ptolémées.
I. 2
18 ANTIQUITÉ
particulières à chaque espèce. Une des premières décou-
vertes de ces sépultures fut faite, en 1851, par Mariette,
au cours d’une exploration que ce savant faisait de la
nécropole de Sakkarah; c'était celle des taureaux sacrés
de Memphis, le Sérapeum, qui contenait 64 momies de
taureaux sacrés enfermées chacune dans un grand sar-
cophage de granit ou de basalte. Depuis, des découvertes
semblables se sont multipliées et des savants, tels que
Lortet et Gaillard, ont pu fouiller ces sépultures et en
retirer les corps pour les étudier de près. Ils ont trouvé
ainsi, dans certaines galeries annexées aux temples, des
milliers de gazelles (dorcade et isabelle), d’antilopes
bubales, de mouflons à manchettes, etc., le corps enduit
de bitume ou trempé dans des solutions concentrées de
natron ‘, etentouré de bandelettes. Là encore, l'examen du
squelette et celui de la dentition prouve avec la dernière
évidence que la plupart de ces animaux, primitivement
sauvages, avaient vécu en captivité dans des enclos sacrés”.
Des momies de chats toujours soigneusement entourées de
bandelettes élégamment entre-croisées, remplissent en
quantités prodigieuses d’énormes galeries. « Beaucoup
de ces souterrains en contiennent des masses si Consi-
dérables, à Sakkarah par exemple, que pendant plusieurs
années elles furent exploitées pour en faire de l’engrais.
Ces momies renferment des individus de tous les âges;
des myriades de fœtus sont aussi attachés en paquets,
emmaillotés de bandelettes et placés les uns à côté des
autres. De petits nouveau-nés remplissent quelquefois la
cavité abdominale de grandes chattes admirablement
sculptées dans un morceau de bois, ou bien reposent dans
de minuscules sarcophages, à couvercles cintrés, très
1 Mélange salin fourni par des efflorescences du sol de l'Égypte et dont
l'élément prédominant est le sesquicarbonate de soude.
2 Lortet et Gaillard, 1'° partie, p. 1v.
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 19
grossièrement travaillés, et qui semblent avoir été cons-
truits par des mains d'enfants. » A Thèbes, on a trouvé
des musaraignes momifiées qui, après avoir été trempées
dans du bitume et entourées de fines bandelettes dorées,
avaient été enfermées dans de petits sarcophages de bronze
ou de bois de sycomore dont le couvercle portait toujours
une musaraigne de grandeur naturelle admirablement
sculptée. À Syout, l’ancienne Lycopolis où Osiris était
adoré sous la forme de loups vivants, les collines occi-
dentales de la ville sont percées de mille trous au fond
desquels dorment toujours les momies de ces animaux.
Ailleurs, ce sont des momies d'oiseaux, et tout d’abord
des rapaces diurnes ou nocturnes qui se trouvent en
quantités innombrables, tantôt séparément, tantôt par
masses de vingt à quarante individus de toutes espèces.
Les corps sont alors entassés les uns contre les autres,
solidement collés par une pâte bitumineuse appliquée à
chaud, et disposés en énormes fuseaux longs d’un mètre
et demi environ. Les plumes, quoique tachées par le
bitume, sont ordinairement très bien conservées et la
plupart des squelettes, montés avec le plus grand soin,
ont pu être comparés, par Lortet et Gaillard, à ceux des
espèces congénères de l’époque actuelle.
Puis, ce sont des momies d’ibis que l’on trouve en
nombre immense dans toute l'Égypte. Parfois le corps de
ces oiseaux estentouré « de fines bandelettes formant des
losanges plus ou moins foncés, disposés avec une grande
élégance. Dans d’autres nécropoles, leur corps simple-
ment trempé dans une solution concentrée de natron,
entouré de toiles, a été enfermé dans de grandes
jarres en terre rougeûtre, grossièrement tournées et
fermées par une couche de plâtre très habilement appli-
quée sur l'ouverture. Dans certaines galeries, à Sakkarah,
par exemple, ces pots placés les uns sur les autres,
20 ANTIQUITÉ
et formant de nombreuses couches superposées, rem-
plissent par milliers de longues galeries. Quelques-uns
de ces vases renferment des œufs d’ibis bien conservés. »
(Lortet ét Gaillard.)
« À Maabdeh, des millions de crocodiles desséchés
sont ensevelis dans de vastes galeries souterraines,
qu'aucun voyageur n'a pu encore explorer dans toute
leur étendue, et qui renferment, à côté de grands cro-
codiles de deux ou trois mètres, des animaux plus jeunes,
mesurant de vingt à trente centimètres seulement et liés
par bottes de dix ou douze. » (Loret, p. 76.) Près de
Monfalout, à côté d'individus adultes, on trouve encore
des paquets de jeunes crocodiles collés ensemble par
le bitume, souvent placés sur des corbeilles d'écorces
avec des œufs dans l’intérieur desquels on peut trouver
des embryons bien conservés. Enfin, à Esné, les momies
de poissons, entourées soigneusement de bandelettes
de lin, présentent toutes les grandeurs, depuis quel-
ques centimètres jusqu’à 1",50 de longueur ; à côté
de ces momies, on trouve enterrés dans le sable des
masses d’alevins de Lates enveloppés de bandelettes et
de papyrus.
IV. Les Égyptiens avaient, à la vérité, pour garder en
captivité des animaux sauvages, d’autres raisons que celles
du sentiment religieux. C’étaient, en effet, de très grands
chasseurs, et ils avaient dressé comme animaux de chasse :
des chiens et des chats‘, des lycaons ou chiens hyénoïdes,
1 Les chiens des anciens Égyptiens : chien-renard, chien de Dongolah,
grand levrier du nord de l'Afrique ou Sloughi, grand chien courant, grand
mâtin et petit basset, sont figurés par Lenormant (b, p. 165).
Voir également : 1° sur les chiens et autres animaux de chasse des Égyp-
tiens : F. Lenormant, a I, 343-364. Rosellini, I, p. 197-202, Siber de Sihlwald,
p. 288 et 384, et Birch ; 2° sur les chats des anciens Egyptiens : Lenormant a,
I, 365-375, Lortet et Gaillard, 1" partie, 1903. — Disons seulement ici que
les Egyptiens élevaient deux sortes de chats : le chat domestique tout à fait
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 21
des hyènes rayées ‘, des léopards ou des guépards et jus-
qu à des lions. {ls se servaient du lycaon pour la chasse
en plaine, alors qu'ils avaient dressé les chats, à cause
de leur légèreté, pour la chasse des petits oiseaux dans
les marais. On employait les chats pour leur faire cher-
cher et rapporter les oiseaux tombés dans les roseaux,
assommés ou seulement étourdis par le choc des bou-
merangs.
L'emploi de la hyène et du lycaon pour la chasse dis-
parut au temps de la XIT° dynastie ; le chat, au contraire,
s’apprivoisait de plus en plus de facon à devenir, vers la
XV® dynastie, le commensal de la maison. En même
temps, on voyait dans les meutes de chasse, à partir de
la XVIII et de la XIX° dynasties : des guépards et des
lions”. Pour les guépards, il est avéré que cet animal
devint alors et resta toujours en Égypte, avec le chien,
l'animal de chasse par excellence. Pour les lions privés
que l’on avait l’habitude de tondre en Égypte comme en
Assyrie”, Lenormant pense qu'ils furent employés par
les Pharaons surtout pour les accompagner à la guerre.
Beaucoup de monuments nous montrent, en effet, le lion
favori du roi sculpté sur les côtés de son fauteuil, de
son palanquin ou de son char de bataille, Nous connais-
semblable aux nôtres, mais surtout le chat ganté, grande espèce haute sur
pattes et à front bombé qui vit aujourd’hui, à l’état sauvage, dans les forêts du
Fayoum, sur les rivages de la mer Rouge, ainsi qu’en Tunisie et en Tripo-
litaine.
1 Des hyènes sont représentées, recevant de la nourriture, dans deux tom-
beaux de la VI® dynastie : celui de Mererouka ou Méri et celui de Ke-gem-
ni ou Kagemni, l’un et l’autre à Sakkarah. Ces tombeaux, de même que la mas-
taba voisine de Ti montrent les représentations des animaux sauvages
domestiques par les Égyptiens.
? Prisse d'Avennes (b. II, pl. XIIÏ) reproduit des sculptures de Thèbes de
la XVII* et de la XVIII® dynastie, dans lesquelles on voit deux guépards
avec un collier autour du cou. Dans la même planche un lion est représenté
avec un harnachement autour du corps.
* Voir au musée du Louvre, les lions du Sérapéum, surtout ceux qui sont
placés sur le côté de l'escalier Daru.
22 ANTIQUITÉ
sons même le nom du lion que Ramsès Il, le Sésostris
des Grecs emmenait à la guerre; il s'appelait Anta-
m-nekht; en temps ordinaire, il était enchaîné, devant la
tente du-roi; mais, quand Ramsès montait sur son char
pour aller au combat, le lion marchait un peu en avant,
à côté des chevaux, combattant avec son maître et ren-
versant d’un coup de patte quiconque s’approchait de
luit.
Les lions apprivoisés ne furent pas en Égypte l’apa-
nage des seuls Pharaons. Tout homme assez riche pour
se donner le luxe de pareilles bêtes pouvait en posséder,
du moins au temps de la domination romaine ; Appollo-
nius de Tyane rencontra un de ces lions privés lors de
son voyage en Égypte; conduit par une simple laisse,
l'animal suivait partout son maître, jusque dans l’inté-
rieur des temples et des maisons particulières ; il parais-
sait fort doux et faisait des caresses à tous ceux qui l’ap-
prochaient ?.
V. Les riches Égyptiens avaient, dès les temps
anciens de Memphis, des parcs et de grandes exploi-
tations agricoles dans lesquels on trouvait, à côté de
la plupart de nos espèces domestiques”, des animaux
1 Prisse d’Avennes. Monuments... pl. XX VIII, et id. Histoire... I, pl. XL,
LXXX VII et LXXXVIIL, et Champollion, III, pl. CCX VII.
Ce lion est figuré dans le temple souterrain d’'Ibsamboul, dans la Basse-
Nubie, et sur un des pylônes de Lougsor (Champollion, Monuments... T. I,
pl. XVII bis et XXV et t. IV, pl. CCCXX VII). Ses exploits à la guerre sont
racontés gravés sur les monuments précédents par un scribe contemporain,
du nom de Pentaour (Lenormant, Les premières... 1, 287). La position de
lions privés à côté des chevaux nous est encore exactement donnée par un bas-
relief du pavillon de Medinet-Habou, à Thèbes, qui représente cette fois
Ramsès III partant pour une expédition guerrière (Champollion, II,
pl. CCXVII).
? Voir Apollonius. Ch. xv.
% Voir: Recherches sur l'histoire de quelques animaux domestiques prin-
cipalement en Egypte, in Lenormant, 1, p. 229 et suivantes.
PET, Ve TE A 0
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 23
sauvages apprivoisés et peut-être même vraiment domes-
tiqués, que nous ne savons plus maintenant asservir
à nos besoins ou à nos plaisirs. Les tombeaux de l’Ancien
Empire, particulièrement ceux de la IV* et de la V° dynas-
ties, montrent en effet de nombreux troupeaux de
gazelles, d’antilopes, de grues, etc., qui paissent sous la
surveillance de gardiens appuyés sur de longs bâtons. On
y reconnaît d’abord l’algazelle, la gazelle dorcade, l’anti-
lope defassa, le bouquetin beden, puis, plus rarement,
deux autres antilopes : le damalisque du Sénégal, facile-
ment reconnaissable à ses cornes en forme delyre, et l’oryx
beïsa ‘ ainsi que des bubales. Maspero* croit que ce sont
là des animaux apprivoisés provenant de grandes chasses
du désert. Fr. Lenormant, allant plus loin, pense qu’il faut
voir, dans ces troupeaux, des animaux domestiques éle-
vés pour la boucherie. « Dans presque toutes les tombes,
en effet, dit-il’, ces animaux figurent en compagnie du
bœuf, du mouton et de la chèvre, parmi les animaux
domestiques que les pâtres amènent pour la provision de
la maison du défunt. D’autres fois elles sont représentées
toujours à côté du bœuf, du mouton et de la chèvre,
comme formant des troupeaux, que comptent et enre-
gistrent les scribes chargés de la comptabilité du bétail.
(Lepsius, atl. II, 69, 70). Ces troupeaux étaient souvent
très nombreux et les chiffres inscrits dans quelques
sépultures montrent le développement qu'avait pris l’éle-
vage des antilopes à l’état domestique. Le tombeau
de Sabou, découvert à Sakkarah par Mariette et exécuté
au commencement de la VI° dynastie, énumère comme se
trouvant sur la propriété du mort :
1 Sur les oryx dans l’ancienne Egypte, voir deux travaux de A. Bonnet et
de V. Lortet, in Lortet et Gaillard, 4°, série, p. 159-178 avec 20 fig. et 1 pl. en
couleurs.
?b1I, 63, en note.
3 a I, 328.
24 ANTIQUITÉ
405 bœufs d’une race dont la représentation est assez
rare ;
1.235 bœufs et 1.220 veaux de la race bovine à lon-
gues cornes, qu'on voit habituellement sur les
monuments de l'Ancien Empire ;
1.360 bœufs et 1.138 veaux de l’espèce à cornes
courtes figurés aussi fréquemment sur les monu-
ments du même âge ;
1.308 algazelles ;
1.135 gazelles, et
1.244 defassas. »
On engraissait les algazelles, les defassas et les bœufs
au moyen d’une pâtée que les valets de ferme introdui-
saient à la main dans la bouche de l'animal’. On en con-
servait d’autres pour la reproduction ; un bas-relief d’une
des pyramides de Gizèh, datant de la IV° dynastie,
nous montre une gazelle levant gentiment sa patte droite
pour laisser téter son petit”; un grand nombre d’autres
documents, reproduits également par Lepsius, figurent des
pâtres apportant dans leurs bras ou sur leurs épaules des
faons d’antilopes, en même temps que des petits veaux,
des chevreaux et des agneaux; une petite statuette en
émail bleu du Louvre” montre une antilope avec les
quatre pattes ramenées sous le ventre et liées en un seul
faisceau.
La mode d’avoir de ces grands troupeaux d'animaux du
désert, dont l'entretien supposait une richesse considé-
rable, commença à disparaître dès la XII‘ dynastie. A
cette époque, les algazelles sont encore élevées et
1 Lepsius, Atlas, Abth. II, bl, 129 et 132.
? Lepsius. Atlas, Abth. II. bl. 12. Grab. 86.
3 Salle des Dieux, n° 8793. Un document à peu près semblable du musée de
Boulaq (Maspero, c. n° 41611, p. 275), indiquerait que c’est là une bête pré-
parée pour le sacrifice.
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 25
engraissées en captivité’, mais les autres antilopes ne
sont plus figurées sur les tombeaux que comme gibier.
A partir de la XVIII: dynastie, on ne trouve plus aucun de
ces animaux dans les grands domaines des Égyptiens,
mais on y voit paraître un goût de plus en plus vif des
animaux, des fleurs et des plantes rares. Après avoir
domestiqué, dans les premiers temps, un grand nombre de
leurs espèces sauvages, après s'être contentés des tributs
d'animaux que leur fournissaient la Nubie et l'Ethiopie,
les Égyptiens vont maintenant chercher à acclimater des
espèces nouvelles introduites de pays lointains. L'idée
_ leur en avait peut-être été donnée par les Hyesos qui
avaient amené avec eux en Égypte, le cheval inconnu
jusqu'alors. En tout cas, dès que ces envahisseurs eurent
été définitivement chassés, on voit une reine de la
XVII dynastie, Hatasou, la glorieuse fille et sœur des
Thoutmès?, envoyer cinq vaisseaux aux « Échelles de
l'encens », le pays des Somalis, pour y prendre des aro-
mates, de la myrrhe, de l’encens, de l’ébène, de l’ivoire,
de l’or et autres choses précieuses que réclamait Amon.
L'expédition eut un plein succès ; elle revint, rappor-
tant à Thèbes, non seulement tout ce qui était néces-
saire aux temples, mais encore quantité d'animaux d'es-
pèces nouvelles inconnues à l'Égypte : des singes, des
lévriers, des léopards, une girafe, des centaines de bœufs
de forte taille et nombre d'oiseaux divers, enfin des
plantes et des fruits dont trente et un arbres à encens
qui avaient été enlevés et transportés avec leurs mottes
de terre. Le cortège défila pompeusement dans les rues
de Thèbes, puis la reine ordonna de faire planter les
arbres sur les larges terrasses et le long de la façade
1 Lepsius, Abth. II, bl. 129 et 132,
? Hätshopsitou, Hatshepsou ou Ha-t-schepou, dont le prénom était Ra4-
mâ-K à.
26 ANTIQUITÉ
extérieure du temple splendide qu’elle venait de faire
construire sur la rive gauche du Nil, en l'honneur d'Amon-
Rà et de ses dieux parèdres, Hathor et Anubis'; pour
cela, on creusa dans le roc des fosses carrées munies de
rigoles d'arrosage que Naville retrouva encore remplies
de terre avec les racines des arbres desséchées, en place.
Quant aux animaux, :il furent mis dans le palais ou par-
qués à l'ombre de ces arbres, comme le montrent les
bas-reliefs que la reine fit graver sur les murs du temple
pour célébrer cette expédition célèbre”. Et c'est ainsi
qu’apparaît dans l’histoire, il y a environ 3400 ans, le pre-
mier « Jardin d'Acclimatation » connu; les Égyptiens,
déjà conscients des harmonies de la nature, l'avaient
placé sous la protection du dieu Soleil, et ils l’appe-
laient « le Jardin d’Amon * ».
Le frère-mari et successeur d’'Hatasou, le célèbre con-
quérant Thoutmès III, suivit son exemple, car on peut
voir encore aujourd’hui, dans une des salles qu'il fit
construire au grand temple de Karnak, la figuration de
plantes, d'oiseaux et de mammifères d'espèces nouvelles
rapportés de Syrie. D'autre part, ce monarque était
allé chasser l'éléphant en Mésopotamie et c’est sous son
1 Appelé alors Zeser-Zeserou, « le Sublime des Sublimes », ce temple est
connu aujourd'hui sous le nom de Deir el-Bahäri, ou « Couvent du nord » à
cause d’un couvent de moines coptes qui en occupa jadis une partie de l’em-
placement. Il fut fouillé par Mariette en 1877, puis, et surtout, par Ed. Naville,
de 1894 à 1905 ; ce sont des égyptologues que nous suivons ici, en même
temps que G. Maspero (b. II, p. 250 et suiv.), A. Moret (p. 3 et suiv.) et AL.
Gayet, p. 138 et 217.
2 Les arbres sont des Boswellia thurifera, Cart., térébinthacée de 3 à
6 mètres de haut qui produit le véritable encens ou oliban. L'inscription qui
les accompagne est ainsi conçue : « Trente et un arbres d’Ana frais, apportés
comme merveilles de Poun à la sainteté de ce dieu. » Entre les arbres, en com-
mençant par la droite, on lit ces mots : « cuivre, collyre, casse-tête des
habitants de Poun, ébène, ivoire, kasch ».
8 Depuis longtemps déjà, en effet, Râ, l'antique dieu solaire symbolisé par
le disque et l'épervier, avait été confondu avec Amon, le dieu thébain généra-
teur à la tête de bèlier.
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LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 27
règne que parurent en Égypte les premiers éléphants
privés‘, mais ce sera seulement au temps des Ptolémées,
comme nous le dirons plus loin, que les Égyptiens sau-
ront apprivoiser et dresser leur espèce africaine.
En même temps, toujours sous le second âge thébain,
les procédés de capture des animaux se perfectionnaient.
Les veneurs de la noblesse et de la cour prenaient
l’habitude d'établir « dans le coin d’un ouady ou sur
un plateau rocheux, des parcs mobiles, clos de filets
à larges mailles tendus sur des pieux fichés dans le
sol : une seule ouverture y donnait accès, vers laquelle
les rabatteurs et les chiens dirigeaient le gibier. Lorsque
la harde ramassée sur le parcours de la bande y avait
pénétré, la porte se refermait sur elle et elle demeurait
prisonnière ; c'était un pêle-mêle de bêtes incohérentes,
des gazelles et des taureaux, des mouflons, des chèvres,
des lynx, des lièvres, des ichneumons, des chats sau-
vages, sur lesquels la meute fonçait et que les chasseurs
postés le long de la barrière criblaient de leurs traits »
ou bien conservaient vivants pour les ménageries et les
fermes princières*. Un grand nombre de documents de
cette époque nous représentent, en effet, des Égyp-
tiens revenant de la chasse avec des lionceaux, des
oursons, des ruminants pris au piège ou au lasso, ou
encore des oiseaux qu'ils attiraient au moyen d’ « ap-
pelants » et capturaient en jetant sur eux d'immenses
filets ?.
1 On voit représenté, par exemple, dans une des peintures du tombeau de
Kakhmarîya, un des officiers de Thoutmès III, l'arrivée d'un petit élé-
phant avec son cornac syrien, en compagnie d’un ours isabelle du Liban.
2 G. Maspero, d.
3 Voir les peintures du tombeau de Phathhoptpou, ceux des hypogées de
Gizèh, de Sakkarah et surtout celles de Kôm-el-Ahmar, au sud de Mem-
phis, dont le décor est complet. Ces peintures ou d’autres semblables ont
été reproduites en particulier par G. Maspero, b, Il, p. 269 et 285 et par
Lenormant, b, LI, p. 18. À noter encore que les Egyptiens peignaient toujours,
28 ANTIQUITÉ
À la dynastie suivante (xix°), les conquêtes du grand
Ramsès IT (le Sésostris des Grecs), continuèrent à amener
en Égypte des singes, des lions, des guépards, des
gazelles, des antilopes, des bœufs aux cornes façconnées,
des girafes, des autruches, etc.‘.
A la XX° dynastie, Ramsès III nous montre dans les
deux bas-reliefs des pylônes du temple qu'il éleva à Médi-
nèt-Abou, tout près des célèbres colonnes de Memnon à
Thèbes, une chasse de lions et d’urus gigantesques. Mais
cette dynastie fut la fin de la puissance thébaine et même
de la grandeur de l'Égypte. Les pharaons remontent alors
dans le delta où ils habiteront successivement Tanis,
Bubaste, Sais, Mendès, puis ils disparaissent définitive-
ment devant les invasions des Perses. L'Égypte ne va
retrouver quelque chose de sa splendeur que sous les
Ptolémées.
VI. Alexandre et son lieutenant Ptolémée apportèrent
avec eux, en Égypte, de nouveaux animaux : des élé-
phants dressés, des faisans et des perruches”. Mais ils
y introduirent, en même temps, les cultes des dieux
asiatiques Sérapis et Dionysos, et ce fut là une cause de
renouveau pour les ménageries des temples.
dans leurs tableaux, les cynocéphales (Papion hamadryas) en vert et les cer-
copithèques en jaune.
* Voir les bas-reliefs du spéos de Beit-Oualli, au sud de Philæ, repro-
duits par Edouard Charton, t. I, p. 68 et 71, d’après Champollion le jeune.
? Plus tard, lorsque le marché de l'Inde fut fermé aux Ptolémées, ces
princes se préoccupèrent de faire dresser des éléphants d'Afrique. Pour
cela, ils fondèrent plusieurs parcs d’éléphants le long de la mer Rouge et de
la Troglodytique. (Voir G. Maspero, c p. 417 et S. Reinach, art, Elephas.)
Les faisans avaient été apportés de la Médie; on les coaservait au palais
du roi où on faisait couver leurs œufs par des poules. Ils pullulèrent bientôt :
cependant au temps de Ptolémée VII (Evergète II) on n’en mangeait pas et
le roi voulut les conserver tous comme étant « un précieux trésor dans sa
maison ». (Athénée, b. Liv. XIV, ch. 1x, 965 ; a. Liv. XIV, ch. xx, t. V, p. 320.)
Quant aux perruches, elles furent introduites sans doute plus tard, car
Athénée nous dit encore que ce fut une grande merveille d'en voir paraître
à la Pompe que nous décrivons plus loin.
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 29
Sérapis fut promptement identifié par les Égyptiens à
leur Osiris, et son culte, qui se répandit par toute
l'Égypte, développa l'élevage des bœufs sacrés. La déesse
Isis, l’ancienne Athor, épouse d’Osiris, prit également, à
cette époque, une importance de plus en plus grande, et
une signification religieuse de plus en plus belle ; bien-
tôt elle partagea avec son époux l'empire du monde et des
cieux, comme le faisaient à la même époque, en Grèce,
Jupiter et Junon. Dans sa lutte contre la mort, dans la
recherche du cadavre d’Osiris, dans la résurrection de
son époux et dans la procréation de son fils Harpocrate
(Horus), Isis devint la divinité tutélaire par excellence, la
mère de tous les êtres, la triomphatrice du bien sur le mal
et l’évocatrice de tous les arts. En novembre, commençait
ce qu'on appelait sa Passion, et avec elle, l'hiver venait
mettre la nature en deuil ; c'était le moment où Isis, en
pleurs, parcourait le monde pour chercher le corps
d'Osiris ; peu à peu elle en retrouvait les membres épars,
les rassemblait, les ramenait à la vie, et enfin, comme
couronnement splendide de son œuvre d'amour, elle met-
tait au monde le dieu vengeur Harpocrate-Horus; alors
c'était le printemps et, avec lui, le réveil de la nature,
son rayonnement de joie et sa puissance fécondante. Le
culte de cette belle déesse ne comprenait, semble-t-il,
pour ce qui a rapport à notre sujet, que des sacrifices
d'oiseaux sacrés, des oies surtout, qu'une peinture
antique nous montre vivant en liberté dans les jardins
qui entouraient les temples de la déesse‘; mais il s’ac-
compagnait de grandes fêtes et de processions splendides
où figuraient des animaux sauvages apprivoisés, tels que
des ours et des singes ”*.
1 C’est une peinture d’Herculanum que Georges Lafaye a reproduite dans
son article /sis du Dict, de Daremberg et Saglio.
? Apulée, L’Ane d’or, XI, t. Il, p. 337.
30 ANTIQUITÉ
Ce fut surtout avec le culte nouveau de Dionysos que
les animaux sauvages eurent à jouer, dans les proces-
sions religieuses, un rôle très important. Ce dieu était
né de la Terre fécondée. par le Soleil dans un certain
lieu de l'Asie qu'on appelait Nysa. Il y avait passé son
enfance, nourri et élevé par les Nymphes de la contrée,
par les Hyades ou les Muses, en compagnie de la chèvre
Amalthée ; il avait grandi, apprenant à planter la vigne
et à extraire le jus de la grappe, à dompter et à appri-
voiser les bêtes les plus féroces ; devenu grand et fort,
tenant de ses parents le pouvoir divin de créer et de
distribuer les richesses, il allait, dit la légende, se pro-
menant à travers le monde, monté sur un char traîné
par des panthères, suivi des animaux qu'il avait asser-
vis à sa puissance et entouré d’un cortège joyeux de
Nymphes, de Ménades, de Satyres, de Pans et de Cen-
taures. Partout où le dieu joyeux conduisait ses bruyantes
bacchanales, dans les plaines fertiles, comme sur les
sommets boisés des montagnes, partout c'était une fête
de la nature entière. À son passage, comme à celui
d'Isis, l'intelligence se réveillait et s’exaltait dans le cer-
veau des hommes, l'amour faisait gonfler le cœur de tous
les êtres, les fleurs sortaient de terre, les fruits naïssaient
aux arbres, et, des rochers eux-mêmes, sortaient des
sources pures, des ruisseaux de vin, de lait ou de miel.
Le culte de cette religion gréco-asiatique comportait
donc nécessairement des fêtes joyeuses et, parmi ces
fêtes, une grande procession venait représenter la course
féconde de Bacchus à travers le monde. Dans l’Inde, où
ce culte avait pris naissance, les panthères, animaux
consacrés à Dionysos, formaient seules le cortège du dieu ;
en Égypte, aux Grandes Dionysies, qui avaient lieu au
commencement du printemps, c'étaient tous les animaux
qu'on pouvait trouver. Y eut-il, dans la dernière capitale
=
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LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 31
de l'Égypte, à Alexandrie, de grandes ménageries perma:
nentes annexées au Museum ou au Sérapeum ? Cela est
possible et même probable pour le Museum, car diffé-
rents textes ‘ donnent à croire que cette célèbre institu-
tion de Ptolémée Philadelphe possédait un Jardin d’Ac-
climatation pour les plantes exotiques et des parcs où
_ étaient réunis des animaux d'espèces rares. En tous cas,
il est certain que des ménageries étaient formées par les
Ptolémées, quand ces princes célébraient leurs victoires,
ou certaines grandes fêtes religieuses, par des proces-
sions accompagnées de festins, de combats, de courses
de chars et où ils étalaient toutes leurs richesses. Deux
de ces « Pompes » nous sont connues par les récits qu’en
donne un grec d'Égypte, Athénée*. Dans l’une d’elles,
qui eût lieu sous Ptolémée V Epiphanes (205-181), on ne
vit guère que des éléphants, des chevaux et des bœufs
en quantité innombrable ; dans l’autre, au contraire, qui
fut donnée par Ptolémée VI Philometor (181-146), les
Alexandrins assistèrent au défilé d’une véritable ména-
gerie dont la variété et l'abondance en animaux fait déjà
prévoir les grandes ménageries romaines. Cette Pompe
commença par la bannière de l'étoile du matin, car ce
fut au lever de cet astre qu’on se mit en marche, puis
parurent successivement les cortèges de toutes les divi-
nités de la ville qui étaient arrangés de façon à représen-
ter symboliquement l’histoire de la vie des dieux. Le
cortège de Dionysos, le seul qui nous intéresse, était pré-
cédé de silènes vêtus de rouge qui étaient chargés
1 Elien. De nat. anim., X VE, 3; — Athénée, V, 196, XIV, 654 c. Voir aussi
Auguste Couat, p. 16 et Parthey qui donne le plan de l’ancienne Alexandrie.
? Athénée qui vivait au mr siècle de notre ère écrit ici d'après Callixéne
de Rhodes, un contemporain des Ptolémées. Nous avons suivi la traduction
de Montfaucon (a III, 2° partie, 302) après l'avoir comparée et complétée par
celles de Lefebvre de Villebrune (II, liv. V, 250-262-283) et de l'abbé de
Marolles (liv. V, ch.1v, 278-287).
32 ANTIQUITÉ
d'écarter la foule des spectateurs; puis venaient deux
longues théories de vingt satyres portant des lampes
dorées ; une troupe de Victoires aux ailes d’or etaux habits
brodés de figures d'animaux faisait entendre des airs de
musique, précédant cent vingt thuriféraires vêtus de
tuniques pourpres et couronnés d’or, qui s’avançaient en
jetant continuellement de l’encens, de la myrrhe et du
safran sur un autel couvert de lierre. Ces jeunes gens
étaient suivis de nouveaux satyres et de nouveaux silènes
le front ceint de feuilles de lierre en or, et qui faisaient
cortège, en sonnant de la trompette, à des personnages
magnifiquement parés personnifiant les Heures, les Sai-
sons, les Années et les Lustres.
Après eux venait, sur un char traîné par cent quatre-
vingts hommes, la statue de Bacchus entourée de prêtres,
de prêtresses et de femmes portant, sur leurs cheveux
épars, des couronnes composées les unes de serpents en
or, les autres de branches d’if, de vigne ou de lierre. Ce
char était suivi de beaucoup d’autres alternant avec des
compagnies de satyres, de silènes ou de jeunes garçons
couronnés de lierre ou de branches de pin et portant
des flambeaux et des vases d’or ou d'argent. Les chars
étaient symboliques : c'était la statue de Nyssa, la nour-
rice de Bacchus, qui, par le moyen d’une machinerie
cachée, se soulevait de temps en temps pour répandre
le lait d’une fiole d’or qu’elle tenait à la main ; c'était un
pressoir tout plein de vendanges, que soixante satyres
commandés par Silène foulaient en chantant au son de
la flûte; c'était une outre énorme, faite de peaux de léo-
pards, et d’où coulait du vin par tout le chemin; e’étaient :
un immense cratère d'argent ciselé et une table portant
le lit de Sémelê, la Terre, mère de Bacchus, puis un
antre profond drapé de lierre et de pampres, d’où sor-
taient constamment des pigeons, des ramiers et des tour-
*
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 33
terelles. Ces oiseaux ne pouvaient voler loin, car ils
avaient les pattes liées avec des bandelettes ; aussi tom-
baient-ils presque aussitôt dans la foule où chacun avait
le droit de les saisir et de les conserver.
À ce moment paraissaient les animaux de la ménagerie,
figurant symboliquement, les animaux domptés et asser-
vis par le dieu. Cette partie du cortège débutait par un
éléphant caparaçonné d’or et couronné de feuilles de
lierre ; conduit par un petit satyre à califourchon sur son
cou, il portait Bacchus revêtu de pourpre, et couronné
d’or, en souvenir du dieu partant pour son expédition
des Indes. L’éléphant était suivi par cinq cents jeunes
filles vêtues de pourpre et ceintes d’une tresse d’or, puis
par dès troupeaux d’ânes harnachés d’or ou d’argent et
portant des silènes et des satyres couronnés.
« Après cela, — et nous donnons maintenant textuelle-
ment la traduction de Montfaucon, — venaient vingt-
quatre chars tirez par des éléphants, soixante tirez par des
boucs, douze tirez par des lions, six tirez par des oryges,
espèces de chèvres, quinze par des buffles, quatre par
des ânes sauvages, huit par des autruches, sept par des
cerfs. Sur tous ces chars étaient montez de jeunes garçons
revêtus en cochers et portant des petases (chapeaux) ;
d’autres garçons encore plus petits accompagnaient ceux-
ci, armeéz de peltes et de longs thyrses, revêtus de man-
teaux parsemez d'ornemens d’or. Les jeunes garçons qui
servaient de cochers étaient couronnez de rameaux de
pin, et les plus petits de lierre. Il y avait encore, de l’un
et de l’autre côté, trois chars menez par des chameaux :
ceux-ci étaient suivis de chars tirez par des mulets, sur
lesquels chars on voioit des tentes faites à la manière des
barbares, et des femmes indiennes, et d’autres nations
vêtues en esclaves. De ces chameaux quelques-uns
étaient destinez à porter trois cens livres d'encens
1. 3
34 ANTIQUITÉ
d’autres portaient deux cens livres de safran, de canelle,
de cinnamone et d’iris. Près de ceux-ci marchaient des
Éthiopiens armez de piques, qui portoient les uns six
cens dents d'éléphant, les autres deux mille branches
d’ébène, les autres soixante coupes d'or et d'argent, et
de la poudre d’or.
_« Après ceux-ci venaient deux chasseurs qui portoient
des dards dorés, et conduisoient deux mille quatre cens
chiens, partie Indiens ou Hyrcaniens, partie Molosses ou
d’autres espèces. Ensuite cent cinquante hommes
portoient des arbres, auxquels étaient attachées des bêtes
fauves de différente espèce et des oiseaux ; on portoit
aussi dansdes cages des perroquets |[perruches] de l'Inde,
des pans, des méléagrides, des faisans et d’autres oiseaux
d’Éthiopie en grand nombre : de plus cent trente moutons
d'Éthiopie, trois cens d'Arabie, vingt de l’isle d'Eubée,
vingt-six bœufs blancs indiens, huit bœufs d’Éthiopie,
un grand ours blanc”, quatorze léopards, seize panthères,
quatre lynx, trois petits ours, un camelopardale, un rhi-
nocéros d’Éthiopie. »
Le défilé de la ménagerie était interrompu ici par la
statue de Bacchus, auprès de laquelle se dressait un Priape
couronné de feuilles de lierre en or ; par celles de Junon,
d'Alexandre, de Ptolémée et de la Vertu ; puis par des
femmes richement vêtues qui portaient les noms des villes
de la Grèce, enfin par deux chars portant l’un un thyrse
d’or, l’autre un phallus d’or.
On retrouvait alors « un grand nombre de bêtes sau-
vages et de chevaux, vingt-quatre lions de grandeur
démesurée, plusieurs autres chariots à quatre roues qui
1 La présence ici d’un ours blanc peut s'expliquer par un cas d’albinisme
ou bien encore par ce qu'il aurait existé alors de véritables ours blancs dans
les pays voisins de l'Égypte. C’est ainsi que le voyageur Rüppel (cité par
Hœæfer, p. 50) aurait découvert, dans les monts du Liban, une espèce ou une
variété d'ours blancs,
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS 35
portoient non seulement les statues des Rois, mais aussi
celles de plusieurs dieux. Après cela venait un chœur de
six cens hommes, parmi lesquels étoient trois cens
joueurs de guitarres dorées, qui portoient tous des cou-
ronnes d’or. Près de ceux-ci marchoiïent deux mille tau-
reaux, tous de même couleur, qui portoient des fron-
taux d’or, au milieu desquels étoit une couronne aussi
d’or; ils étoient encore ornés d’un collier et d’un égide
qu’ils portoient sur la poitrine ; tout cela étoit d’or. »
Ensuite paraissait le cortège de Jupiter et celui
d'Alexandre, dont la statue toute en or était placée sur un
char tiré par des éléphants. Enfin, après un défilé d’en-
censoirs, de foyers, de trépieds de Delphes, de palmes
dorées, de couronnes d’or, de vases et autres pièces pré-
cieuses tirées des temples, la procession se terminait par
des chariots chargés d’aromates.
La domination romaine laissa subsister longtemps les
ménageries sacrées de ce pays; ce fut seulement en
l'an 384 de notre ère, en effet, sous l’empereur Théo-
dose, que le culte des animaux-dieux fut aboli et que les
temples commencèrent à être détruits. Toutefois les
cultes d’Isis et d'Osiris se maintinrent longtemps encore
dans la Haute-Égypte, à Philæ par exemple, dont les
temples ne furent fermés que sous Justinien, c’est-à-dire
au vr° siècle de notre ère.
CHAPITRE II
LES MÉNAGERIES EN ASIE ET EN GRECE
. Les parcs et ménageries des empereurs de Chine.
. Les animaux sacrés dans l’Inde antique.
. Les réserves de chasse et les parcs à lions des rois de Babylone.
. Les animaux sacrés de Perse. — Destruction des Paradeisos de Baby-
lone.
5. Les ménageries de Ninive, de Phénieie, de Syrie et de Judée.
6. Les animaux familiers et les offrandes d'amour, chez les Grecs.
7. Les animaux sacrés élevés dans les temples et les réserves de chasse,
en Grèce.
8. Les premières ménageries ambulantes, en Grèce. Les ménageries des
Grecs sous la domination étrangère.
= © D
I. L'Égypte fut-elle, en même temps que le berceau de
la civilisation grecque, le point de départ de la coutume
des ménageries en Europe? Ou bien faut-il attribuer
cette coutume à des peuples asiatiques de date plus éloi-
gnée encore et dont les Égyptiens eux-mêmes paraissent
être descendus ? Il nous est impossible d'envisager même
cette question, car le document historique le plus ancien
dont nous ayons pu nous servir pour l'étude des ména-
geries, en Asie, ne remonte guère qu'au xvr' siècle avant
notre ère, et encore ne concerne-t-il que la Chine. C’est
un petit vase en bronze, du musée Cernuschi, à Paris, qui
porte, gravée, l'inscription suivante : « Dans l’année Keng-
ou, l’empereur, étant au palais, ordonna à son ministre
d'État Tchun d’aller dans les terres du nord lui chercher
quatre couples d'animaux, chacun d’eux devant être d’une
LES MÉNAGERIES EN CHINE 39
espèce différente. Un soir, l'empereur fit faire [ce vase]
et le donna à Tchun comme une marque de son estime,
pour qu'il se serve de ce ting honorifique fou, plusieurs
fois mentionné au tssei. »
Plus tard, Confucius et Mencius (Meng-Tseu), recueil-
lant des poésies populaires dans leur livre du Chi-King,
nous parlent d'une « Maison de cerfs », construite en
marbre par l’impératrice Tanki, qui vivait au xn° siècle
avant notre ère ; puis ils nous décrivent un parc d’ani-
maux que l’empereur Wen-Wang avait fait établir dans
la province du Ho Nan, à moitié chemin entre Pékin
et Nankin. Ce parc avait une étendue de 70 « ri »,
c’est-à-dire environ 375 hectares. On l'appelait le Parc
de l’Intelligence (Zing-Yu), parce qu'on voyait là une
œuvre divine; il nourrissait des cerfs, des daims, des
chevreuils, des « oiseaux blancs aux plumes resplendis-
santes », et une quantité innombrable de poissons.
Meng-Tseu, continuant son histoire, nous dit que
l’empereur Chi-Hang-Ti, de la dynastie des Thsin, réunit
dans un parc de trente lieues de circuit, les copies de
tous les palais des royaumes féodaux qu'il avait détruits ;
en même temps, d'innombrables quadrupèdes, des
oiseaux, des poissons, trois mille essences d'arbres et
de plantes venaient représenter, dans son domaine,
toutes les parties de son vaste empire. De même,
Wou-Ti, de la dynastie des Han, qui vivait 140 avant J.-C.,
eut un parc de cinquante lieues de tour, semé de palais,
de kiosques, de grottes, de plantes rares et de décora-
tions de toute espèce.
Ce sont là les seuls renseignements que nous possé-
dions sur les ménageries des anciens chinois, ménage-
ries qui semblent donc dériver ici du plaisir de la décora-
1 Trad, d’Alb. Jacquemart, p. 286-287.
38 ANTIQUITÉ
tion, de la chasse et de la pêche; mais il est probable
qu'une connaissance plus grande de cette première civi-
lisation chinoise y ferait trouver également la coutume
de garder en captivité d’autres animaux que des bêtes
paisibles, car, sur neuf espèces de quadrupèdes que repré-
sentent les anciens hiéroglyphes chinois, trois sont des
léopards, des rhinocéros et des éléphants".
Nous n'avons pas beaucoup plus de données sur la
Chine du moyen âge. C’est pourquoi, anticipant sur le
cours de l’histoire pour ne pas avoir à y revenir, nous
dirons ici le peu que nous savons des ménageries des
Grands-Mogols.
A la fin du xur siècle, ces ménageries furent décrites
par le voyageur vénitien Marco Polo qui se rendit au
pays de Cathay, la Chine, en 1271. Le Grand-Khan
Houpilaiï?, l'empereur chinois, avait alors deux rési-
dences habituelles : l’une à Cabalut, sa capitale, aujour-
d'hui Pékin, l’autre dans la ville de Ciandu que les
Chinois appellent Caï-ping-fu. Au palais de Cabalut,
Marco Polo vit avec grand étonnement des lions et des
tigres qui se promenaient librement, sans aucun lien,
dans l’intérieur des appartements, puis des léopards et
des loups-cerviers qui étaient dressés à la chasse des
ours, des sangliers, des cerfs, des bœufs et des ânes
sauvages. Le palais donnait lui-même sur un parc en-
touré de murs, couvert de prairies et de beaux arbres,
dans lequel vivaient en grand nombre : des cerfs blancs,
1 Les six autres animaux sont des chiens, des chevaux, des moutons, des
bœufs, des lièvres et des rats. (Abel-Rémusat, p. 128.)
2 Appelé encore Kubilaï, Koublaï-Kan et Chi-Tsou.
3 Marco Polo dit expressément « de grands lions... tout rayés de lignes
noires, vermeilles et blanches (tuit vergié de noir et de vermeil et de
blanc) ». Certains auteurs, tels que Lenormant, pensent qu'il faut entendre
par là le guépard, mais cet animal est relativement petit et a le corps tacheté
et non rayé; du reste, Marco Polo parle plus loin de léopards de chasse,
c'est-à-dire de guépards.
LES MÉNAGERIES EN CHINE 39
des daims, des chevreuils, des civettes et des « vairs » ;
plusieurs autres « sortes de belles bêtes » remplissaient
toutes « les terres en dedans des murs, excepté les
chemins ménagés pour les hommes ». D'un autre côté,
vers le nord-ouest, se trouvait un grand lac alimenté par
un cours d’eau, où vivaient plusieurs espèces de poissons
qui étaient retenus dans le lac par des filets de fer et
d’airain.
Dans la ville de Ciandu, le Grand-Khan avait « un
grandissime palais de marbre et de pierre... moult mer-
veilleusement beau et bien doré ». De ce palais partait
un mur qui environnait un grand parc où se trouvaient
des fontaines, des fleurs et des prairies. On y trouvait
aussi une ménagerie avec logements pour tigres, pan-
thères, léopards de chasse, loups-cerviers et loges pour
aigles, singes et autres animaux de petite espèce. Il
faut y ajouter des étables pour rhinocéros et oliphans
(éléphants), enfin, une fauconnerie qui renfermait des ger-
fauts, des faucons pèlerins, des faucons sacrés et des
autours, en telle abondance, que dix mille faucon-
niers (?) étaient nécessaires pour faire le service de cette
maison.
L'empereur Houpilaï tirait une partie de ses animaux
des tributs qu'il avait imposés à des pays conquis, tels
que le pays de Zampa (Campa ou Tchampa), qui est
l’Annam actuel, ou bien de cadeaux que lui faisaient ses
sujets. « L'homme qui prend un rhinocéros ou un éléphant
1 Le Livre des Merveilles, qui raconte le voyage de Marco Polo, renferme
plusieurs grandes miniatures relatives à notre sujet : feuillet 37, ménagerie,
du grand Khan; — f, 14 V° Débarquement de chameaux et d'éléphants ; —
f. 18, Chasse aux porcs-épics ; — f. 31 V° Chasse du Grand-Khan au faucon
et au guépard, ce dernier porté en croupe; — f. 42, 2 lions, un chien et un
guépard (lupar) tenus en laisse en un seul groupe ; à côté un loup-cervier et
un ours, tous animaux « affaittiés pour chacier »; — f. g1, chevaux et
moutons nourris avec du poisson, dans la province d’Aden. Mais il faut
dire que ces miniatures ont été faites seulement au xiv° siècle.
40 ANTIQUITÉ
sauvage, dit en effet Ma-Touan-Li, ne manque jamais de
l'offrir au roi...»
Cinquante ans après Marco Polo, en 1318, le Père
Odoric de Pordenone quittait Padoue pour aller passer
douze années à visiter les Indes et la Chine. Dans la rela-
tion de son voyage, il ne parle pas de ménageries royales,
maisil raconte qu’il vit dansle parc d'une pagode boudhiste,
à Catusaye (le Quin-say de Marco Polo) trois mille singes?
qui venaient au son d’une cloche recevoir la nourriture
de la main d’un religieux. Jean de Mandeville, qui voyagea
dans les mêmes pays, peu après Pordenone, est plus
explicite sur ce parc d'animaux sacrés. « En sortant un
peu de la ville [Pékin] on trouve une grande Abaie de
Paiens. Il y a dans cette abaie un jardin fermé de tous
côtés ; au milieu de ce jardin, il y a une haute montagne,
qui est habitée par des animaux extraordinaires, comme
des singes, des marmotes, des lanbons, des papillons et
tels autres animaux qui y sont en grand nombre. Tous
les jours après que les maîtres de l’Abaie ont mangé, on
prend leurs restes, qu'on met dans des vases d’or ; alors
l’aumônier de l’Abaie prend une trompette d'argent et
au bruit qu'il fait, toutes les bêtes s’assemblent autour
de lui, et font un cercle comme de pauvres mendians.
4 Odoric de Pordenone, p. 193.
? Le texte français d'Odoric de Pordenone (in Livre des merveilles) dit :
« Trois mille bestes qui toutes avaient le visage comme gens. » Il veut pro-
bablement parler du macaque du Thibet ou du macaque de Tehely, espèces de
singes qui vivent en abondance dans le Fou-Kien et qui ont en effet la face
nue et couleur de chair.
Un autre manuscrit du même ouvrage écrit en italien, dit que le jardin
de l’abbaye renfermait une montagne couverte de bois et creusée de
cavernes et que dans ce jardin on voyait les bètes les plus diverses et les
plus étranges : « fra quale conobbi gatte saluatichi, martarelli, scimie, mai-
moni, volpi, lupi, spinosi, bestie cormite con viso humano, e altri assai
diversi, ma la piu parte hauevano viso humano ». Voir Cordier, p. 304, en
note.
Le Livre des merveilles donne, fol. 109, Ve, une vue idéale et fantaisiste
de cette ménagerie.
j ;
LES MÉNAGERIES DANS L INDE 41
Quand ils sont tous assemblés, les valets de l’Abaiïe leur
distribuent ces restes; quand ils ont mangé ils s'en
retournent dès que la trompette sonne. » On gardait
ces bêtes dans le couvent, expliqua le moine au voya-
geur, parce qu'elles renfermaient les âmes des princi-
paux seigneurs du pays, les âmes vulgaires entrant dans
le corps des bêtes communes. Jean de Mandeville
ajoute une autre raison : « c'est que quelques grands
seigneurs donnaient de l'argent pour cela. » (p. 16.)
II, Les anciennes civilisations des peuples qui habi-
taient les vallées du Gange et de l’Indus sont, pour nous,
aussi mystérieuses que celles de la Chine, car les quelques
renseignements que nous en possédons ne remontent
guère au delà de l’ère chrétienne. Pourtant, les vieilles
religions de ces pays ont rendu un culte à tant d’ani-
maux, qu’on doit penser que là, comme en Égypte, les
premières ménageries furent composées d’animaux
sacrés. Dans l'Inde antique, le taureau et la vache
étaient consacrés à Siva, le dieu de l’Intelligence, le ser-
pent à Vishnou, dieu de l’amour et de la foi ; l'éléphant,
emblème de la sagesse et de la vertu, était la monture
d'Indra, le dieu belliqueux du ciel, et le cheval était
offert en sacrifice au Soleil.
Les princes indiens se servirent de bonne heure d'’élé-
phants apprivoisés pour le service de leurs armées?. Au
1 On sait que c’est le dogme bouddhique de la transmigration des âmes.
2? Sur les animaux employés à la guerre, voici ce que dit Mignot (p. 92) :
« Les Hircaniens et les Magnésiens menaient avec eux des chiens qui leur
étaient d’une grande utilité contre l'ennemi ; les Gaulois et les habitants de
la Grande-Bretagne en avoient toujours dans leurs armées ; les Colophoniens
et les Castabales, peuples de la Cilicie, en formaient les avant-gardes, et
les faisaient combattre les premiers. Les Carthaginois, dit Lucrèce, furent
les premiers qui se servirent d'éléphants dans les combats : les Parthes y
conduisirent des lions ; d’autres se servirent de taureaux et de sangliers, mais
ces derniers animaux faisant souvent autant de carnage dans l'armée de ceux
qui les menoient, que dans l’armée ennemie, on fut obligé de renoncer à
42 ANTIQUITÉ
iv° siècle, un de ces princes, Sandracottus, donna en
cadeau de noces à son gendre Séleucus I° Nicator, fon-
dateur du royaume de Syrie, cinq cents éléphants de
guerre. C’est à ces animaux que fut due la victoire
d’Ipsus ; aussi, à partir de ce moment, les successeurs de
Séleucus eurent toujours un grand nombre de ces ani-
maux qui étaient logés à Apamée, ville syrienne de la
vallée de l’Oronte:.
Les Indiens réduisirent de même, en esclavage : des
lions, des panthères et des guépards, animaux que l'on
trouvait en très grande abondance dans les forêts de
bambous des bords du Gange ; ils les dressèrent à la chasse
et les apprivoisèrent tellement, qu'ils pouvaient les laisser
sans crainte, en complète liberté, dans les palais et les jar-
dins, en compagnie de perruches et autres oiseaux égale-
ment apprivoisés *. Apollonius de Tiane, qui voyagea dans
l'Inde, au premier siècle de notre ère, surpris de trouver
des bêtes féroces aussi dociles, demanda comment on s’y
prenait pour les dompter; on lui dit qu'il ne fallait pas
les traiter à coups de bâton, car en les battant on les ren-
dait trop farouches et irritables ; on ne devait pas non
plus trop les flatter, ni trop les amadouer, car ils deve-
naient ainsi plus fiers et plus félins; mais seulement user
avec eux d’une paisible amabilité, de caresses entremé-
lées de menaces’. Le seul inconvénient qu’on avait avec
ces animaux, c'était de les voir fuir parfois au renou-
veau du printemps pour gagner la montagne ; une pan-
thère échappée dans ces conditions fut trouvée un jour,
s’en servir... » Mignot parle ensuite longuement des chevaux, des chameaux
et des ânes employés chez les Anciens.
1 Strabon, éd. Tardieu, III, p. 328. Le géographe grec cite également en
Syrie une ville des Lions qui était située entre Beryte et Sidon (id., IE, 336).
? Voir Strabon, XV, ch. 1, 69 ; — Pline, VI, 93, 91, et VIII, de 1 à 13; —
Solinus, 19, 53, et Élien, 4n., XIII, 18; ce dernier nous parle des perruches
comme d'oiseaux sacrés.
3 Apollonius, VII, 13.
LES MÉNAGERIES EN ASSYRIE ET EN CHALDÉE 43
en Pamphylie, portant à son cou un collier sur lequel
étaient écrits en lettres et en langue arméniennes, ces
mots : Le Roi Arsaces au Dieu Nyséen ; l'animal se
laissa prendre facilement et revint docilement à sa loge,
mais il repartit au printemps suivant‘. Le « Dieu Nyséen »
était Dionysos au culte duquel se rapportent sans doute
ces lignes de Strabon : « Dans les pompes ou processions
solennelles, les jours de grande fête (dans l’Inde), on voit
défiler de nombreux éléphants couverts de riches capara-
cons d’or et d’argent., des urochs (?), des léopards, des
lions apprivoisés, avec une quantité innombrable d'oi-
seaux aux couleurs éclatantes ou au chant harmonieux. »
Clitarque parle en outre de chariots à quatre roues por-
tant des arbres entiers à larges feuilles, et, sur les bran-
ches de ces arbres, toute une volière d'oiseaux privés,
parmi lesquels on admire surtout l’orion (?) pour l'in-
comparable douceur de son ramage et le katrée (?) pour
l'éclat et la variété de ses couleurs qui lui donneni,
paraît-il, beaucoup de ressemblance avec le paon*.
III. Les découvertes archéologiques et les études histo-
riques permettent de remonter beaucoup plus haut, pour
les Assyriens et surtout pour les Chaldéens, que pour les
Chinois et les Indiens. On sait que ces peuples formaient
deux royaumes dans les vallées du Tigre et de l'Euphrate
avec Ninive et Babylone pour capitales. Or, l’ancien
code babylonien, qui est de six siècles antérieur aux
lois de Moïse, présente comme animaux-dieux : le
lion, le taureau, le poisson et la colombe, animaux que
les prêtres astronomes chaldéens placèrent dans les cons-
tellations. D'autre part, les anciennes annales chinoises
parlent d’un ambassadeur du pays de Youë-Chang,
1 Apollonius (Philostrate), Liv. II, ch. 1.
2? Strabon, trad. A. Tardieu, III, p. 261.
h4 ANTIQUITÉ
l’Assyrie ou la Chaldée, qui apportait à l'empereur Yao,
en l’an 2353 avant J.-C., une tortue divine, âgée de
mille ans et ayant plus de trois pieds de dimension
dans tous les sens. En l'an 1110, c'étaient des faisans
blancs, sans doute des faisans argentés, qu'une nou-
velle ambassade apportait en présent à l’empereur de
Chine‘. Il y eut donc de très bonne heure, dans ces
pays, des ménageries sacrées et des élevages d'animaux
de luxe, comme en Égypte, mais nous n'avons aucun
autre détail sur elles. Par contre, nous savons, par les
écrits d'Hérodote et de Ptolémée, aussi bien que par
les documents archéologiques, que les rois de Babylone
gardaient en captivité, des singes, des rhinocéros, des
éléphants, des chameaux, des dromadaires, des anti-
lopes* et qu'ils avaient, près de leurs palais d'été, de
grands parcs où ils chassaient le bœuf sauvage, le bou-
quetin, le cerf et la gazelle, avec l’aide de chiens indiens,
de lions, de panthères et d'éléphants dressés. Ces derniers
animaux étaient eux-mêmes capturés dans le pays où ils
pullulèrent d’abord pendant longtemps’; mais, pour-
chassés continuellement, ils devinrent de plus en plus
rares ; les rois s’en procurèrent alors sous forme de tribut
imposé aux pays vaincus? ou encore en envoyant des
expéditions lointaines. Les bêtes sauvages étaient prises
par des procédés semblables à ceux qu’employaient
les Égyptiens. Les cerfs, les biches, les chevaux, et
autres animaux peu dangereux, étaient pourchassés par
des rabatteurs armés de flèches jusque dans de vastes
1 Li-tai-ki-sse, L. VI, fol. 10, cité par G. Pauthier, a, p. 6 et 7.
? Layard, a, t, II, p. 425, 434-436.
3 Sur ces chasses de lions sauvages dans leur pays d’origine, voir
G. Rawlinson, I, p. 344, 354 et 505, et Houghton.
* Les célèbres obélisques de Salmanasar III (857 à 822) et de Sennachérib
(705-680), montrent des lions, des dromadaires et des singes envoyés en pré-
sent par les princes tributaires au roi d’Assyrie. (Layard, loc. cit. et b,p. 138.)
LES MÉNAGERIES EN ASSYRIE ET EN CHALDÉE 45
filets disposés en cercle autour de bosquets ou de
prairiés; puis, saisis au lasso, ils étaient entravés et
conduits entre deux cordes tendues jusqu'à la ména-
gerie. Quant aux bêtes féroces, telles que les lions,
elles étaient transportées dans de fortes cages en bois
dont nous trouvons de curieuses figurations dans des
bas-reliefs assyriens du British Museum‘, Ce sont trois
cages représentées de profil et contenant chacune un
lion; toutes les trois ont, pour charpente, un cadre
cubique en bois et, pour parois, de forts madriers, dis-
posés longitudinalement en claire-voie ou de larges plan-
ches jointes ; les deux madriers longitudinaux inférieurs du
cadre se prolongent, en arrière, par deux longs bras un peu
relevés vers la pointe et terminés par une sorte de pieu
vertical pouvant être fiché en terre ; ces bras servaient à
faire glisser la cage du haut d’un chariot ou à la déplacer
en la traînant sur le sol, En avant, la cage est fermée
par une trappe à claire-voie ou par une porte pleine à
glissière qu’un gardien, placé en sûreté dans une petite
logette située au-dessus de la cage, pouvait faire
manœuvrer à volonté.
Arrivés à destination, les lions étaient placés dans
l'enceinte du palais royal ou lâchés en demi-liberté
dans de vastes parcs spéciaux, plantés de palmiers, de
vignes et de fleurs, et que les auteurs grecs appellent
des Paradeisos®. Au palais, ils devenaient des bêtes
familières que l’on tondait, comme nous l’avons vu faire
pour les lions privés en Égypte; ici on ne leur laissait
1 Salon assyrien, n° 52, 109 et 119, plaques calcaires gravées provenant
du palais de Sardanapale, C’est une de ces cages que nous reproduisons ici,
d'après V, Place, pl. 50.
2 Brit, Mus., Salon assyrien, n° 76-77, reproduit ici d'après Victor Place,
pl. 52 bis. Voir aussi un parc à cerfs dans la galerie de Ninive (Brit.
Mus.), gravé sur une plaque provenant de la chambre VI du palais de Sen-
nachérib.
46 ANTIQUITÉ
que la crinière, disposée de facon à former collerette
autour de la face rasée, et quelques bandes ou touffes de
poil sur le dos, sur la croupe, le long des flancs, der-
rière les cuisses et au bout de la queue‘. Mais, dans les
Paradeisos, les lions étaient destinés à des jeux, à des
combats ou à des exercices de chasse. Nombre de docu-
ments, plaques calcaires grises gravées, représentent Sar-
danapale (Assurbanipal) par exemple, venant du haut de
son char ou de son cheval cribler de flèches les nobles
bêtes, ou même combattant à pied, armé simplement de
la lance et du javelot *; un bas-relief qui ornaïit une des
maisons royales de Babylone nous montre même une
reine — c'était la célèbre Sémiramis — combattant à
cheval, unepanthère pendant que son époux Ninus traverse
d’un dard le corps d’un lion *. Une de ces plaques gravées’,
où la beauté du dessin et la fermeté dans l'exécution
s’allient à l'exactitude des détails, est particulièrement
intéressante pour nous. Elle comprend trois bas-reliefs
superposés quirésument pour ainsi dire l’histoire et le rôle
des ménageries assyriennes. En haut, on voit des lions
captifs apportés sur le terrain de chasse dans une cage
semblable à celles que nous avons décrites; un des
lions tombe déjà percé d’une flèche, l’autre s’élance
hors de la cage ouverte. Au milieu, ce sont deux lions
4 Voir les sculptures des lions assyriens au Louvre et au British Museum.
? Voir le Salon Assyrien du British Museum. Ces bas-reliefs ont été repro-
duits nombre de fois, en particulier par Perrot et Chipiez, Il, 572 et par
Le Musée, n° de mai 1908, p. 110 et 111.
3 La cité royale, dont les ruines imposantes étaient encore connues au
xvine siècle sous le nom de Forteresse de Sémiramis, était entourée de trois
enceintes de murailles revêtues de briques peintes ; sur la seconde de ces
enceintes étaient figurés divers animaux de grandeur et de couleur matu-
relles; sur l’enceinte intérieure étaient représentées aussi diverses chasses
et entre autres celles dont nous parlons ci-dessus. (Manesson-Malet, t. II,
P- 229, et fig. 99.)
* La plaque 118-119 du Salon Assyrien (Brit. Mus.), reproduite en partie
par ©. Keller b, fig. de la p. 42,
LES MÉNAGERIES CHEZ LES PERSES 47
domptés et apprivoisés : l’un se redresse en rugissant
vers le pharaon qui le tient par la queue, l'autre se
couche, soumis, devant un gardien à cheval qui fait
tourner un fouet à trois lanières au-dessus de sa tête.
En bas, trois lions morts sont étendus l’un à côté de
l’autre devant un autel et, sur leurs cadavres, Sardana-
pale fait une libation aux dieux. La chasse, le faste et
l’amusement de la cour, le culte rendu aux dieux, tels
sont bien, en effet, les trois grands rôles des ménageries
de lions chez les Assyriens comme chez les Égyptiens.
IV. Les Perses, qui n'apparaissent dans l’histoire posi-
tive qu'au milieu du vi‘ siècle avec Cyrus, vénéraient éga-
lement des animaux sacrés : le taureau, la vache, le chien,
lecheval, le lion, le serpent. Leur dieu Mithra, parexemple,
dont le culte se répandit un peu partout en Occident, au
moment même où naissait le Christianisme, avait pour
symboles le taureau, le chien et le serpent : le taureau,
sacrifié par Mithra dans la grotte sacrée, était la source
originelle de tous les êtres vivants ; le chien et le serpent
buvant lesang du sacrifice représentaient la terre fécondée.
D'autre part, la déesse Anaïtis ou Anahita, cette divinité
bienfaisante de l’Avesta avait, dans ses temples, des lions
sacrés qui étaient si bien apprivoisés qu'ils venaient
caresser les visiteurs‘. Les rois Perses comme les Assy-
riens avaient aussi de grands parcs de réserve de chasse*.
Ils devaient faire nourrir également, dans leurs palais,
4 « Dans le pays d’Elymée se trouve un temple d’Anaïtis où se trouvent
des lions apprivoisés, qui s’approchent des visiteurs et viennent les saluer
ou les caresser ; si on les appelle pour leur offrir à manger, ils accourent
aussitôt, comme le feraient des convives, et, dès qu’ils ont reçu ce qui leur
est destiné, ils se retirent décemment et modestement. » Elien, Wat. Anim.,
Liv. XII, chap. xxmr; voir aussi liv. XVII, chap. xxvr.
Une gravure de Babylone reproduite par Keller (b, fig. 13 a, p. 49) repré-
sente Anaïtis avec son lion.
? Xénophon, Cyropédie, liv. I, ch. 1v et liv. VIII, ch. 1.
48 ANTIQUITÉ
des bêtes féroces pour leur plaisir, car, au xvrir° siècle de
notre ère, on voyait encore, sur les portes de la salle du
trône du palais royal de Persépolis, des bas-reliefs repré-
sentant des combats de lions avec des. taureaux et des
chasses ‘. Aussi, sous la domination perse, Babylone
garda-t-elle son Paradeisos royal entretenu sans doute
avec le même luxe qu’autrefois, En effet, quand, après la
journée d’Arbelles, Alexandre le Grand marcha sur Baby-
lone, la ville s’'empressa d'ouvrir ses portes et on vit le
satrape Bagophanes, allant lui-même au-devant du vain-
queur, lui offrir des troupeaux de bêtes, des hordes de
chevaux ainsi que des lions et des panthères?; c’est sans
douté de ces lions et panthères dressés pour la chasse
dont parle Hérodote *. Les Macédoniens trouvèrent
encore, dans le Paradeisos un tel nombre d'animaux qu’en
une seule journée de chasse ils purent tuer 4.000 félins
et autre noble gibier“. Alexandre continua à recevoir des
animaux, comme tributs *, ou comme cadeaux des peuples
vaincus.
C'est alors qu'on voit pour la première fois, dans
l’histoire, uné ménagerie servir la cause de la science.
On dit, en effet, qu'Alexandre le Grand, enflammé du
désir de connaître l’histoire naturelle des animaux,
chargea Aristote, son ancien précepteur, de faire les
recherches nécessaires ; il mit à sa disposition plusieurs
milliers d'hommes dans toute l'étendue de l'Asie et de
l'Afrique, notamment tout ce qu'il y avait dé chasseurs,
oiseleurs, pêcheurs de profession, et toutes les personnes
1 Manesson-Malet. Loc. cit. Du reste Hérodote raconte que Cambyse fit
tuer sa sœür, qu'il voulait épouser, pendant le spectacle d’un combat de
lion et de chien (Livré IT. Thalie, XXXII, trad, Larchér, rev. par Em. Pes-
soneäux, P. 219).
? Quinte-Curce, liv. V, ch, 1, édit, Nisard, p. 205.
be RTC
* Curtius VIII, I, 11-19, cité par O. Keller, a, p. 143.
5 Curtius IX, 30,1 et Elien, Nat, An, XV, 14, cités par Keller, p, 131.
LES MÉNAGERIES CHEZ LES PERSES 49
préposées au soin des parcs (vivaria), des bestiaux (ar-
menta), des ruches (alvearia), des viviers (piscina), des
volières (aviaria), afin que nulle espèce animale n’échap-
pât à sa connaissance.
Alexandre gardait également des lions dans son palais,
non seulement par magnificence, mais encore pour les
faire combattre contre des chiens” ou même contre des
hommes. C’est ainsi qu’un deses lieutenants, Lysimaque,
fut exposé, sur son ordre, à la fureur d’un lion ; le coura-
geux guerrier, loin de se laisser abattre, enveloppa
promptement son bras de son manteau, se précipita et,
enfonçant profondément la main dans la gueule de l’ani-
mal, il l’étouffa et l’abattit mort à ses pieds*.
Babylone, si fameuse au temps de Sémiramis par ses jar-
dins, par ses monuments et par sa vaste enceinte, déclina
promptement après la mort d'Alexandre. Le roi de Perse,
Séleucus I” Nicator, un des anciens généraux du grand
Macédonien, la dépeupia en partie pour sa nouvelle capi-
tale Séleucie, qu'il venait de faire bâtir sur les bords du
Tigre; dès lors elle déchut de plus en plus. Quand Apol-
lonius de Tyane la visita, au 1° siècle de notre ère, les
successeurs de Seleucus passaient leur été à Ecbatane
(aujourd’hui Tauris) et l'hiver à Ctésiphon devenue capi-
tale de l’Empire. Cependant, ils faisaient encore de
temps en temps quelque séjour à Babylone et c’est là
qu'Apollonius fut reçu par l’un d’eux que Philostrate,
le biographe du célèbre thaumaturge, appelle Bardane.
L'ancien Paradeisos existait encore et le roi s’amusait
toujours à y chasser des lions et autres bêtes sau-
vages; mais tout annonçait la décadence prochaine de
* Pline, VIII, 17, édit. Panckoucke, t. VI, p. 257.
? Strabon, liv. XV, 31, trad. A. Tardieu, t. III, p. 226.
* Pline, VIII, 21. Cette histoire est racontée également par Justin et par
Sénèque.
1. 4
a
50 ANTIQUITÉ
la célèbre cité. A la fin du siècle, lorsque Trajan voulut
la voir, Dion Cassius nous raconte qu’il n’y trouva plus
que des ruines; sous Marc-Aurèle, elle était réduite à ses
murailles et à son temple de Bélus ‘; enfin, au 1rv° siècle,
ses murs subsistaient encore, et les rois Sassanides
avaient fait de l’enceinte de la rive gauche de l’Euphrate
un immense parc où ils tenaient enfermés des lions, des
panthères et autres bêtes féroces destinées à leur procu-
rer, à eux ou à leurs hôtes de marque, dont fut l'empereur
Gratien*, le plaisir de grandes chasses. C’est à un his-
torien latin contemporain des Sassanides, à Ammien Mar-
cellin que nous devons la connaissance de ces chasses. Plus
tard, de splendides bas-reliefs découverts en Susiane nous
l’apprennent, Chosroës II (Khosroës Parviz) ordonnait
toujours de grandes captures d’animaux semblables à
celles que nous décrirons chez les Romains*; enfin, d’au-
tres documents découverts, il y a quelque temps, par
les archéologues russes, nous montrent qu’à l’époque
où les Arabes se disposaient à envahir la Perse, on chas-
sait encore, dans les Parcs d'animaux de Babylone, des
lions, des antilopes, des sangliers, etc., comme au temps
glorieux de Sémiramis *.
V. Ninive, la rivale malheureuse de Babylone, avait
alors disparu depuis dix siècles, détruite, en l’an 606, sous
les efforts combinés des Mèdes et des Babyloniens. Elle
avait possédé également une grande quantité d'animaux
1 Pausanias : Arcadie, ch. xxxrrr.
? Ammien, XXIV, 10 et 19. Voir aussi : Le Grand d’Aussy, b. I, 137.
3 Musée du Louvre. Mission J. de Morgan. Salle du Mastaba. Un de ces
bas-reliefs montre une vingtaine d’éléphants montés chassant devant eux des
bandes innombrables de sangliers qui se réfugient dans un marais couvert
de roseaux où ils vont être pris. Deux autres bas-reliefs, où l’on reconnaît
des filets, montrent des chasses semblables de troupeaux de cerfs ou d’anti-
lopes. Ces bas-reliefs proviennent de la grotte Tagh-é-Bostân.
* Publication de la Commission impériale archéologique russe.
LES MÉNAGERIES EN PHÉNICIE ET EN SYRIE 51
domestiques et sauvages comme le montrent les sculp-
tures assyriennes qui ont été retrouvées et comme le dit
explicitement le livre de Jonas qui place son récit au
vin siècle avant notre ère. Le prophète osant reprocher
à Dieu sa mansuétude envers la ville coupable, l'Éternel
lui répond : « Comment... je n’épargnerais pas Ninive,
cette grande cité où il y a plus de 120.000 créatures
humaines, qui ne savent pas discerner leur droite de
leur gauche et, outre cela, une multitude de bêtes »
(Jonas, IV, 9, 11).
Des bords de l’Euphrate et du Nil, la coutume de
garder des animaux sauvages en captivité passa en Phé-
nicie, dans les villes de Tyr et de Sidon et dans leur
colonie de Carthage. Les Phéniciens avaient eux-mêmes
des animaux sacrés : le lion, le taureau, le sanglier, l’aigle
et la colombe et Plutarque nous raconte que le général
Hannon se faisait suivre dans les rues de Carthage, comme
à la guerre, d’un lion apprivoisé qui lui portait son man-
teau‘. Carthage elle-même avait sans doute ses ména-
géries, tout au moins un grand parc à éléphants qui
était situé sur le col même de la presqu'île où s'élevait
la ville*.
Les Syriens, peuple maritime voisin, vénéraient, de
leur côté, plusieurs animaux, mais surtout la colombe
et le poisson. « La colombe dont les multitudes vaga-
bondes accueillaient le voyageur débarquant à Ascalon
et dont les blancs tourbillons s’ébattaient dans les parvis
de tous les sanctuaires d’Astarté, appartenait pour ainsi
dire en propre à la déesse de l'Amour, dont elle est
restée le symbole, et au peuple qui adorait celle-ci avec
prédilection.
1 Plutarque, Œuvres morales, Préceptes pour les hommes d'Etat, ch. ru,
édit, Amyot, t. XV, p. 112. Pline, L. VIII, ch. xx.
2 Strabon, trad. A. Tardieu, Ill, p. 481.
ba ANTIQUITÉ
« Le poisson consacré à Atargatis : était nourri dans des
viviers, à proximité des temples et une crainte supersti-
tieuse empêchait de le toucher, car la déesse punissait
le sacrilège en couvrant son corps d’ulcères et de tumeurs.
Mais dans certains repas mystiques, les prêtres et les ini-
tiés consommaient cette nourriture prohibée et croyaient
ainsi absorber la chair de la divinité elle-même... »
« Cette adoration et ces usages, répandus en Syrie, ajoute
Franz Cumont que nous citons ici, ont probablement ins-
piré, à l’époque chrétienne, le symbolisme de l’Ichthys.
En tout cas, on en retrouve encore aujourd’hui les restes,
sous la forme d’étangs et de poissons sacrés, en beau-
coup de points de l'Orient *. »
Sous la domination Romaine, Antioche, la capitale de
la Syrie, eut une ménagerie de bêtes féroces pour son
amphithéâtre et une ménagerie de reptiles; cette der-
nière était une fosse remplie de toutes sortes de serpents
dans laquelle fut précipitée sainte Thècle, la première
femme chrétienne qui subit le martyre.
Les Hébreux pratiquèrent également l’adoration du
taureau, du veau, du serpent et peut-être aussi celle du
lion, de l’âne et de l'abeille; ils eurent aussi des
animaux tabous, tels que le sanglier, dont son descen-
dant, le porc, est encore considéré par les Juifs comme
une bête impure. La Bible mentionne, du reste, nombre
d'animaux sauvages que les Israélites n'avaient guère pu
voir que dans des ménageries, mais elle ne nous parle
explicitement que des animaux du roi Salomon; elle
nous apprend que le fils de David, après avoir élevé la
1 Atergatis ou Atargath, déesse au corps mi-femme, mi-poisson, repré-
sentait, avec Astarté, le principe femelle de l'esprit créateur, dont le dieu
Dagon représentait le principe mâle.
? Fr. Cumont, p. 173 et 357. Le vivier affecté aux poissons sacrés du sanc-
tuaire syrien qui était sur le mont Janicule, à Rome a été mis à jour récem-
ment, Voir Paul Gaucklerb.
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LES MÉNAGERIES EN GRÈCE 53
« Maison du Seigneur », s’était fait construire un splen-
dide palais qu’on appelait la « Maison du parc du Liban » ;
il y avait acclimaté de nombreux animaux : des cerfs, des
daims, des buffles, des bœufs, des moutons, des chevaux,
des mulets, des singes, des paons et des poules, qu'il
avait fait venir de l’Inde, du golfe Persique, de l'Égypte,
des pays d’Ophir et de Tauris'. Cinq siècles plus tard,
Jérusalem avait une fosse aux lions, mais c'était un roi
de Perse, Darius, qui régnait alors en Israël*.
VI. Les Grecs, au temps de leur indépendance, n’eurent
jamais, dans leurs domaines, de grandes collections d’ani-
maux sauvages en captivité. Cela s'explique d’abord
parce que les plus riches des Hellènes ne possédèrent
jamais les fortunes colossales des princes d'Orient et des
grands de Rome, mais aussi parce que ce peuple qui, le
premier, avait créé les images de la Paix, de la Concorde
et de la Miséricorde était loin de placer la véritable puis-
sance de l’homme dans la force brutale, symbolisée par
la bête féroce.
Doux et intelligents, harmonieusement sensibles, les
Grecs aimaient à garder, dans leurs demeures, des ani-
maux paisibles auxquels ils attachaient souvent encore
un symbole religieux ou une représentation de la Fable.
Le monde des oiseaux, en particulier, avait donné lieu
chez eux à une légende dramatique, très populaire,
celle de Philomèle, où figuraient maints acteurs ailés :
le rossignol, l’hirondelle, la huppe, le chardonneret
et le faisan. Aussi ces oiseaux étaient-ils naturellement
les hôtes habituels des volières chez les Grecs. On
y trouvait aussi des espèces renommées tout simple-
1 I, Rois, IV, 23 ; — VII, 2 ; — 11, Chroniques, I, 16, IX, 21, 25, 28.
? Daniel, VI, 16, 24. Il faut dire que les exégètes modernes considèrent ce
livre comme entièrement frauduleux, (S. Reinach, Orpheus, 189).
54 ANTIQUITÉ
ment pour leur chant : des merles, des fauvettes, des
alouettes, des serins des Canaries auxquels on apprenait
à répéter les sons modulés sur la flûte. Mais les oiseaux
que chérissaient le plus les jeunes filles de la Grèce,
étaient naturellement les oiseaux consacrés à Aphrodite :
les colombes, les tourterelles, les moineaux, les perdrix
et les cailles‘. Ils étaient, en effet, dans cette civilisation
si gracieuse, les offrandes rituelles des jeunes filles à la
divinité protectrice des amours, et les cadeaux ordinaires
des amants à leurs fiancées : ceux-ci envoyaient, dans
une légère cage de jonc tressée de leurs mains, un de
ces oiseaux portant sous l’aile quelque pressant mes-
sage? ; d’autres choisissaient de jeunes levrauts, consa-
crés également à Vénus, et symbolisant plus spéciale-
ment l'ardeur amoureuse; les bergers de la montagne,
enfin, ne trouvaient rien de mieux, pour attester leur
foi, que d'aller, au péril de leur vie, chercher dans les plus
lointains fourrés, de jeunes faons qu'ils capturaient en
arrêtant leurs mères au son de leurs flûtes ou à la dou-
ceur de leur chant, ou même de petits oursons encore à
la mamelle*.
On devine quel accueil attendait ces gages vivants de
l'amour, avec quel soin ils étaient nourris, comme ils
1 Le torcol était également un oiseau de Vénus, mais il n’était employé
que par les magiciennes.
? Voir en particulier, sur la colombe messagère d'amour, l’ode IX d’Ana-
créon : à
« D'où viens-tu, Colombe charmante ?
Où vas-tu, traversant les cieux ?
D'où naît la rosée odorante
Dont ton aile embaume ces lieux ?
Dans ces parfums, qui t’a baignée ?..…. »
(Trad. de Saint-Victor.)
On se servait aussi, en Grèce, des corneilles et des hirondelles comme on
se sert de nos jours des pigeons voyageurs.
3 Théocrite. Idylle XI, Aristote, Anim., L. IX, ch. vi, $ 7, t. III, p. 154.
On voyait encore des bergers faire nourrir des louveteaux par leurs
brebis. (Anthol. Épigr. descript., I, p. 25x, n° 47.)
LES MÉNAGERIES EN GRÈCE 55
étaient choyés et caressés, et l’on comprend combien ces
animaux, grandissant au milieu des femmes et des enfants,
devenaient bientôt parfaitement familiers. Chaque matin,
la jeune fiancée baignait sa colombe dans une eau de
senteur, et quand elle avait plusieurs de ces oiseaux, à
chacune elle réservait un parfum différent ; les colombes
voltigeant en liberté autour d'elle, elle allait, les écar-
tant doucement, accueillant la caresse amoureuse du
battement de leurs ailes embaumées‘. Les levrauts
n'étaient pas moins adulés ; les femmes les élevaient en
les nourrissant de serpolet fleuri, et en leur faisant
boire une eau limpide dans le creux de leur main ; ainsi
ces gracieux animaux devenaient bientôt presque aussi
dociles que des chiens et se laissaient conduire en
laisse ou caresser sur les genoux*.
Les chats n’apparurent en Grèce qu’à partir du v°siècle,
c'est-à-dire à l’époque où l'Égypte s’ouvrit définitive-
ment au commerce hellénique; mais ils furent toujours
très rares et cela longtemps encore après le début de
l'ère chrétienne; on n’a trouvé jusqu'ici, croyons-nous,
que trois représentations de ces animaux dans l’œuvre des
artistes grecs : deux sont des peintures de vases datant
1 Un roi de Chypre se servait aussi de colombes comme de ventila-
teurs. 11 mettait sur son corps un parfum de Syrie, tiré d’un fruit dont se
nourrissent ces oiseaux et les colombes, attirées par l'odeur, venaient vol-
tiger autour de lui.
? Beaucoup de vases grecs représentent de ces lièvres familiers. Voir l’ico-
nographie de ces vases, in Daremberg et Saglio, art. Bestiæ, p. 694. L'on
trouvera également dans l’Anthologie grecque plusieurs poésies concernant
ces mêmes animaux apprivoisés. (Anthol. III, 24. Anthol. palat., VII, 207.)
3 « Les Égyptiens tenaient tellement à leurs chats, qu'ils en prohibaient
l'exportation et envoyaient périodiquement des missions pour racheter ceux
qui avaient été enlevés clandestinement ; c'est seulement lors du triomphe du
christianisme, que les chats égyptiens purent se répandre à travers l'Europe. »
(Salomon Reinach. Orpheus, p. 45.) L'introduction des chats en Grèce a pu
se faire également par les colonies grecques d’Asie, car la Chine était alors
un autre grand centre de domestication du chat. (Voir Dureau de la Malle,
C. R. Acad. des sciences, 1837, t. IV, p. 548.)
56 ANTIQUITÉ
des environs de l'an 350 et qui montrent des jeunes filles
jouant avec des chats ‘; la troisième est un bas-relief, au
musée du Capitole, qui représente une jeune femme
dressant un chat à sauter, au son de la cithare, pour
prendre des oiseaux suspendus à un arbre”. L'emploi
d’un instrument de musique, flûte ou cithare, était alors
d’un usage courant en Grèce pour apprivoiser et dresser
les animaux. C'était la douce et poétique fable d'Orphée
qu'on appliquait ainsi dans la réalité.
Mais les femmes grecques avaient encore, pour dis-
traire la solitude du gynécée, beaucoup d'oiseaux plus
ou moins sauvages ; des cygnes qui symbolisaient, comme
oiseaux d’Apollon, les sentiments les plus élevés de l’âme;
des oies, consacrées à Junon, qui représentaient l’image
de la femme vigilante, soigneuse et bonne gardienne du
foyer ; des canards, qui étaient choisis également comme
présent d'amour ou d’amitié. Ces trois sortes d'oiseaux,
dont la domestication commencait réellement alors, furent
mêlés dans une large part à l’intimité de la vie des
femmes grecques. Nombre de peintures de l’époque nous
montrent ces oiseaux, vivant en liberté dans le petit
jardin intérieur qui ornait chaque maison grecque,
recevant leur nourriture de la main de leurs maîtresses,
entrant librement dans leurs chambres, assistant à leur
toilette, se baignant avec elles dans le bassin du jardin
et prenant part à leurs jeux”.
1 Ces peintures publiées pour la première fois par Engelman (Jahrbuch
des Instituts, 1899, p. 136-137), ont été reproduites par Salomon Reinach
dans la Gazette des Beaux-Arts, 1900, t. I, p. 262 et 263. Il faut dire qu'elles
ont été faites en Apulie et non en Grèce.
2? Saglio, Dictionn. t. I, fig. 836, p. 696, d’après Foggini. Mus. Capitol.,
IV, pl. XLV.
3 Les vases peints surtout sont très instructifs à cet égard. Nous signale-
rons, en particulier, au musée de l’Ermitage, dans la salle XV, un magnifique
vase (n° 851) représentant une panthère dansant au son de la flûte et les
vases n° 22, 1427, 1685, 1782, portant des figures de cerfs, de biches, de
LES MÉNAGERIES EN GRÈCE 57
Dans les maisons riches, dans celles où le luxe asia-
tique avait pénétré, les singes étaient également en grande
faveur ‘ et l’on voyait se promener avec eux des oiseaux
domestiques : des perdrix, des cailles”, des aigles”, des
grues, des cigognes privées‘, des perruches auxquelles
on apprenait à parler”, des poules sultanes, des faisans,
des pintades à caroncules rouges et des paons. C’étaient
là des oiseaux de grand luxe que l’on faisait venir de loin :
les poules sultanes, des îles de la Méditerranée ; les faisans
et les perruches, de l'Inde ; les pintades, de l’île de Léros
où les prêtres du temple de Minerve en faisaient un grand
boucs et de cygnes nourris par des femmes ; dans la salle XVI, des cygnes
attelés à un char; dans la salle XVII, deux grandes amphores présentant
l’une un daim debout devant un jeune homme assis, l’autre une oiïe sur les
genoux d’une femme assise; dans la salle de Kertch, sur la table XIX, une
grande coupe où l’on voit une jeune fiancée à sa toilette accompagnée de ses
animaux familiers : un chien, une oie et un oiseau dans une petite cage porta-
tive. Comme autres vases à animaux de l'Ermitage, citons , dans la salle X VIII :
les n°% 19, 20, 64, 65 et 66. Voir aussi les vases peints du musée du Louvre,
décrits par E. Pottier et ceux du Cabinet des Médailles décrits par de Ridder.
1 Théophraste. Charact., V-VI et Athénée, XIV, 2.
? Les hommes, moins sensibles, se servaient de leurs perdrix appri-
voisées pour prendre, à la chasse, des perdrix sauvages et ils apprenaient à
leurs cailles à combattre entre elles, en champs clos, comme des coqs. Les
combats de cailles firent fureur en Grèce, en particulier au temps de la
splendeur d'Athènes. On sait, par une raillerie de Socrate sur Alcibiade,
qu’un certain Midias était fort habile dans l'élevage de ces oiseaux ; d’autre
part Plutarque nous apprend que le célèbre général athénien chérissait tel-
lement ses cailles, qu’il allait jusqu’à en porter sous son manteau, quand il
sortait en ville.
* Voici ce que dit Pline d’un de ces aigles apprivoisés : « Un aigle, dans la
ville de Sestos, s’est acquis une grande célébrité. Élevé par une jeune fille,
il prouva sa reconnaissance en lui apportant d’abord des oiseaux, puis du
gibier de toute espèce. Enfin, quand elle fut morte, il se jeta dans les
flammes du bûcher et se laissa brûler avec elle... » Pline X, VI, 5. (Évidem-
ment, il y a là une grande part de légende ; mais on pourra lire encore dans
Esope, l'épisode des aigles dressés, et dans Suétone, l'histoire de cet aigle,
que Pyrrhus avait élevé, et qui lui était resté très attaché.)
* Les Grecs s’amusaient à faire combattre les grues entre elles, comme ils
le faisaient avec les coqs et les cailles. Par contre, ils considéraient les
cigognes comme des oiseaux sacrés et, au temps d’'Aristote, tuer une
cigogne passait, en Thessalie, pour un crime capital, (Voir Aristote et Elien,
Nat. Anim., XII, 34.)
5 Anthol. gr. Epigr. descript., 1, p.336, n° 562.
58 ANTIQUITÉ
élevage ‘ ; les paons, de l’île de Samos, où les prêtres de
Junon, qui en possédaient des bandes nombreuses, les
vendaient 1.000 drachmes pièce, c’est-à-dire un peu plus
de 1.000 francs de notre monnaie actuelle’. Ces paons
étaient alors les plus rares et les plus recherchés de tous
les oiseaux exotiques. On n’en voyait guère que chez
Aspasie, qui les avait reçus en cadeau des amis de Péri-
clès ; mais la ville d'Athènes, elle-même, en nourrissait
quelques-uns dans un enclos fermé où des hommes et
des femmes étaient chargés de leur entretien particulier,
sous l’inspection d’un fonctionnaire de la ville. À chaque
néoménie, fête qui se célébrait à la nouvelle lune,
on ouvrait ce parc au public moyennant le paiement
d’une certaine somme. On venait ainsi voir les paons
athéniens de tous les points de la Grèce, et Elien*, qui
nous donne ces détails, nous apprend qu’'Athènes retira
de cet élevage de grands profits; mais ces oiseaux ne
tardèrent pas à se répandre dans toute la Grèce, car le
poète Antiphane*, qui vivait au rv° siècle, dit dans une
de ses pièces qu'il y en avait, de son temps, plus que de
cailles. Les Athéniens paraissent, du reste, avoir fait un
assez grand commerce d'animaux sauvages. Aristophane
nous apprend en effet, dans ses Acharniens*, qu'on trou-
vait à acheter, au marché de la ville : canards, geais,
francolins, poules d’eau, roitelets, plongeons, oies, lièvres,
renards, taupes, hérissons, chats, lyres (?), fouines,
loutres, etc. |
1 Clytus de Milet, cité par Athénée dans Deipnosophistes, liv. XIV, XX.
? Ménodonte, cité par Athénée, liv. XIV, p. 966.
Longtemps après cette époque, au r°° siècle de notre ère, on voyait encore,
de riches héritiers grecs se ruiner pour leurs oiseaux. (Apollonius de Tyane,
SN EE), .
3 Cité par Delamare, IT, p. 1386.
* Cité par Athénée, a,t. V. Liv. XIV, p. 320.
5 Trad. Poyard, 1903, p. 30.
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Xéc Ut hit ae Ce
LES MÉNAGERIES EN GRÈCE 59
VIL. Certains animaux étaient revêtus en Grèce, comme
en Égypte, d’un caractère sacré. Une sorte de culte du
lion, du taureau, de l’antilope, de la chèvre, de la
colombe et du serpent, avait existé en Crète au temps
du roi Minos ‘ et il resta toujours, au fond de la mytho-
logie, un caractère profondément accentué d’animisme
et même de totémisme : « Apollon, tu as été berger »,
dit l’Anthologie; « et toi, Neptune, cheval, Jupiter
cygne, et l’illustre Ammon serpent”... » Pourtant on ne
vit jamais, dans les temples grecs, ces grandes ména-
geries sacrées que nous avons rencontrées dans les tem-
ples égyptiens. Le temple de Minerve à Léros, ceux de
Junon à Samos, et d’Aphrodite à Chypre nourrissaient bien
un grand nombre de pintades, de paons et de colombes,
mais nous avons vu que c'était là surtout une entreprise
commerciale.
D’autres temples avaient près d'eux des bois sacrés qui
devenaient de véritables réserves de gibier, car il était
défendu d'y chasser sous peine de châtiment divin.
C’est ainsi qu Agamemnon, pour avoir poursuivi et tué
dans un bois consacré à Artémis « un cerf remarquable
par la hauteur de son bois et les taches de son corps »,
se vit arrêté en Aulide, avec toute la flotte grecque, par
la colère de la déesse. Les prêtres d’Artémis nourris-
saient également, comme animaux sacrés sans doute :
des lions et des panthères en Asie, des ours en Arcadie,
des tortues à Sparte. De même on trouvait encore des
lions, des panthères ou autres bêtes féroces dans les
temples de Cybèle, des chiens dans les temples d’Hécate,
des aigles dans ceux de Jupiter, des chouettes dans ceux
? Voir : Dussaud, fig. 29 et 30 et chap. v; S. Reinach. in L'Anthropologie,
1902, XIII, fig. 22, p. 31, et 1904, XV, p. 271, 290 et 292.
? Epigr. descript., 1, p. 281, n° 241.
3 Sophocle. Electre.
60 ANTIQUITÉ
de Minerve, des serpents enfin dans les temples d’Asclé-
pios, à l’Acropole d'Athènes, et jusque dans les maisons
particulières où on les considérait comme des génies
locaux:
VIII. Les animaux des temples étaient associés à l’exer-
cice du culte. Dans les Asclépions, par exemple, les
serpents étaient dressés à ramper la nuit sur le lit
des suppliants, et le froid contact de ces reptiles, venant
se produire au milieu de rêves provoqués par une
imagination surchauffée et une fièvre ardente, donnait
aux malades l'illusion d’une intervention divine”. Mais,
plus que tous, les prêtres de Cybèle excellaient en
l’art d'utiliser les animaux sacrés pour agir sur la
crédulité de la foule. Certains d’entre eux étaient
de véritables moines mendiants qui se faisaient accom-
pagner dans leurs pérégrinations par des bêtes féroces
apprivoisées. Ils allaient ainsi de bourgade en bour-
gade, s’arrêtant sur les places publiques, dansant au
milieu du peuple assemblé, disant la bonne aventure,
exorcisant les malades et faisant exécuter toutes sortes
de tours à leurs animaux. Les Agyrtes, c’est le nom qu'on
donnait à ces moines mendiants, se multiplièrent plustard,
pour colporter en Grèce et de là en Italie les cultes con-
solateurs de Sérapis, d’Isis, d'Harpocrate et de Dionysos,
et c'est ainsi que prirent naissance les premières ména-
geries ambulantes. Apulée, dans ses Métamorphoses, et
Anthologie grecque en parlent souvent*; une peinture
découverte à Rome, dans un columbarium, représente
une troupe de prêtres dansant autour de la statuette de
1 Hérodote raconte que le serpent familier de Minerve disparut au mo-
ment de l'invasion des Perses, quand l’oracle conseilla aux Athéniens de se
réfugier sur leurs vaisseaux. (Hérodote, VIII, 41.)
? Voir Aristophane. Plutus, 620, 627, trad. Poyard, p. 508.
$ Anthologie palat.. ch. vi, 28-217, 219-221 et 237.
LES MÉNAGERIES EN GRÈCE 61
la déesse et ayant une bête féroce à côté d’eux ; enfin, on
peut voir, sur une coupe grecque du Musée de l'Ermi-
tage, une délicieuse peinture représentant une bacchante
demi-nue faisant danser au son du tambourin un lion ou
un guépard.
Les Agyrtes grecs trouvèrent du reste pendant long-
temps des lions en abondance dans les montagnes de la
Grèce. Jusqu'au temps d’Aristote, et peut-être même Jus-
qu'au rm° siècle avant Jésus-Christ, des lions sauvages se
rencontraient sur les monts Pangée et sur le Pinde, au
nord-ouest de la Macédoine?, sur les flancs de l'Olympe,
d'où ils se répandaient d’un côté en Macédoine et de
l’autre en Thessalie* ; on en trouvait aussi en Étolie,
dans les régions comprises entre les fleuves Acheloüs
(aujourd’hui l’'Aspropotamo) et Nestus*, et Pausanias,
visitant la Grèce, au n° siècle de notre ère, put voir
encore sur la route d’Argos, l’antre où Hercule avait
combattu le lion de Némée*. Ces animaux étaient pour-
chassés impitoyablement, car ils s’attaquaient aux ani-
maux domestiques ; on raconte, par exemple, qu'ils se
jetèrent sur les chameaux qui portaient les vivres de
l’armée de Xerxès', et, dans plusieurs de ses rhapsodies,
Homère nous les montre enlevant des bœufs et des brebis,
à la vue des bouviers et des chiens impuissants”. On les
4 La peinture du Columbarium est reproduite au trait par Saglio. (Dic-
tion., art. Agyrtæ, t. 1, p. 170); celle du vase grec est reproduite par
Ch. Zévort, dans sa trad. franc. d’Aristophane, édit. in-12, Paris 1898,
p. 157.
? Xénophon. Cynégétique, XI, 1, édit. franc. de J.-B. Gail, t. VII, p. 955.
# Pausanias in Béotie, ch. x (t. V, p. 243), et Élide IL, ch. v (t. II, p. 25).
* Aristote. Hist. des anim., liv. VI, chap. xxvm (p. 393), et Liv. VIII,
chap. xxvnr (p. 118.). — Elien, Nat. Anim., liv. XVII, chap. xxxvr.
5 Corinthica IL, ch. xxv (t. I, p. 427).
$ Pausanias et Elide, ch. v.
7 « Et quatre bergers d’or conduisaient les bœufs, et neuf chiens rapides
les suivaient, et voici que deux lions horribles saisissaient, en tête des
vaches, un taureau beuglant ; et il était entraîné poussant de longs mugisse-
62 ANTIQUITÉ
tuait ou on les prenait vivants au piège; on les enchaînait
alors‘, on les gardait en captivité, on les nes et
parfois même on les dressait.
Pendant tout le temps de la Grèce libre, les animaux
sacrés ou les bêtes domptées formèrent les seules ména-
geries de bêtes féroces, chez les Hellènes. Mais les mœurs
changèrent quelque peu avec la domination étrangère.
Ce fut d’abord Alexandre qui ramena de ses conquêtes
d'Asie de nombreux éléphants ; il en avait pris quinze à
la bataille d’Arbelles ; il en reçut douze autres en entrant
à Suse, et le roi Taxile lui en amena toute une troupe;
une partie de ces animaux passèrent en Grèce, et l’on en
vit toujours, depuis lors, à la cour des rois de Macédoine®.
Vers le même temps, Athènes recut un tigre que le roi
de Syrie, Séleucus, lui avait donné‘; longtemps après,
l'empereur Adrien, ayant été nommé par les Athéniens
ments. Les chiens et les bergers les poursuivaient; mais les lions déchi-
raient la peau du grand bœuf, et buvaient ses entrailles et son sang noir.
Et les bergers excitaient en vain les chiens rapides qui refusaient de mordre
les lions, et n’aboyaient de près que pour fuir aussitôt. » (/liade, Rhap-
sodie XVIII, trad. Leconte de Lisle, in-12, p. 351). Gette scène se passe en
Asie Mineure, mais Homère évoque le souvenir d’autres scènes semblables
dans l'Odyssée (Rhapsodie VI, p. 89), et encore dans l’Iiade (IV, p. 284):
Il est vrai qu'une critique nouvelle tend à ne voir, dans ces passages, que
la transcription d’un thème pris aux artistes égyptiens (A. Moret, p. 269).
D'autre part, les peintures de vases et nombre d’autres documents icono-
graphiques montrent que les artistes grecs étaient habitués à voir des lions.
Pourtant la présence des lions sauvages en Grèce a été niée par A. Maury,
mais par des arguments qui ne nous semblent pas toujours bien probants.
Un de ceux-ci, c’est qu'on n’y a pas trouvé de restes fossiles de cet animal;
or, outre que cette preuve négative ne signifie pas grand chose, étant donné
le peu de fouilles qui ont été faites dans le quaternaire de la péninsule, un
crâne de lion fossile a été découvert, depuis, en Grèce, par A. B. Meyer (Der
Zoolog. Garten, XLIV, 1903, p. 65-73). Sur cette question de la présence du
lion en Grèce, successivement niée et affirmée à nouveau par Salomon
Reinach et Meyer, voir encore Marcellin Boule, p. 92 et L. Moulé, p. 95-99.
1 C'est ce qui ressort nettement de ces paroles de Pelée : « Ces liens
étaient faits pour les taureaux et les lions ». (Euripide, Andromaque, p. 231).
2 Les Grecs, qui avaient peut-être pris ce procédé aux Indiens, recouraient
à la musique pour adoucir le naturel farouche de certains éléphants.
3 Athen., XIII, 590. — Alexis, III, 477. — Philem. IV, 372, cités par
O.Keller, p. 131 (note 26).
LES MÉNAGERIES EN GRÈCE 63
archonte de leur cité, offrit, sur le stade transformé en
arène, le spectacle d’une chasse où il fittuer un millier de
bêtes féroces‘. Toutefois, en dehors des établissements
pour courses de taureaux qui furent assez répandus en
Thessalie*, Corinthe, seule de toutes les villes grecques,
posséda un véritable amphitéätre semblable à celui que
nous allons trouver chez les Romains. L'empereur Julien
parle des achats d'ours et de tigres que les Corinthiens
faisaient de son temps pour leurs chasses’, et Apulée, à
la fin du dixième livre de la Métamorphose, nous montre
une femme condamnée aux bêtes et conduite à l’Amphi-
_ théâtre de Corinthe. On cite bien encore les lions que
les habitants de Mégare lâächèrent pour se défendre,
après la bataille de Pharsale, contre les Romains qui les
assiégeaient, mais ces lions avaient été placés là en
dépôt, par un romain, C. Cassius, qui les destinait à
Rome‘. La Grèce était, en effet, sur le chemin que les
pourvoyeurs d'animaux prenaient pour se rendre d’Asie
aux amphithéâtres d'Italie, et c’est pour cela aussi que
l’on vit alors apparaître dans la langue grecque ces mots :
xal, xh660c, xwNG16Y et yahsaypa, qui tous désignent des
cages faites pour transporter les bêtes féroces.
1 Spartien, in Hadrien, cap. xvu, cité par Mongez, p. 435.
? Voir E. Beurlier.
% Epist. pro Argivis, cité par Mongez, p. 455.
* Plutarque, Marcus Brutus (trad. Amyot, IX, p. 107).
dés, Lea)
CHAPITRE III
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS"
4. Les animaux sacrés et les animaux familiers en Italie.
2. Les oiseaux parleurs. Les oiseaux chanteurs. Les oiseaux de Vénus
et les autres animaux de la maison romaine.
3. Les villas romaines et leurs réserves de chasse. Les parcs à loirs et
à escargots.
4. Les volières à grives et les élevages de paons.
5. Les volières d'agrément. Description de la volière de Varron.
6. Les aquariums et les viviers du golfe de Naples.
I. De très bonne heure, longtemps même avant la con-
quête romaine, la Sicile et l'Italie méridionale d’abord,
Rome ensuite subirent l'influence de la Grèce, en parti-
culier celle de sa mythologie. Les peuples italiens furent
bercés aux mêmes légendes que les Hellènes, et de ces
légendes, si imprégnées de la vie des choses et des êtres,
découla naturellement chez eux l'amour, mêlé d'un pro-
fond sentiment de crainte, pour la nature tout entière.
Dans la religion primitive des Romains, il est vrai, quel-
ques animaux avaient déjà un caractère sacré : le loup,
le sanglier et l’aigle, dont les effigies surmontaient les
enseignes des armées, le taureau blanc qu’on immolait
aux Féries latines, les poulets sacrés qu'on élevait au
collège des Augures et les oies du Capitole. Mais peu à
‘ Pour ce chapitre et le suivant, en dehors des autres sources que
nous indiquerons explicitement au cours de ce chapitre, il faut se reporter
aux ouvrages de Dezobry, Friedländer, Keller, Montfaucon, Mongez et aux
articles : Agyrtæ, Amphiteatrum, Bestiæ, Cavea, Cicures, Circulatores,
Draco, etc., du Dictionnaire de Daremberg et Saglio.
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 65
peu, sous l'influence de l'Orient, la chouette, l'oiseau de
Minerve, fut honorée dans tous les corps de métiers :;
des ours, des panthères et des lions vinrent avec les
moines et les mendiants apporter les cultes d'Isis, de
Cybèle et de Bacchus*; les levrauts furent, comme en
Grèce, les offrandes habituelles des jeunes filles à Vénus
et les présents ordinaires des amants; enfin la couleuvre
d'Esculape (Asclepios) parut à Rome, avec le culte du dieu
guérisseur, en l'an 291 avant Jésus-Christ, et s’introduisit,
comme génie familier, dans nombre de temples* et dans
presque toutes les maisons de Rome. Ces serpents, et
d’autres couleuvres d'espèces indigènes, s’apprivoisaient
très facilement; ils suivaient partout leur maître, s’enrou-
laient autour du cou ou des bras de leur maîtresse et
venaient jusque dans la salle à manger, grimper sur
la table et ramper silencieusement parmi les coupes
pour aller se glisser dans le sein des convives;
1 Voir, par exemple, à Pompéi, la peinture d’une chouette conservée
encore aujourd'hui dans la maison des foulons.
2 Ces dieux furent d’abord adorés dans le sud de l'Italie, à Pessinonte,
à Pœstum, à Pompéi, etc. Le culte de Cybèle arriva de Pessinonte à Rome,
en l’an 204 avant Jésus-Christ, et celui d’Isis, seulement au temps de Cali-
gula. Saint Augustin, parlant des prêtres mendiants de ces déesses (Civ.
Dei, VII, 24), dit qu'ils faisaient exécuter en public certains tours à leurs
animaux, qu'ils les excitaient, paraissaient les mettre en fureur au bruit
de leurs instruments, puis les apaisaient par un simple geste.
Les Bacchanales introduites de même à Rome y occasionnèrent bientôt
de tels désordres qu’un senatus-consulte de 186 les supprima ; à cette époque
même, une violente persécution poursuivit les mystères dyonisiaques dans
toute l'Italie ; mais ils furent rétablis officiellement par César.
% A Rome, dans celui d’Esculape, placé à la pointe de l’île du Tibre et
dans celui de la Bonne déesse (Bona dea), situé sur le mont Aventin ; aux
environs de Rome, dans le temple de la déesse Angitia (Ancitia), dont les
ruines se voient encore aujourd'hui dans le petit village de Luco, sur le
bord du Lac de Celano, l’ancien lac Fucin. C'était là que vivaient les Marses,
dont l’art de charmer les serpents, même ceux réputés les plus venimeux, était
connu dans toute l'Italie.
* Martial. Epigr.. liv., VIII, 87 ; Sénèque. De ira, II, 31, De benefic., 1, 3,
Consolatio ad. Marc., XII. Néron, enfant, recevait aussi un de ces serpents
dans son lit, et Suétone (Tib. 72), parle du serpent favori de Tibère qui
venait prendre de la nourriture dans sa main. D’autre part, on trouvera au
1. 5
66 ANTIQUITÉ
ils se reproduisaient en captivité dans les maisons en
telle abondance que leur pullulation aurait été un fléau
véritable si la fréquence des incendies à Rome n'était
venue détruire régulièrement la plus grande partie de
leurs œufs*.
La religion des Romains était moinssentimentale, moins
poétique que celle des Grecs, mais elle était beaucoup
plus superstitieuse. Tout animal qui avait quelque lien
avec un temple : des souris venant ronger les restes
d'un sacrifice, des hirondelles nichant sous les toits et
jusqu’à des corbeaux, ces oiseaux de mauvais augure, tout
prenait facilement, aux yeux des Romains, un caractère
divin. Un jour, c'était sous le règne de Tibère, un jeune
corbeau, né sur le temple des Dioscures à Rome, tomba
de son nid dans la boutique d’un cordonnier adossée à ce
temple. L’artisan recueillit pieusement le petit oiseau,
l’éleva, lui apprit à parler et l’habitua peu à peu à aller
tous les matins se poser sur le bord des Rostres”, pour
saluer de sa voix les noms de Tibère, des jeunes Césars,
Germanicus et Drusus, et du peuple romain lui-même.
Pendant plusieurs années, le corbeau s’acquitta de cet
office admirablement; tout Rome le connaissait et le
vénérait comme l'oiseau d’Apollon. Mais un jour, un cor-
donnier, jaloux sans doute de la renommée que le corbeau
avait donnée à la boutique de son confrère, tua l'oiseau
dans un mouvement de colère, en donnant comme pré-
texte qu'il avait sali les chaussures de son étalage. Le
peuple ameuté n’admit pas l’excuse ; il ne vit, dans le
meurtre, qu'un sacrilège et, après avoir massacré l'iras-
Cabinet des médailles, à Paris, plusieurs médaillons contorniates repré-
sentant de ces serpents privés; voir, en particulier le n° 17144 (tiroir
n° 95).
1 Pline, XXIX, 22.
2 Les Rostres, la tribune des orateurs, au forum, étaient situés à cent
mètres à peine du temple de Castor et Pollux, les Dioscures.
RE EN EE 2
e w| S d +
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 67
cible et malheureux cordonnier, il fit à l’oiseau des funé-
railles solennelles *.
II. Les corbeaux et les corneilles apprivoisés étaient
très communs dans les maisons de Rome. On arrivait à
les faire chasser et à rapporter le gibier pour leur maître”;
mais, le plus souvent, on leur apprenait à parler, et on
les plaçait dans des cages, au-dessus de la porte d’entrée,
pour qu'ils saluassent d’un ave ou d’un sale l’arrivée de
chaque visiteur ; on parvenait même à leur faire répéter
des mots grecs et jusqu’à des phrases assez longues;
alors ils se vendaient un prix très élevé. Auguste,
au retour de sa victoire d'Actium, donna 20.000 petits
sesterces *, d’un corbeau auquel son maître avait appris à
dire : « Ave Cæœsar, victor, imperator ». Du reste Auguste
semble avoir eu une véritable passion pour ces oiseaux ;
il achetait tous ceux qu'on lui présentait et auxquels
on avait appris à chanter ses louanges ; mais on abusa, et,
un jour, il fut obligé de refuser. Hélas ! à ce moment même
un pauvre cordonnier de Rome s’évertuait à répéter une
de ces phrases laudatives à un corbeau qui s’obstinait à
rester muet. Fatigué et désappointé, le cordonnier répé-
tait à chaque lecon : « Opera et impensa periit » (J'ai
perdu mon argent et ma peine). L'élève enfin parvint à
retenir tant bien que mal la salutation pour l’empereur,
et, ce jour-là, le cordonnier le plaça sur le passage d’Au-
guste. L'oiseau dit sa phrase; l’empereur s'arrêta un
instant pour l'écouter, mais il allait passer outre, quand
le corbeau, répétant la lamentation coutumière de son
maître, continua : Opera et impensa periit. L'empereur
1 Pline, X, 40, édit. Panckoucke.
? Pline, X, 40.
3 Le sesterce qui était devenu, à cette époque, une petite monnaie de
bronze ou de cuivre, représentait à peu près la valeur de vingt centimes
actuels.
NN ire
DT AÇUE
68 ANTIQUITÉ
étonné se mit à rire et acheta l'oiseau en le payant géné-
reusement ‘.
Les Romains étaient arrivés à des résultats extraordi-
naires dans l’art de faire parler les oiseaux ; pour cela,
ils les plaçaient dans un lieu retiré où l'oiseau ne pou-
vait entendre aucune autre voix que celle de l’éducateur;
celui-ci lui répétait chaque jour la même phrase, lui don-
nait quelquefois de légers coups à la tête, avec une
petite verge de fer, puis le caressait et lui présentait
seulement alors à manger?. Les pies, très rares en
Italie, étaient, avec les geais, les oiseaux réputés comme
imitant le mieux la voix humaine; les pies les plus
loquaces étaient, d'après Pline, les jeunes qu’on nour-
rissait de glands et, entre toutes, celles qui avaient cinq
doigts aux pattes ; venaient ensuite les étourneaux, sur-
tout l’espèce indienne qu'on appelait cercion, puis les
rossignols, les chardonnerets, les rouges-gorges et
jusqu'à des grives. La coutume de faire parler les
rossignols se répandit même tellement que l’on vit
Clément, d'Alexandrie, au début du n° siècle de notre
ère, la reprocher aux femmes comme étant une occu-
pation frivole et condamnable. Quant aux perruches,
c'étaient les mêmes espèces que nous avons vues en
Grèce, mais elles furent toujours tellement rares à Rome
que le prix en était plus élevé que celui d’un esclave.
Une peinture décorative d'Herculanum nous montre un
de ces oiseaux attelé à un petit char conduit par un
grillon qui tient les rênes dans sa bouche”, et l’on peut
1 Pline, X, 60.
2 Pline, X, 58.
3 La scène a pu être un jeu d’enfant et représentée d’après nature, car
les Romains nourrissaient des grillons, des sauterelles, des cigales et des han-
netons dans de petites cages en jonc; ils allaient même jusqu’à élever, à
celles de ces bestioles qui les avaient le plus charmés, de petits tombeaux
avec de poétiques épitaphes.
AMEN a
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 69
voir encore, dans la Maison de Livie, à Rome, une autre
peinture représentant une perruche perchée sur un cippe,
à l’intérieur d’un enclos consacré. Souvent, elles étaient
logées dans des cages d’argent, décorées d’écaille et
d'ivoire, luxe que blämait vivement Caton.
Ces oiseaux de grand luxe étaient, en fait d'animaux,
un des cadeaux les plus appréciés que l’on püt faire
aux dames romaines. Aussi le souvenir de quelques-
uns est-il parvenu jusqu'à nous. Voici, par exemple,
comment Ovide chante la mort du perroquet, ou plutôt
de la perruche, qu'il avait donnée à son amie Corinne :
« Infortuné ! tu étais la gloire des oiseaux et tu n’es
plus ! Tu pouvais, par l'éclat de ton plumage, éclipser la
verte émeraude ; tu pouvais, par le coloris de ton bec,
faire pâlir la brillante écarlate. Nul oiseau sur la terre ne
parlait aussi bien que toi, tant était grande ton adresse
à répéter en grasseyant les sons articulés !... Tu te con-
tentais de la moindre nourriture, et la continuité de tes
chants amoureux te rendait inutile la variété des alimens.
Une noix faisait ton repas, quelques pavots t’invitaient
au sommeil, de l’eau pure étanchait ta soif'... »
Corinne avait nourri la perruche de son poète en
compagnie de plusieurs autres oiseaux, notamment
une tourtereile chérie; elle lui avait appris à dire :
« Corinna, vale » (Corinne, adieu), et, coïncidence tou-
chante, c’est en prononçant ces mots qu’elle mourut. Sa
maîtresse lui fit de splendides funérailles ; elle porta son
corps sur le penchant d’une colline, au milieu d’une forêt
qu'ombrageaient des chênes touffus ; elle déposa le petit
cadavre dans un tout petit tombeau sur lequel elle fit
élever une pierre modeste qui portait ces mots :
On peut juger par ce tombeau combien je plus à ma maîtresse :
C'est qu'au lieu de chanter comme un oiseau, je lui parlais.
1 Ovide, Amours II, Elégie 6, édit. Panckoucke.
70 ANTIQUITÉ
« Colligor exipso dominæ placuisse sepulcro.
Ora fuere mihi plus ave docta loquit. »
Les oiseaux chanteurs étaient aussi très prisés des
Romains; les rossignols, surtout ceux qui provenaient de
Lesbos où Orphée avait son tombeau?, et les chardonne-
rets, étaient estimés entre tous pour la suavité de leur
chant. Les rossignols s’apprivoisaient parfaitement, au
point de vivre en liberté dans la maison. Non seulement,
en effet, le rossignol de la belle Donace, dont parle
Calpurnius :, faisait entendre ses sons mélodieux, mais
encore, quand on ouvrait la porte de son étroite prison
d’osier, il allait se mêler aux oiseaux des champs, volti-
geait quelque temps avec eux, revenait à la demeure de sa
maîtresse, et rentrait de lui-même dans sa cage *. D’habiles
éleveurs arrivaient à faire imiter, aux rossignols, le chant
de divers oiseaux, à chanter au commandement et à
alterner dans un chœur. Ces oiseaux se vendaient alors
très cher, autant parfois que des perruches, puisque
nous voyons l'impératrice Agrippine payer 6.000 ses-
terces (environ 1.230 francs) un de ces rossignols chan-
teurs qui avait, par surcroît, la particularité d'être
albinos .
Le chardonneret, consacré aux génies protecteurs des
voyageurs, était presque aussi recherché que le rossignol;
on lui apprenait aussi à parler et à siffler; de plus, on
1 La perruche d’Atedius Melior, chantée également par le poète, (Stace.
Silves IT, 4) est moins connue que celle de Corinne, mais elle fut tout autant
aimée. De son vivant, elle demeurait dans une cage d'argent, ornée d’écaille
et d'ivoire et, quand elle mourut, son maître l’enterra également avec pompe,
sous un des arbres de son jardin.
2? Virgile. Géog. IV, 452-526; Ovide, Métam. XI, 50 et suiv.
3 Eglogue, IX.
# C'était sans doute à un de ces rossignols familiers, qu'une romaine, du
nom de Thelesina, fit ériger un tombeau. (Martial, Epigr. VII, 87.)
5 Cette impératrice aimait encore à avoir toujours, chez elle, des tourte-
relles, dit Senèque, au 7° livre de ses Questions naturelles.
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 71
l'habituait à se servir, comme la perruche, de ses pattes
et de son bec en guise de mains; il faut croire qu'il
atteignait alors, sur le marché des oiseaux, un prix égale-
ment très élevé, car nous voyons Pétrone se plaindre des
dépenses que son fils fait pour ces oiseaux.
Mais c’étaient surtout les animaux chers à Vénus qui
avaient, en Italie comme en Grèce, toutes les faveurs des
femmes *. Qui ne connaît le moineau de Lesbie, chanté si
délicieusement par Catulle ?
« Moineau, délices de ma maîtresse, qui joues avec
elle, qu'elle cache dans son sein, qu’elle agace avec le
doigt, et dont elle provoqueles vives morsures, lorsqu'elle
cherche, en m'’attendant, je ne sais quelle agréable dis-
traction... Pleurez, Grâces, Amours, et vous tous,
hommes qui avez le privilège de la beauté. Il n’est plus
le moineau de ma Lesbie, moineau ses délices, et qu’elle
aimait plus que ses yeux! Il était si caressant! il con-
naissait sa maîtresse, comme une jeune fille connaît sa
mère ; il ne la quittait jamais, et sautillant autour d'elle,
tantôt ici, tantôt là, il la charmait par son gazouille-
ment continu ... »
À côté de ces petits oiseaux qui habitaient des cages
ou de grandes volières, on voyait se promener en liberté,
dans les cours et jardinets intérieurs des maisons
romaines : des cigognes, des grues, des paons, des pin-
tades, des cygnes et des canards encore à peine domes-
tiqués'. Ces oiseaux, de même que des cailles, des
huppes et des corneilles*, faisaient la joie des jeunes
1 Pétrone. Satiric., chap. xxxxv1 éd. de Guerle, Paris in-12, p. 69.
? Calpurnius. Eglogue IX. — Ovide : Métamorphoses (Épisode de Poly-
phème et de Galatée, liv. XIII, V).
3 Trad. Collet et Jaguet, édit. Quantin, in-16, 1889.
* Certaines peintures de Pompéi, représentant ces jardins animés, sont très
instructives à cet égard.
5 Plaute. Les captifs, acte 5, scène 4.
72 ANTIQUITÉ
patriciens car on ne voyait pas encore de chats dans
les appartements. Quelques-uns de ces derniers ani-
maux apparurent à la fin de la République, en Étrurie et
dans l’Italie méridionale, mais ils restèrent toujours très
rares pour la raison que nous avons donnée plus haut.
Aussi, à Pompéi, où fréquentaient pourtant régulière-
ment les Grecs d'Égypte, on n’a trouvé aucun ossement
de chat. On y a recueilli, il est vrai, plusieurs pein-
tures ou mosaïques représentant des chats (Musée de
Naples), mais il est facile de voir que ces œuvres d'art
sont d'origine ou de style alexandrin. D'autre part,
les peintures murales d’un tombeau étrusque de Caere
et de la grotte Campana, à Veies, près de Rome”, nous
semblent plutôt représenter des chiens; par contre, dans
d’autres tombeaux de Caere et de Tarquinies, on voit
nettement représentés des chats jouant, pendant le repas,
sous les tables et les lits, avec des coqs et des perdrix*.
C'est seulement après le triomphe du Christianisme
que ces animaux se répandirent dans l’Europe, à la
suite des moines chrétiens venus d'Égypte’; ils arri-
vaient à un moment où on allait en avoir grand besoin car
les invasions des Huns venaient d'apporter, à leur suite,
les gros rats de l’Asie centrale. Il n’y avait aupara-
vant, comme mammifères commensaux des habitations
romaines, que des martes ou des belettes, des ichneu-
mons qu’on faisait venir d'Égypte, et peut-être aussi des
furets‘; on trouvait aussi, chez beaucoup de riches
1 Des Vergers, pl. I et IIL.
2 V. Saglio, Dict. t. I, fig. 841, p. 699.
8 Au x® siècle, les chats étaient encore très rares en Angleterre, puisque
nous voyons, à cette époque, le code de Howelle Bon, roi d’Aberfraw, partie
méridionale du Paye de Galles, évaluer le prix de ces animaux au prix d'un
poulain de quatorze jours, d'un veau de six mois, ou d’un cochon sevré.
(G. Peignot.)
* Chez les Romains d'Espagne, du moins ; au dire de Strabon, ces ani-
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 73
romains, des singes qui reproduisaient en captivité et
qu'on s’amusait à affubler, comme à notre époque, de
_ robes ou de tuniques à capuchon‘; on pouvait y trouver,
enfin, des cerfs apprivoisés, tel ce cerf que la jeune
Sylvie, fille de Tyrrhée, enlaçait de guirlandes légères :
« Patient à la main, habitué à la table de son maître, il
errait dans les bois, revenait de lui-même vers le seuil
connu, et souvent, dans la nuit, regagnait le toit domes-
tique”. »
Plus tard, quand le grand luxe romain se développa,
ce furent des ours, des lions et des tigres apprivoisés
que l’on trouva encore dans les habitations des riches,
comme nous le dirons au chapitre suivant.
III. Dans les dernières années de la République et sous
l'Empire, la richesse augmenta tellement que les Romains
purent non seulement mener à Rome la vie luxueuse que
l’on connaît, mais encore donner à leurs maisons de cam-
pagne ou villas un développement et une splendeur quien
firent souvent de magnifiques propriétés d’agrément.
La villa d’Adrien, près de Tivoli, celles de Cicéron à Tus-
culum, de Pline le Jeune à Laurentum et en Toscane,
de Diomède à Pompéi, par exemple, sont célèbres à des
maux leur furent envoyés d’Afrique, par Auguste, pour se défendre contre
l'invasion des lapins.
1 Martial. Epigr., VII. 87; Pline, VIII, LXXX, 34; Plutarque, Vie de
Périclès, 1 ; Plaute, dans plusieurs passages de son Soldat fanfaron (Miles glo-
riosus).
? Virgile. L'Enéide, VII, vers 483, édit. Panckoucke. Nous pourrions
domner encore, comme exemple de cerfs apprivoisés par les Romains : le cerf
de Cyparisse, décrit par Ovide (Métamorphoses, X, vers 120), et surtout la
biche blanche que le consul Quintus Sertorius emmena avec lui en Espagne
et qui le suivait partout, jusqu'au milieu des combats. (Frontin, Stratag.,
liv. I, chap. xr, 13; Plutarque. Sertor., x1 ; Pline, VIII, 50.) Enfin, nous avons
vu au British Museum, dans l'escalier qui conduit du vestibule égyptien au
premier étage (n° 33), une mosaïque d’une maison de Carthage qui représente
deux cerfs privés venant boire à la fontaine, au milieu d’un splendide jardin
orné de fleurs et d'oiseaux.
74 ANTIQUITÉ
titres divers mais que nous n'avons pas à envisager
ici‘. D’autres villas, au contraire, moins connues, sont
pourtant plus intéressantes pour nous parce qu'elles
étaient pourvues de parcs d'animaux, de vastes volières
et de grands élevages de poissons. Ce sont surtout les
villas des amateurs de chasse à courre et de chasse au
vol, coutumes que les Romains avaient prises aux Grecs
et qui ne devinrent en faveur, du reste, qu’à la fin de la
République.
Les parcs d'animaux des villas romaines paraissent
avoir été, comme l’indiquait leur nom général, sœptum
venationis, des réserves de gibier?. Ils existaient dès
les premiers temps de la République mais n'étaient
alors peuplés que de menu gibier : de lapins, qui sem-
blent avoir été peu domestiqués, et surtout de lièvres
({epores) d’où le nom de léporaries (/eporarium, &ü)
sous lequel on les désignait plus spécialement alors*.
À la fin de la République, on y placa des lièvres blancs
qu'on faisait venir des Gaules, des chevreuils, des
cerfs, des sangliers, des oryx (?) et des moutons sau-
vages ; néanmoins on leur conserva encore habituellement
le nom de leporarit, tout en distinguant les parcs qui
étaient clos de planches de chêne sous le nom de robo-
1 Voir Varron: De re rustica, 1, 11, 13; — Vitruve, VI, 9 ; — Columelle,
I, 4, 5 ; — Pline le Jeune, Epistolæ, II, 17, V, 6 ; — Spartien (pour la villa
d'Adrien) ; — les ouvrages sur Pompéi et sa banlieue, On voit au musée
Alaoui, à Tunis, trois mosaïques représentant une villa provinciale, avec ses
animaux (Catalogue, n°% 25, 26 et 27.)
? Comme en Grèce, il y eut aussi en Italie, des bois où il était défendu
de chasser et qui devenaient ainsi des réserves nationales ; les bois consacrés
à Diane (l’Artémis des Grecs), le bois des Arvales et celui d'Aricie,
au bord du lac Némi, sont les plus célèbres.
# Les auteurs traduisent généralement Zeporarium par Garenne. Mais
ce dernier mot, dérivé de l'allemand Waren, indiquait seulement, au moyen
âge, un droit exclusif de pêcher ou de chasser dans un certain territoire.
(Voir A. Maury, b, p. 212 et 220, et Rémy Saint-Loup). Il indiquera à nou-
veau, plus tard, une véritable réserve de gibier. Pour la question de la
domestication des lapins par les Romains, voir Mégnin, et Saint-Loup.
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 75
rarium, et ceux qui étaient entourés de murs sous celui
de theriotropheion*.
Pour établir leurs léporaries, les Romains choisis-
saient de préférence les forêts où se trouvaient en abon-
dance les glands du chêne et de l’yeuse, les fruits de
l’arbousier et d’autres arbustes sauvages; les futaies
fournissaient des aliments aux bêtes, en même temps
qu’elles leur servaient de refuge quand les aigles, abon-
dants alors dans toute l'Italie, venaient planer sur ces
parcs.
Varron cite une léporarie de 40 arpents (environ 20 hec-
tares) que Quintus Fulvius Lupinus possédait près de Tar-
_quinies, un theriotropheion d’une surface de 50 arpents
que Quintus Hortensius avait sur le territoire de Lau-
rente, un autre parc que Pompeius possédait dans la
Gaule transalpine et qui n’avait pas moins de quarante
mille pas carrés; des parcs plus spacieux encore se
rencontraient sur le territoire de Statonia et en beau-
coup d'autres endroits. Dans plusieurs de ces parcs, les
sangliers et les chevreuils étaient dressés à se rassembler
au son de la musique, à heure fixe, pour recevoir leur
nourriture. Voici comment Varron (III, 13) raconte une
scène semblable dont il fut témoin en visitant le therio-
tropheion d’Hortensius : « Au milieu du bois est une
espèce d'élévation où l’on avait disposé trois lits, et où
l’on nous servit à souper. Quintus fit venir Orphée, qui
? Varron III, 3 et 12; Columelle, IX, 1. C’est un de ces derniers parcs que
nous représentons dans deux vues différentes, d’après deux médaillons
contorniates de la Bibliothèque Nationale (Cabinet des médailles, n°° 17186
et 17307). On distingue nettement dans l’un : deux arbres sous lesquels
sont deux lièvres avec un bouquetin et un cerf au repos, et dans l’autre un
lièvre et un cerf poursuivis par deux chiens. Sabatier qui reproduit également
ces médaillons (pl. IX, fig. 1 et 2) dit qu'ils représentent l'enceinte de l'arène,
mais outre que rien n'indique ici un amphithéîâtre, il suffira de les comparer
avec la mosaïque, que nous décrivons p. 96-98, pour justifier, croyons-nous,
notre interprétation; dans les deux figures, en effet, on retrouve la même
sorte de mur avec créneaux et contreforts.
76 ANTIQUITÉ
arrive en robe longue, la cithare à la main, et qui, sur
l’ordre qu'il en reçoit, se met à sonner d’une trompette.
Au premier son de l'instrument nous nous voyons en-
tourés d’une multitude de cerfs, de sangliers et autres
bêtes fauves ; si bien que le spectacle ne nous parut pas
au-dessous des chasses sans bêtes féroces, dont les édiles
nous donnent quelquefois le plaisir au grand cirque. »
Quand les parcs étaient situés près des maisons d’habi-
tation, ce qui était fréquent, les Romains y réservaient
des enceintes particulières pour des gazelles‘, des abeilles,
des oiseaux, des loirs et des escargots. Le Glirarium, ou
Parc des loirs, était entouré d’une muraille parfaitement
lisse, afin que les loirs ne pussent s'échapper, et planté
de jeunes chênes, dont le gland les nourrissait pendant
une partie de l’année. L'hiver, on leur donnait des
glands secs et des châtaignes. Tout autour de l’enclos,
étaient ménagées des logettes où les loirs venaient faire
leurs petits. Il y avait aussi des tonneaux de terre cuite,
un peu coniques, percés, par le haut, d’une ouverture qui
se fermait avec un couvercle mobile. Sur la paroi inté-
rieure, une espèce de rebord saillant, disposé en spirale,
servait de promenade aux loirs. On les enfermait dans
cette prison, qui mesurait environ trois pieds de haut sur
une largeur moyenne de deux pieds; pour les engraisser
on leur donnait une abondante pâture de glands, de noix,
ou de châtaignes, et on les maintenait dans des ténèbres
presque complètes car le tonneau était percé, du haut
en bas, d’une multitude de petits trous qui donnaient de
l'air, mais peu de jour.
Une petite île, bien abritée du soleil, formait l’enclos
des escargots, ou Cochlearium. Quand on manquait
d'un endroit naturellement frais, on prenait un tuyau
! En Afrique, du moins, dans la villa de Pompéianus, par exemple, située
près de Constantine (Gaston Boissier. L'Afrique romaine, p. 152).
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 77
vertical et, par son orifice supérieur, garni d'une quan-
tité de petits mamelons, on faisait arriver de l’eau qui
retombait sur une pierre et rejaillissait au loin. Il n’était
pas nécessaire de fournir beaucoup de nourriture aux
escargots car ils la trouvaient eux-mêmes en rampant
à terre; on se contentait de leur jeter, parfois, des
feuilles de laurier avec un peu de son’,
IV. Les Romains de la République n'’élevèrent d’abord,
dans leurs volières, ou Aviaria, que des oiseaux pour la
table, mais les espèces en étaient plus variées que dans
_nos fermes actuelles; c’étaient des canards divers, des
sarcelles, des foulques, des poules d'eau, etc”. Les
canards devaient être encore bien peu domestiqués, car
on était obligé de couvrir leurs bassins avec des filets.
A l’époque de Pompéi, la prospérité générale augmen-
tant beaucoup, on vit de riches citoyens, ou même de
grands commerçants, faire construire des fermes à grives
ou Ornithones, des parcs à paons et des volières d’agré-
ment.
Les ornithones furent surtout nombreuses dans la
campagne de Rome, et dans le pays voisin des Sabins
où des bandes de grives arrivaient tous les ans, dès
l’équinoxe d'automne, pour repartir au printemps suivant.
Varron décrit leur mode de construction en ces termes :
« On élève, dit-il (III, 5), un péristyle ou un bâtiment en
forme de dôme, fermé par le haut d’un toit ou de filets, et
qui puisse contenirquelques milliers de grives etdemerles.
1 Varron III, 14.
? « Clausæ pascuntur Anates, Querquedulæ, Boschides, Phalerides, simi-
lesque volucres quæ stagna et paludes rimantur. » (Columelle, Liv. VIII,
chap. xv. Voir aussi Varron, De re rustica, liv. II, chap. xx,
3 Dans ces régions, il y avait une si grande quantité de colombiers et de
volières que la fiente des oiseaux, la colombine, comme on disait, était
employée pour fertiliser les terres ou comme aliment pour engraisser les
bœufs et les porcs.
78 ANTIQUITÉ
Quelques-uns y ajoutent d'autres espèces qui se vendent
également cher, lorsque les oiseaux sont engraissés : des
cailles par exemple et des miliaria (oiseaux qui se nour-
rissent de millet). On y fait arriver l’eau par le moyen
d’un conduit; ou, ce qui vaut encore mieux, on l’y fait
serpenter dans de petits canaux assez étroits pour être
d'un nettoiement facile. Trop de largeur fait qu'ils se
salissent trop vite et occasionne une déperdition d’eau.
Il faut que l’écoulement en soit ménagé de façon qu’elle
ne séjourne ni ne dépose, ce qui est pernicieux pour les
oiseaux. La porte de la volière doit être basse, étroite
et avoir la forme de ce qu'on appelle cochlea dans les
amphithéätres destinés aux combats de taureaux‘. Les
fenêtres y seront rares, et disposées de manière à ne
laisser apercevoir au dehors ni arbres, ni oiseaux; car
cette vue et les regrets qu'elle réveille font maigrir les
oiseaux prisonniers. N’y laissez pénétrer de jour que ce
qu'il en faut aux grives pour reconnaître où est le per-
choir, le manger et l’eau. On enduira portes et fenêtres
d'une couche bien lisse de mastic, pour empêcher les
rats et autres ennemis de s’introduire dans la volière.
L'intérieur des murs sera garni, tout autour, de bâtons
à percher et l’on y appuiera, d’un bout, des perches
enfoncées de l’autre en terre, et croisées de distance en
distance par d’autres perches transversales, à l'instar
des cancelli* du théâtre. On aura soin de mettre, à portée,
de l’eau à boire, et des boulettes faites de pâte pétrie
avec des figues. Quand on voudra faire une levée de
grives, il faudra, vingt jours à l’avance, augmenter la
nourriture, et n’y plus employer que de la farine supé-
rieure, (Dans cette espèce de cage devront également se
trouver des planches sur lesquelles les oiseaux puissent
4 Voir p. 5.
2 Ces cancellis étaient des clôtures à claire-voie.
PT I 22" ..! LÉ ii DATA 22 6 HR 0 NT Re PCR 20 RE As à.
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 79
se poser par voie de supplément ou de diversion aux
perches). Attenante à la volière, doit s'en trouver une
autre plus petite, dans laquelle on dépose les oiseaux
trouvés morts dans la grande ; car il faut que l’intendant
puisse toujours rendre compte à son maître du nombre
exact confié à ses soins. Les oiseaux qu'on juge en état
d'être retirés devront être chassés de la grande volière
dans la petite, pourvue à cet effet d’une plus large porte,
et qui a plus de jour que la première, avec laquelle elle
communique. Quand on a le nombre de grives que l’on
veut dans cet endroit appelé seclusorium, on les y tue
hors de la vue des autres, que ce spectacle pourrait
attrister et faire périr elles-mêmes, plus tôt qu'il ne faut
pour celui qui spécule sur leur mort. »
Les Romains ne donnaient généralement aux grives de
la pâtée de figues que pour les engraisser avant de les
prendre pour la table ; leur nourriture habituelle était
du millet auquel on ajoutait de temps à autre des myr-
tilles, des pistaches ou bien des baies d’olivier sauvage,
de lierre ou d’arbousier :.
Les paons et les pintades furent apportés en Italie des
iles de la Grèce, de Léros et de Samos en particulier. Ils
se répandirent d’abord dans les villes du sud, à Pompéi,
par exemple, où on en trouva de nombreuses peintures,
sur les murs ; mais ils devaient être encore très rares à
Rome, à l'époque de Tibère, puisque nous voyons cet
empereur faire mourir un soldat de sa garde pour avoir tué
un des paons du jardin impérial. Cependant les Romains
ne tardèrent pas à pousser l’acclimatation de ces oiseaux
plus loin que ne l'avaient fait les Grecs. A la pintade à
caroncules rouges, que leur avaient léguée ces derniers,
ils ajoutèrent en effet la pintade à caroncules bleus que
1 Columelle, VIIE, 10.
80 ANTIQUITÉ
nous ne savons plus domestiquer aujourd’hui. Quant
aux paons, ils pullulèrent tellement qu'on en vit des
bandes, en liberté, dans les petites îles couvertes de bois
que de riches Romains possédaient sur les côtes de
l'Italie ; bientôt chaque villa en eut son parc d'élevage.
Ces parcs étaient" des lieux herbeux et boisés, entourés
de murs et renfermant deux cabanes : l’une d'elles ser-
vant d'habitation au gardien, l’autre, munie de perchoirs
et très sèche, formant refuge pour les oiseaux. Des gale-
ries couraient sur trois côtés de la muraille du parc et,
sous ces galeries, se trouvaient des enceintes de roseaux
pareilles à celles qui surmontaient les colombiers.
Chaque parc était divisé en plusieurs parties par des
treillis de roseaux, de telle facon que chacune de ces
différentes parties avait deux entrées par côté. Ces
petits enclos servaient à grouper les sexes dans la pro-
portion de cinq femelles pour un mâle ; les mâles com-
mencaient à entrer en chaleurs à la fin de février, mais
on avait soin d’exciter l’ardeur de ces oiseaux en leur
donnant, vers la fin de l’hiver, des fèves grillées à une
flamme légère ; on leur donnait ces graines toutes chaudes,
quand ils étaient à jeun, mais seulement tous les cinq
jours, et sans dépasser la mesure de six cyathi” par tête.
Quand les femelles étaient sur le point de pondre, ce
qu'on reconnaissait en les tâtant souvent avec les doigts,
on les enfermait dans les enceintes des galeries que l’on
garnissait d’une épaisse couche de paille; les œufs
étaient retirés et confiés à des poules couveuses, pour
permettre aux paonnes de donner une deuxième et une
troisième ponte dans l’année, au lieu de perdre tout leur
1 Columelle VIII, 11.
2 Le cyathus était une mesure très petite; bien que l'évaluation en
mesures modernes change suivant qu'on adopte le système de Galien, de
Dioscoride ou d’un autre, l'évaluation généralement adoptée est 0 lit. 0456.
(Voir Dictionnaire des antiquités de G. Daremberg et E. Saglio.)
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LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 81
temps à faire éclore leurs œufs et à élever leurs petits.
V. Varron nous dit que les volières d'agrément furent
inventées par un certain Lœnius Strabon qui avait cons-
truit dans le péristyle d’une maison de campagne, à
Brindes, un exèdre ou salon garni de filets et qu'il avait
peuplé d'oiseaux de toute espèce. À la même époque,
le célèbre Lucullus faisait édifier à Tusculum, sur les
monts Albains, une grande volière au centre de laquelle
se trouvait une salle à manger ; il pouvait y venir prendre
le plaisir de la bonne chère, et jouir doublement du
spectacle de ses grives, ici rôties et dressées sur un plat,
là voltigeant prisonnières autour des fenêtres.
Toutes les villas des riches Romains eurent probable-
ment leurs volières, mais la mieux connue, et sans doute
une des plus belles, est celle que Varron fit construire
dans sa villa de Casinum (aujourd’hui Cassino), à mi-route
entre Rome et Naples*. Marcus Terentius Varron, ami
intime de Cicéron et son condisciple à Athènes, était un
riche Romain qui consacrait à l'étude les loisirs que lui
laissaient la politique et la guerre. Il aimait tout parti-
culièrement la nature, les champs et les bêtes ; aussi
voulut-il, en bon pythagoricien, être enseveli dans un lit
de feuilles de myrte, d’olivier et de peuplier noir°. Il
avait fait élever sa volière en un endroit situé entre les
petites rivières Vinius et Casinus que l’on peut recon-
naître encore aujourd'hui.
1 Varron, IIL, 4.
2 Pline, XXX V, 46.
* La description que Varron donne lui-même de sa volière (Traité d’agri-
culture, III, 5), est si complète, qu’elle a permis aux artistes de la recons-
tituer; malheureusement, elle renferme aussi d'importantes lacunes ; aussi
les diverses restaurations qu'on a faites, sont-elles loin de se ressembler
entre elles. Nous en connaissons deux: celle de Pirro Ligorio, qui a été
reproduite par Montfaucon (II, 1°° part., p. 132, pl. LXVII), et celle de Dezo-
bry (LV, p- 60); c'est l'interprétation de ce dernier auteur que nous sui-
vons ici.
I. 6
82 | ANTIQUITÉ
« Au bas de la ville de Casinum, écrit Dezobry, cou-
lait un large fleuve à l’eau claire et profonde, et qui
traversait la villa entre deux quais de pierre. Une allée
découverte en longeait le cours. C’est en remontant
cette allée vers la plaine, dans un endroit fermé à droite
et à gauche de murailles, que se trouvait la Volière. Son
plan formait un parallélogramme de 48 pieds de large et
de 72 de long terminé par un hémicycle de 27 pieds d’ou-
verture.
« Sur la ligne inférieure du parallélogramme, s'élevait
un portique couvert qui en occupait toute la largeur. Il
était en colonnade double entièrement à jour, avec un
petit arbuste dans chaque entre-colonnement ; c'était
l'entrée de l’enceinte de la Volière, au-devant de laquelle
s'étendait un vaste vestibule carré.
« Au delà de ce portique, on en trouvait, à droite et à
gauche, deux autres, en retour, qui se raccordaient avec
ses extrémités, de sorte que le tout formait comme une
galerie à trois côtés. Ces portiques latéraux étaient
également en double colonnade à jour; mais comme ils
servaient de volières, leurs entre-colonnements étaient
fermés avec des filets de chanvre tendus de l’épistyle au
stylobate. Ils étaient à ciel ouvert, et un pareil filet leur
servait de voûte. Il y avait, à chaque extrémité, un
pavillon fermé, où les oiseaux pouvaient s’abriter. Ces
spacieuses et magnifiques cages étaient remplies de toutes
sortes d'oiseaux auxquels on jetait à manger au travers
des filets. Un petit ruisseau leur portait une eau claire.
Devant les portiques-volières, dans l’intérieur du paral-
lélogramme, brillaient deux piscines oblongues, séparées
par une allée. Elles commencaient à l'entrée du vestibule
et se prolongeaient jusqu’à l’hémicycle, où s'élevait une
espèce de temple ou pavillon circulaire porté sur une
double colonnade à jour. Il y avait un espace de 5 pieds
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 83
entre les colonnes extérieures qui étaient en pierre, et
les colonnes intérieures qui étaient en bois de sapin,
et très sveltes. Des filets de nerfs formaient la paroi
du pavillon et remplissaient les entre-colonnements
extérieurs ; des filets de chanvre, les entre-colonnements
intérieurs; de sorte que l’on jouissait de la vue d’un bois
très épais et très sombre, qui était placé derrière, sans que
les oiseaux puissent s'échapper. Des gradins entre les
deux colonnades formaient comme un petit théätre pour
les oiseaux. De plus, les colonnes portaient une grande
quantité de mutules qui servaient de perchoirs.
« Cette volière était destinée principalement aux oiseaux
chanteurs, tels que les rossignols et les merles. Un petit
canal leur fournissait de l’eau, comme dans les premiers
portiques, et on leur jetait à manger au travers du
filet. |
« Un bassin circulaire, du milieu duquel sortait une
petiteile, occupaitlecentre du pavillon. Ce bassin n'arrivait
pas jusqu’au pied des colonnes : il en était séparé par un
socle de pierre plus bas que le stylobate de la colonnade,
large de 5 pieds et élevé de 2 au-dessus du niveau de
l’eau. On pouvait se promener dans cet endroit, ou bien y
ranger des coussins quand on voulait y prendre le repas.
A cet effet, il y avait, au centre de l'ile, une colonnette
portant une roue radiée, à l'extrémité des rayons de
laquelle, au lieu d’un cercle, se trouvait adaptée une table
mobile, creuse comme un tympan. Un jeune esclave
suffisait pour la faire tourner, et les mets placés dessus
venaient se présenter devant les convives. Le pourtour
de cette table était encore garni de petits robinets dont
les uns donnaient de l’eau froide et les autres de l’eau
chaude.
« Le bassin circulaire et les piscines communiquaient
ensemble par des canaux ménagés sous la maçonnerie, et
84 ANTIQUITÉ
assez grands pour livrer passage à des canards qui se
jouaient sur leurs belles eaux.
« Dans la coupole du pavillon on pouvait voir l'étoile
Lucifer pendant le jour et, le soir, l'étoile Hespérus, se
mouvant à la naissance de cette voûte hémisphérique,
de manière à marquer les heures.
« Au milieu de ce même hémisphère était tracée la
rose des huit vents. Une tige, portant à sa partie inférieure
une aiguille, et, à sa partie supérieure, une girouetteélevée
au-dessus du dôme, et bien exposée au vent, indiquait
intérieurement de quel côté le vent soufflait. »
La villa de Varron fut pillée en l’an 47 par l’armée de
Marc-Antoine, et le célèbre triumvir s’y livra lui-même à
des orgies que lui reproche Cicéron‘. Si Varron perdit
alors toutes ses richesses, si les oiseaux de sa volière
disparurent, les bâtiments de celle-ci au moins, en furent
respectés, car on en montrait encore les ruines à de
Montfaucon lorsque ce bénédictin visita le mont Cassin,
près de dix-sept siècles plus tard”.
VI. L'élevage des poissons, chez les Romains, suivit à
peu près une marche parallèle à celui des oiseaux. Au
temps de la République, les villas possédaient, dans le voi-
sinage de leur oisellerie, des aquariums ou piscines dans
lesquels ils élevaient des poissons d’eau douce pour la
table ou pour le commerce. Les anciens Romains avaient
acquis une grande habileté dans cet élevage ; ils étaient
allés jusqu’à pouvoir acclimater et peut-être même à faire
reproduire des loups marins, des dorades et d’autres
espèces marines dans leurs élevages des lacs d'Étrurie.
Dès la fin de la République, le luxe s’étendit naturel-
lement des volières aux piscines, qui devinrent de véri-
! Philippiques, I, 40.
2? III, p. 132.
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 85
tables monuments. À Rome, on citait les bassins à pois-
sons (Sagnum) qui furent creusés au Champ de Mars et
ceux du parc de la Maison dorée de Néron, à l'endroit
même où l’on construisit plus tard le Colisée‘. Dans les
maisons de Pompéi, l’on sait, par les auteurs, que les
bassins de l’atrium et du péristyle contenaient souvent
des poissons vivants, et certaines peintures de cette ville,
en particulier celles de la maison du Faune et de la
maison de l’Ours, nous apprennent que les Pompéiens
possédaient de véritables aquariums où ils nourrissaient
toutes sortes de poissons en même temps que des mol-
lusques et des crustacés. On peut même voir, dans le
jardin d’une des maisons situées tout près de la Basi-
lique, au sud, un profond vivier rectangulaire où l’on
accède par deux grandes marches ; au pied de la dernière
marche se trouve une double série d’orifices circulaires
qui conduisent dans des logettes de poterie enfouies en
terre et où les poissons pouvaient venir se mettre à
l'ombre, au moment de la grande chaleur du jour?. Une
piscine plus vaste encore a été mise à jour également,
à Herculanum, dans le jardin d’une villa qui s’étendait
du forum au bord de la mer. C'était un bassin de forme
rectangulaire qui avait 252 palmes de long sur 27 de
large” ; ses deux extrémités se terminaient en demi-cercle
et ses bords étaient ornés d’une rangée de colonnes de
briques revêtues d’une couche de stuc. Ces colonnes
1 Tacite Ann. XV, 37, 42 et Suétone Nér. 31.
? A Timgad, on a découvert une disposition de viviers encore plus ingé-
nieuse. Le bassin comprenait deux étages communiquant entre eux par des
trous obliques creusés dans les dalles qui séparaient les deux étages et que
Von pouvait fermer au moyen de bouchons en pierre; ainsi les poissons
pouvaient passer facilement d’un étage à l’autre ; c’est à l'étage inférieur que
se trouvaient les refuges latéraux semblables à ceux des bassins de Pompéi.
(Voir : Bæswillwald, Cagnat et Ballu, p. 331, fig. 161 et 162.)
* Ces données et les suivantes sont prises à Winckelmann (p. 39 et 201).
La palme, mesure encore usitée aujourd’hui en Italie, est de la longueur de
la main et du poignet, c'est-à-dire d'environ 20 à 25 centimètres.
86 ANTIQUITÉ
supportaient elles-mêmes des traverses en bois qui
s’appuyaient, d'autre part, contre le mur de clôture du
jardin ; au-dessous, se trouvaient des plantes grimpantes,
des berceaux de feuillages, des parterres de fleurs ; enfin,
entre les colonnes, le propriétaire de cette villa avait
fait placer des bustes et des statues de femmes en bronze
qui furent retrouvés en place’. Des cabinets de verdure
étaient dispersés, de place en place, sous le portiquefleuri
qui entourait la piscine, et quelque barque légère per-
mettait sans doute de se promener sur l’eau, comme le
montre la peinture d’un autre grand bassin de Pompéi*.
Mais c’est à Pouzzoles et à Baïa que l’on pouvait visiter
les piscines les plus célèbres : celles d'Hortensius, de
César, de Lucius Lucullus, de Sergius Orata, d’Antonia,
femme de Drusus, et de Domitia, tante de Néron. Dans
les plus vastes piscines, chaque espèce de poisson
avait son bassin particulier dont le fond était de vase, de
sable, de rochers nus ou couverts d'algues, suivant les
habitudes des espèces considérées. Le long des parois
étaient ménagées des retraites simples ou contournées en
pas de vis, les premières pour les poissons à écailles, les
secondes pour les murènes ; la communication de l’aqua-
rium avec la mer se faisait directement et à l’air libre, ou
bien, comme chez Lucullus, par le moyen de canaux sou-
terrains.
Les piscines de ce célèbre consul, que nous pouvons
prendre comme exemple, étaient situées au bas de sa
villa, dans l’île de Nésis, la Nisida actuelle ; elles se divi-
saient en piscines d'hiver et piscines d’été, Lucullus ayant
voulu que ses poissons fussent traités, disait-il, comme les
1 Ces statues, que l’on transporta alors au musée de Portici, ressemblaient
beaucoup aux statues dé nymphes que Longus place également dans son
Daphnis et Chloé autour d’un bassin (liv. I, p. 6, de l’édit 1825 de Courier);
elles lui ont peut-être servi de modèle.
2 M. Rostowzew, tab. 5,
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 87
troupeaux des villas auxquels on donne un double pâtu-
rage. Les piscines d'été se composaient d’abord de sept
ou huit grands bassins creusés profondément dans le tuf
dont l’un avait 63 mètres de long sur 25 mètres de large,
les autres, 7 mètres de large sur 29",50 de long; venait
ensuite une vaste caverne de 210 mètres d'étendue où les
poissons pouvaient se réfugier pendant les plus grandes
chaleurs. Les piscines d'hiver, situées à l’occident, occu-
paient tout un petit golfe endigué. Ici les constructions
étaient si grandioses, que l’on avait comparé Lucullus à
Xerxès percant le mont Athos pour faire passer sa flotte.
Après sa mort les poissons de ses viviers se vendirent
4 millions de sesterces (840.000 fr.) ‘.
Ces grands pisciculteurs romains se prenaient parfois
d'une affection particulière pour telle ou telle espèce de
poisson : Hortensius s’occupait surtout de surmulets,
Vedius Pollion, Crassus et Hirrius de murènes, C. Sergius
Orata de dorades*. Ils dépensaient à ces élevages des
sommes énormes et montraient même parfois, pour leurs
élèves, des passions extraordinaires. Hortensius, par
exemple, «occupait continuellementune foule de pêcheurs
à prendre des petits poissons pour les donner à manger
à ses surmulets. Outre cela, quand l'agitation de la mer
ne permettait point d'aller à la pêche, il faisait jeter dans
ses piscines du poisson salé, des morceaux de pain bis,
1 Plutarque. Vie de Lucullus, et Pline, IX, 80.
2? Sergius Orata, le premier, forma des pares à huîtres, (Ostriaria) près
de sa villa de Baïa; il fit ensuite parquer, dans le lac Lucrin, les huîtres
sauvages de la côte de Brindes, et ses parcs restèrent une des curiosités
du pays pendant tout le temps de l'Empire. Ils sont figurés, de même que
ceux de Néron, sur deux vases antiques qui sont décrits de seconde main par
Günther, et par Ch. Dubois (p. x99 et 208); on y voit, en particulier, que les
huîtres étaient déjà cultivées par la méthode des pergolères, c'est-à-dire
fixées à des pieux ou à des cordes. Au 1v° siècle, Ausone parle encore de ces
pares et le souvenir en persista jusqu'au moyen âge, (Dubois, p. 211). Du
reste, le lac Lucrin, qui n'est guère qu'un étang et n’est séparé de la mer que
par une simple bande de sable, fournit toujours des huîtres renommées.
88 ANTIQUIYÉ
ou bien des fruits coupés par morceaux, tels que des
figues vertes ou sèches, des amandes concassées, des
sorbes bouillies, du fromage mou, du lait caillé ; jamais
ses troupeaux aquatiques ne manquaient de provisions,
alors même que les pêcheurs ne pouvaient amener de
poissons au rivage pour la nourriture du peuple. Hor-
tensius, disait-on, aurait plutôt consenti à tirer de son
écurie des mules d’attelage pour les donner, qu’un seul
vieux barbeau de sa piscine. La santé de ses poissons
lui était plus chère que celle de ses esclaves; lorsque
les premiers étaient malades, ils’inquiétait bien plus qu'ils
n'eussent point d’eau trop froide que d’en voir boire aux
derniers. Il taxait d’incurie Marcus Lucullus, frère de
Lucius, et professait un souverain mépris pour ses pis-
cines, parce que l’on n’y trouvait point, du moins à une
certaine époque, des quartiers de rafraîchissements pour
l'été, et qu'il laissait, disait-il, ses poissons dans une eau
croupissante et dans des lieux malsains*.
Un autre richissime romain, C. Hirrius, éleva chez lui
une si grande quantité de murènes qu'il put en fournir
6.000 à César pour les festins qu’il donna au peuple lors
de son triomphe. Vedius Pollion estimait les siennes plus
que la vie de ses esclaves *. Et l’on vit un homme réputé
par sa sagesse, le sénateur Crassus, se passionner telle-
ment pour une de ses murènes qui venait à sa voix
manger dans sa main, qu'il la parait de pendants d’oreilles
et de colliers de perles comme une jeune fille. Quand
cette murène mourut, il prit le deuil et la pleura comme
il eût pleuré son enfant. C’est sans doute à des exemples
! Nous renvoyons ici, pour plus de détails, à Dezobry, t. IV, p. 44 et sui-
vantes.
2? Pline (IX, 39). Un jour, qu'il recevait son ami Auguste, il ordonna de
jeter à ses murènes un esclave qui venait de briser un vase précieux. Mais
l’empereur fut tellement indigné de cet ordre, qu'il fit grâce de la vie à l’es-
clave et ordonna à Pollion de combler sa piscine (Senèque. De ra, IL, 40).
PE rt À
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS 89
de ce genre que Cicéron faisait allusion quand il écrivait
à son ami Pomponius Atticus : « Nos grands croient tou-
cher le ciel du doigt, quand ils ont dans leurs piscines
de vieux barbeaux qui viennent manger à la main, et ils
ne se soucient nullement des affaires de l’État. Ils sont
assez fous pour s’imaginer qu'ils conserveront leurs pis-
cines quand il n'y aura plus de République. »
CHAPITRE IV
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS.
COMBATS DE L’AMPHITHÉATRE
1. Les premières ménageries en Italie. — Origine et développement des
spectacles de combats d'animaux.
2. Moyens employés par les Romains pour peupler leurs ménageries. —
Pourvoyeurs d'animaux.
3. Les différentes sortes de ménageries à Rome. — Ménageries des
Empereurs.
4. Entretien des ménageries. — Gardiens d'animaux. — Dompteurs. Bêtes
féroces apprivoisées.
5. Diverses utilisations des ménageries romaines. — Les amphithéâtres
et leurs ménageries.
6. Jeux d'animaux à l’amphithéâtre : Exhibitions et combats d'animaux.
Chasses et Naumachies. — Hommes et femmes condamnés aux
bêtes.
7. Les bestiaires et leurs exploits. — Fin des ménageries romaines.
8. Liste des animaux qui ont vécu dans ces ménageries.
I. Les premières ménageries d'animaux exotiques qui
parurent en Italie furent les ménageries ambulantes des
prêtres de Cybèle et d’Isis, débarquées d'Égypte ou de
Grèce ; puis vinrent de simples montreurs de bêtes féroces,
des bateleurs (cérculatores) qui allaient partout accom-
pagnés de lions, d'ours, de singes, de serpents etc., qué-
mandant leur vie et celle de leurs animaux”. Plusieurs
sculptures ou peintures antiques ont représenté quelques
scènes de ce genre, et l’on connaît l’histoire de l’esclave
Androclès qui, après la scène de l’amphithéâtre, passa le
reste de sa vie allant de ville en ville, tenant son lion
1 Voir la Loi dernière, au Digeste : de extraordinariis criminibus.
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 91
attaché par une simple courroie ; on donnait de l’argent
à l'homme, on jetait des fleurs sur la bête, et chacun disait :
« Voici le lion qui a donné l'hospitalité à l’homme ; voici
l’homme qui a guéri un lion »*.
Ce fut en l’an 273 avant Jésus-Christ que les Romains
virent pour la première fois de grands animaux venus de
pays lointains : c'étaient quatre éléphants que le consul
Curius Dentatus avait pris au roi d’Épire, Pyrrhus, à la
bataille de Tarente. Dix ans plus tard, un autre consul,
L. A. Metellus, faisait paraître, dans son cortège triom-
phal, 142 éléphants de guerre carthaginois que le Sénat
ordonnait de tuer, ne sachant qu’en faire. La tuerie se fit
à coups de flèches et de javelots devant le peuple romain
assemblé ; c'était là divertissement nouveau, passionnant
pour ces hommes rompus aux spectacles de la guerre,
de nature encore rustre, durs à eux-mêmes autant qu'aux
autres et plus avides de combats sanglants que de jeux
de l’esprit*?. Aussi lorsque Marcus Fulvius Nobilior revint
victorieux en 185 de sa campagne d’Étolie, ce guerrier ne
trouva rien de mieux, pour flatter ce goût naissant, que
de faire chasser et tuer dans le cirque, des lions et des
panthères qu'il avait rapportés avec lui. Seize ans plus
tard, en l’an 169, c’étaient 63 panthères et 40 ours que
Scipion Nasica et Publius Lentulus offraient, de la même
facon, au peuple romain. Enfin l’on vit L.E. Paullus,
après la défaite de Persée, en 168, faire écraser sous les
pieds de ses éléphants les soldats étrangers déserteurs
de son armée, et Scipion Emilien, après la destruction de
1 L'histoire d’Androclès fut rapportée, par un témoin de la scène, à Aulu-
Gelle qui nous la raconte dans ses Nuits attiques (éd. Charpentier, V, 14, —
éd. Blanchet, I, 267). Comme peinture, signalons seulement un singe savant
et son conducteur représentés sur les murs d’une maison de Pompéi, aujour-
d’hui au musée de Naples, et reproduite par Gusman, p. 285.
? Les combats de gladiateurs existaient du reste déjà, depuis longtemps,
en Italie. (Voir J. Sabatier, p. 53.)
92 ANTIQUITÉ
Carthage, en 146, livrer aux bêtes les soldats déserteurs,
dans les fêtes qu’il donna alors au peuple.
Dès lors la coutume des combats d'animaux se répandit
dans toute l'Italie. Elle existait peut-être depuis long-
temps déjà, car, si l’on en croit l'opinion qui avait cours
au temps de Cassiodore, ces genres de spectacles auraient
été introduits de Scythie avec le culte de la Diane de ce
pays, de cette déesse que Cassiodore appelle la triple
déité : Proserpine-Luna-Diane*. En tout cas partout dans
les petites villes, dès le second siècle av. J.-C., c’étaient
des chasses de cerfs, de daims, de lièvres ou de quelque
autre animal paisible du pays; ou bien, c'étaient des
chiens que l’on s’amusait à lancer contre des ours ou des
sangliers, ou des hommes qui luttaient de force et
d'adresse contre des taureaux sauvages. À Rome et dans
les autres grandes cités, l’on vit naturellement des spec-
tacles plus grandioses. Sylla, ayant reçu des lions de
Bocchus, roi de Mauritanie, fit tuer en une grande chasse,
lors de sa nomination à la prêture, 100 lions mâles ; puis,
un peu plus tard, ce fut Pompée qui fit paraître, sur
l'arène, 600 lions dont 315 mâles, 18 ou 20 éléphants, un
lynx, une guenon d’Éthiopie et un rhinocéros unicorne, le
premier qu’on ait vu à Rome; enfin, pour en finir avec
le temps de la République, il faut citer le nom de César
qui institua les premiers combats de taureaux que l’on
ait vus à Rome et qui fit sacrifier une girafe et 400 lions,
immédiatement après la fête de la consécration de son
forum *.
1 Valère Maxime, liv. II, ch. var, 13 et 14.
? Cassiodore L. V. Ep. 42.
# Le chiffre de 400 lions est donné par Pline (VIII, 45). Dion Cassius, qui
rapporte le même fait, s'exprime ainsi au sujet du nombre des animaux :
« Vouloir en faire l’énumération ce serait tomber dans un récit fastidieux,
sans peut-être atteindre la vérité, car généralement on exagère ces sortes de
choses... Mais je vais parler de la girafe parce que ce fut alors la première
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 93
Ces coutumes prirent un développement prodigieux au
temps de l’Empire. Non seulement les empereurs, mais
encore tout citoyen, recevant les honneurs du triomphe,
ou prenant une charge publique, furent obligés d'offrir au
peuple, comme don de joyeux avènement, des exhibitions
_et des chasses d'animaux féroces, à Rome ou dans leur
résidence‘; puis cette coutume devint tellement géné-
rale que tous les riches citoyens possédèrent des ména-
geries et donnèrent des jeux d'animaux à l’occasion
d'événements privés tels que ceux d’un mariage ou de
funérailles.
Il. Les ménageries romaines furent alimentées par des
cadeaux de princes étrangers”, mais surtout par les cap-
tures que les gouverneurs des colonies romaines faisaient
faire, sur l’ordre des empereurs ou pour plaire à leurs
amis. C’est ainsi que Cicéron, alors qu'il était proconsul
en Cilicie, province d’Asie-Mineure, fut sollicité maintes
fois par son ami Cælius, un questeur de Rome. « Vous
n’avez pas reçu de moi, lui écrivait celui-ci, au mois de
septembre de l’an de Rome 702, une seule lettre où je ne
qui parut à Rome... » (XLIII, 22 et 23.) Le mème auteur nous apprend
encore que César, le soir du quatrième jour de son triomphe, en l’an 46, se
fit reconduire en litière, chez lui, au milieu du peuple presque tout entier qui
lui faisait cortège et d’un grand nombre d’éléphants portant des flambeaux.
4 Les politiques s’en servaient même pendant la campagne électorale pour
obtenir d’être élus. Un exemple de cette sorte de corruption vient de nous
être révélé par Héron de Villefosse dans la séance du 23 mars 1910 à l'Acad.
des Inscr. et Belles L. En l'an 133, sous le règne d’Adrien, un certain Aure-
lianus, pour parvenir à la magistrature suprême de Carthage, avait promis
de donner à la ville une somme de 200.000 sesterces ; il avait versé, en outre,
au Trésor municipal, une somme de 38.000 sesterces, et mettant le comble à
ses libéralités, pendant quatre jours il avait offert à ses concitoyens, dans
l’amphithéâtre, le spectacle de combats de gladiateurs et de chasses de
bêtes féroces africaines. Ce genre de corruption électorale était alors, paraît-il,
parfaitement licite.
? Auguste, par exemple, reçut des éléphants que lui amenèrent des ambas-
sadeurs de Chine et de Perse (A. Florus, L IV, $ 12). Plus tard, Dioclétien,
Théodose et Aurélien, reçurent des animaux des rois de Perse (Friedländer,
II, p. 146).
94 ANTIQUITÉ
vous aie parlé de panthères. Il serait bien honteux que
Patiscus en èüt envoyé dix à Curion, et que je n’en obtinsse
pas un plus grand nombre de vous, qui pouvez en tirer de
quantité d’endroits. Curion m'a donné celles de Patiscus
et dix autres qu’il avait reçues d'Afrique ; car sa libéralité
ne se borne pas à donner des maisons de campagne. Pour
vous, si vous avez la bonté seulement de vous souvenir
de ma prière, et de donner des ordres aux Cybirates et
en Pamphylie, où l’on dit qu'il s’en prend beaucoup,
vous m'en procurerez autant qu'il vous plaira... Aussitôt
que les panthères seront prises, vous avez, pour les
nourrir et les transporter, les gens que j’ai envoyés pour
le billet de Sittius; et je pourrai même vous en envoyer
d’autres si vos lettres me donnent quelque espérance. »
À une lettre semblable, Cicéron répondait de Laodicée,
le 4 avril de l’année suivante :
« Je vous fais chercher soigneusement des panthères
par ceux qui sont accoutumés à cette chasse : mais il
s’en trouve fort peu, et l’on prétend que le peu qu'il y en
a se plaignent d’être les seules créatures à qui l’on dresse
des embûches dans ma province ; aussi dit-on qu’elles
sont résolues de passer dans la Carie, On ne laisse pas
d’en chercher avec soin, et Patiscus s’y emploie particu-
lièrement. Tout ce qu'on en pourra trouver sera pour
vous; mais je ne sais point encore combien l’on en a pris
jusqu’à présent”. »
1 Voir : Lettres de Cicéron, éd. Panckoucke.
Il faut lire encore, sur le mème sujet, les lettres dans lesquelles on voit
le consul romain Symmaque, s'occuper, en l’an 391, de se procurer des
animaux pour les fêtes qu’il donnait alors en l’honneur de son fils Memmius.
Symmaque écrit à ses amis en Espagne, dans les Gaules, en Afrique, et cela
un an d'avance ; il envoie un peu partout des serviteurs, des hommes de
confiance pour avoir des chiens d’Ecosse (canes scotici), des chevaux, des
ours, des lions, des léopards, des crocodiles. Et on voit, dans ces lettres, les
difficultés qu'il y avait à surmonter pour ramener tous ces animaux à Rome.
Sur seize chevaux que lui donne un de ses amis, par exemple, cinq sont
morts en route et les autres paraissent malades ; les crocodiles débarquent,
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 95
Les gouverneurs, ainsi sollicités, réquisitionnaient les
gens du peuple, ou bien s’adressaient à des trafiquants
d'animaux sauvages‘ qui avaient un droit de chasse illi-
mité sur tout le territoire de l’Empire, sauf pour les
éléphants et plus tard pour les lions, animaux réservés
à l'Empereur. On capturait les hippopotames sur les
bords du Nil où, du temps de Pline encore, ils venaient
ravager les champs cultivés jusqu’à la hauteur de la
préfecture de Saïs*; on trouvait encore d'innombrables
lions dans les massifs de roseaux et les jungles de la
Mésopotamie et de l’Hyrcanie ; la Perse regorgeait tou-
jours de tigres et d’autres bêtes féroces que l’on prenait
au moyen de filets et de torches enflammées, de pièges
amorcés ou de fosses recouvertes de branchages, et dont
on arrêtait immédiatement la férocité en leur jetant une
draperie sur la tête‘; en Numidie on prenait, de la même
manière, de grandes quantités d'ours et on chassait les
onagres au lasso; plus loin, en Mauritanie, on capturait
les panthères au piège et des cavaliers lancés sur des
chevaux infatigables enserraient d'immenses troupeaux
mais ils ne veulent pas manger et on est obligé de les tuer ; les ours sont
bien envoyés, mais il n’arrive que quelques petits oursons amaigris par le
jeûne et la fatigue ; quant aux lions, on n’en a plus de nouvelles. (Symmachus-
Epistolæ II, 26, 96, 97, — IV, 12, 58, 59, 63, 792, — V, 20, 21, 22, 46, 56, 59,
— VI, 42, 43, — VII, 59, 121, — IX, 12, 15, 20, 21, — X, 11, 14, citées
in Wallon III, p. 544, et G. Boissier, a, IL, 201.)
! Symmaque, par exemple, parle d'ursorum negotiatores. Epistolæ, V, 62.
Il y avait encore, dans les colonies romaines, nombre de chasseurs de bêtes
pour le commerce des pelleteries, alors très florissant ; on appelait ces
chasseurs Parthiarii, parce qu'ils travaillaient surtout au centre de l'Inde,
dans la Parthie, mais Rome tirait aussi ses peaux du Caucase, des pro-
vinces situées au nord et au sud de la mer Noire, de Tauris, à l'embouchure
du Don, etc. (Millin, Monumens, 1, 354.)
? Achille Tatius IV, 2 et suiv. nous apprend la manière dont on se servait
pour capturer ces animaux, en les attirant dans des fosses.
% « On ne saurait croire à quel point le moindre voile jeté sur la tête d’un
lion abat sa férocité : il se laisse enchaîner sans résistance, comme si toute
sa force était dans ses yeux. » Pline, Liv. VIII, ch. xxr. Voir aussi Oppien
(livre IV), qui décrit en détail la capture des lions.
96 | ANTIQUITÉ
d’autruches dans des cercles de plus en plus étroits.
En Europe, les chasses n'étaient guère moins fructueuses ;
onse rendait maître des ours, des sangliers, des cerfs, des
loups, et des renards, au moyen de glu', ou bien en les
arrêtant par des filets légers ornés de plumes rouges et
blanches flottant au vent”; les grandes forêts de la Germa-
nie regorgeaient de bisons, les bords du Rhin de sangliers,
l'Écosse de bœufs sauvages et de chiens féroces qui
savaient tenir tête aux tigres et aux lions. Partout enfin,
on faisait la chasse des petits oiseaux au moyen de gluaux,
et des paysans, déguisés avec une peau de chèvre et
marchant à quatre pattes, savaient pousser habilement
des compagnies de perdrix dans de grands pièges dont
ils pouvaient fermer l’ouverture, à distance, au moyen
d’une longue corde*.
Ces grandes captures d'animaux vivants nous sont
connues non seulement par les récits des auteurs con-
temporains, mais encore par des tableaux de l'époque,
en particulier par deux mosaïques de l’Afrique ancienne,
qui méritent ici une mention toute spéciale. L'une de ces
mosaïques a été découverte en 1909, à Bône, là où elle
se trouve encore aujourd'hui, dans les ruines d’une
luxueuse villa romaine de l'antique Hippone (Hippo
regius) qui est peut-être la villa proconsulaire dont parle
saint Augustin dans ses Confessions". Elle représente le
1 Pour les ours surtout. Martial, de Spect., Epigr. XIIL.
? Nemesien. Cynég. 303 et suivantes.
3 Ces dernières scènes sont figurées dans des mosaïques romaines d'Utina,
décrites et reproduites par P. Gauckler, a. pl. XXII.
* Les ruines de cette villa se trouvent dans la propriété de M®e Gabrielle
Dufour, au lieu dit du Fortin. La mosaïque, qui est dans un excellent état de
conservation, mesure 6 mètres de long sur 3",50 de large, sans le cadre.
Voir aussi une mosaïque des bains de Pompeianus, à l'Oued Atmenia, en
Algérie, On trouvera la bibliographie et une courte description de ces
mosaïques dans l'Inventaire des mosaiques de l'Afrique romaine. Enfin, pour
connaître les animaux que les Romains pouvaient alors se procurer en Afrique,
voir Tissot. t. I, p. 321 et suiv.
S ONE
BÈ
7 es
V7
TES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 97
moment le plus émouvant de la chasse. Les rabatteurs
ont fini leur tâche; il s’agit maintenant de faire entrer
les divers animaux rassemblés dans une enceinte où on
pourra plus facilement les isoler et les prendre. À gauche
du tableau, des hommes portant le costume numide, les
uns à cheval, les autres à pied et tous armés de lances et
de boucliers, pressent activement des antilopes leucoryx,
et des autruches, pour faire entrer ces animaux dans un
vaste enclos circulaire formé de branchages, entouré de
filets et où se trouvent déjà des lions et des panthères. Ces
dernières surtout paraissent furieuses d’être prises; l’une
d’elles a terrassé un homme qui se défend à grand-peine
avec son bouclier, les autres bêtes féroces bondissent tout
autour de l’enclos pour essayer de s'échapper; mais elles
sont arrêtées de ce côté par les rabatteurs qui, écartant les
feuillages et se protégeant de leur bouclier”, agitent vers
les animaux de longues torches allumées. Cette scène
principale est pleine de vie, et représentée vraiment de
main de maître. Elle est complétée par d’autres tableaux
plus petits, mais tout aussi intéressants. Ce sont d'abord
trois enclos annexés au grand enclos central et où les
chasseurs ont déjà isolé plusieurs groupes d'animaux,
gardés peut-être comme appâts : dans l’enclos supérieur,
des ânes sauvages, aujourd’hui disparus de cette partie
de l'Afrique et reconnaissables aux deux bandes noires
parallèles qui coupent leurs épaules et aux fines rayures
de leurs cuisses ; dans l’enclos du milieu, des moutlons,
sortes de moutons à crinière, encore très communs
actuellement dans l’Aurès; dans l’enclos du bas, qui
communique avec le champ de capture par des portes
ouvertes ou par une cage, des bubales, ou vaches ber-
bères, dont l'espèce n’est plus représentée aujourd’hui
1 On retrouve les mêmes rabatteurs dans une chasse aux lions du sépulcre
de Nason (Montfaucon, a, III, 2° part., pl. 182).
I.
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98 ANTIQUITÉ
que dans l’ouest de l'Afrique septentrionale. Dans l'angle
supérieur droit de la mosaïque, l'artiste a représenté
un parc d'animaux (un thériotropheion, comme l'indique
le mur crénelé qui le limite en bas‘) dans lequel courent
trois animaux dont un est pris au lasso par un cavalier.
Au-dessous du mur, un rocher à l'abri duquel deux
hommes paraissent en train de manger; dans l’angle
inférieur, se voit une tente d’étoffe pourpre devant
laquelle un Gétule, vêtu d’une chemisette blanche, pré-
pare le repas des chasseurs; enfin, à l'opposé, dans
l'angle de gauche, des hommes apportent une cage sur
un chariot.
L'autre mosaïque, qui est un peu plus petite, pro-
vient d’Utique et se trouve aujourd'hui au British
Museum *. La scène qu’elle représente est plus difficile à
interpréter que les précédentes ; elle nous semble mon-
trer les préliminaires d’un embarquement d’animaux
sauvages capturés, ou, peut-être encore, une battue à
l’abreuvoir. On y voit, en effet, quatre hommes montés
dans deux barques et tendant, au bord de l’eau, les deux
extrémités d’un grand filet qui encercle une panthère,
un sanglier, un cerf, une autruche et d’autres animaux ;
un chien empêche ces animaux de s'échapper de l’enclos.
Quand ces grandes chasses étaient terminées, dit un
poète latin du 1v° siècle’, quand tout ce qui porte dents
redoutables, superbe crinière, bois majestueux ou soie
hérissée avait été pris, on enchaînait quelques-uns de
1 Ce mur est bien de même forme, en effet, que celui du médaillon contor-
niate que nous figurons, mais ses créneaux sont surmontés ici d’une petite
construction particulière qu’on ne retrouve pas sur celui du médaillon.
2 N° 29, dans l’escalier qui conduit du vestibule égyptien au premier étage.
Voir aussi, au même endroit, (n° r) une mosaïque de Carthage représentant
un cavalier lançant le lasso à un cerf.
3 Claudien, Eloge de Stilicon, v. 333 et suiv., éd. Nisard, p. 642 et suiv.
Ajoutons encore que, pour s’opposer à la destruction complète dés animaux,
une loi vint faire défense aux particuliers de chasser les lions dans les forêts
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 99
ces animaux dans des filets; on plaçait les autres dans
des cages formées de branches avec leur feuillage, et l’on
se mettait en route pour Rome, soit par eau, soit par
terre‘. C'étaient alors d'immenses convois d'animaux :
des barques et des vaisseaux qui descendaient les fleuves
et sillonnaient les mers, ou bien des chars nombreux
qui venaient embarrasser les routes de ces trophées
vivants enlevés aux plaines et aux montagnes.
Les voyages par terre demandaient souvent de longs
mois pendant lesquels les animaux avaient nécessairement
fort à souffrir. On les laissait reposer dans les villes que
l’on rencontrait et où les conducteursne manquaient pas
de tirer profit de ces ménageries ambulantes. Quand le
convoi était destiné à l'Empereur, les municipalités
étaient chargées de l’entretien des gens et des bêtes”;
mais, comme il y eut des abus, les empereurs Honorius
et Théodose ordonnèrent bientôt que les convois d’ani-
maux ne pourraient rester plus de sept jours dans une
même ville. Pour les simples particuliers, non seulement
tout était à leur charge, mais encore ils devaient payer, en
quelques villes, un droit d’entrée qui s'élevait, pour les
ours, par exemple, à 2,5 p. 100 de leur valeur; les séna-
teurs seuls étaient exemptés de cet impôt”.
III. Les animaux de ménagerie avaient donc à Rome
une grande valeur vénale ; on pouvait en acheter dans la
d'Afrique et de Syrie, à moins d'en avoir obtenu le privilège par des lettres
de l'Empereur. (Loi unique au Code de venatione ferarum).
4 « L’embarquement des éléphants d’Annibal, au passage du Rhône, a été
décrit, d'après Polybe (III, 46) et Tite-Live (XXI, 28), par Silius Italicus
(LIL, 460) et par Elien (Wat. anim. X, 17) ». (Friedländer, Il, 152). Un embar-
quement d'éléphants est représenté sur une mosaïque romaine de Veü,
décrite et figurée par R. Cagnat. a.
? D'après un édit de l’an 417 émanant des empereurs Honorius et Théo-
dose (voir Mongez, p. 379, et Friedländer, II, p. 152.)
3 Voir le Digeste XXXIX, 4, 16, $ 7, et Symmaque (Lettres : V, 60, 62 et
65), cités par Mongez, p. 378, et Friedländer (II, 146).
100 ANTIQUITÉ
ville même, comme le dit expressément Juvénal!, et
comme on peut l’inférer des cadeaux et des tombolas de
bêtes féroces dont nous parlons plus loin, car à quoi
4
aurait servi, à un simple citoyen, de recevoir des lions,
des chameaux ou des autruches, s’il n'avait pu s'en
débarrasser par la vente”. En tout cas, il y avait à Rome
de grandes ménageries publiques qu'on appelait des
Vivaria*. Procope mentionne une de ces ménageries qui
était située à l'entrée de la voie Prénestine, c’est-à-dire
près de la Porte majeure actuelle ; une autre avait été
installée sur le mont Cælius pour l’école de bestiaires
dont nous parlons plus loin ; des restes de loges d’ani-
maux ont été trouvés, au siècle dernier, dans une grande
propriété située sur l'emplacement de l’église Saint-
Jean et Saint-Paul, au Vatican‘; Pline (XXXVI, IV, 26)
parle d'un dépôt de bêtes féroces d'Afrique sur le port ;
en plusieurs villes, on peut voir encore les vivaria des
amphithéâätres que nous décrirons plus loin; une fosse
aux ours avec arbre à grimper, au centre, se voit figurée
sur un bas-relief gallo-romain du 1° siècle”; enfin,
! Dans les Satires VII et XII, il parle d’un certain Numitor assez riche
pour acheter un lion dompté. Suétone (Wéro, XI) parle aussi de cadeaux
d'oiseaux et de bêtes sauvages apprivoisées.
? Quelques commentaires se basent encore sur un édit des édiles de Rome,
dont nous donnons le texte latin un peu plus loin, pour admettre, à Rome,
l'existence d’un marché de lions et d’autres animaux féroces.
3 « Vivaria sic dictum quia sunt loca conclusa in quibus viva animalia
detinentur. » Varron, III. Pline et Tite-Live emploient encore, dans le même
sens, les mots claustra ou claustrum, qui signifient, à proprement parler :
tout lieu clos. Enfin, Fr. Noël, dans son vieux Dictionnaire, donne comme
synonyme, l’expression Palatium pecorosum, d’après Properce ; mais, dans
le seul passage de Properce où nous avons trouvé ces mots (liv. IV, ch. 1x)
ils désignent seulement les troupeaux nombreux qui paissaient les pâturages
situés au pied du Palatin. Du reste, pour les diverses références concernant
ces mots, nous ne pouvons mieux faire que renvoyer à Forcellini.
# C’est sans doute de cette ménagerie que s'était échappé cet énorme ser-
pent dont parle Pline (VIII, 14). La bête fut tuée sur le mont Vatican, au temps
de l’empereur Claude ; on trouva dans son ventre le corps d’un petit enfant.
5 Voici comment M. Espérandieu, qui donne ce document (t. I, n° 609,
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de
mL
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ATEN
Rae)
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 101
un autre viyarium est représenté sur un médaillon
contorniate‘ d’une facon très schématisée ilest vrai, mais
qui n’en est pas moins claire, si on le rapproche surtout
du dessin précédent ; on voit en effet ici, à l’arrière-
plan d'une scène dramatique représentant une femme
agenouillée en suppliante devant un homme debout,
trois cages à ours placées sur le haut d’une construction
figurée sur le bas-relief. |
D’autres fois, on se contentait d’enchaïîner les bêtes
féroces, ce qui ne manqua pas d’occasionner des inci-
dents du genre de celui que raconte Lampride : « Diadu-
mène était en bas âge; un lion rompant ses chaines, —
c'était un lion non apprivoisé, — s'enfuit et vint jusqu à
son berceau. Il lécha l'enfant sans lui faire aucun mal ;
tandis que sa nourrice qui, par hasard, se trouvait seule
dans la petite cour où était l’enfant, et qui s’était jetée
au-devant du lion, périt d'une morsure qu’elle en recut*. »
Aussi les édiles de Rome rendirent-ils un édit qui est
un document des plus importants pour nous, en ce sens
qu'il nous indique combien la mode des ménageries était
répandue à cette époque. Ce décret défend, en effet, de
tenir, dans les endroits fréquentés, des chiens, des porcs,
des sangliers, des loups, des ours, des panthères, des
fig. de la p. 386), interprète la scène qu'il représente : « Au premier plan, un
homme nu, la tête rasée, est accroupi dans une cuve contre laquelle se
dresse un ours. Pour se soustraire aux atteintes de la bête, il est probable
que le bateleur l'aspergeait avec de l’eau qui remplissait la cuve, et sous
laquelle il se réfugiait lorsqu'il était serré de trop près. Au second plan, un
deuxième bestiaire jongle avec un autre ours ; un tonneau lui sert, à ce qu’il
semble, d'accessoire ; l'homme, placé dans le tonneau, devait agacer l’ours
par une ouverture percée dans les douves à l'un des bouts et disparaître,
pour recommencer son manège par une seconde ouverture à l’autre bout,
lorsque l'animal se retournait contre lui. Au fond, dans une cage, est un
troisième ours qu'un homme, vêtu d’une tunique sans manches, paraît
exciter. »
1 J. Sabatier, pl. VIII, fig. 13.
? Vie de Diadumène, Hist. d'Auguste, édit. Panckoucke, t. IL, p. 57.
102 ANTIQUITÉ
lions, ou quelque autre animal capable de nuire, à moins
qu'ils ne soient attachés à une forte chaîne‘.
À côté de ces ménageries pour animaux féroces, on
trouvait à Rome, ou aux environs, pour les animaux pai-
sibles, des sortes de parcs zoologiques. Les empereurs
avaient de grands enclos pour éléphants dans les plaines
boisées d’Ardea, l’ancien pays des Rutules, au sud de
Rome; ces parcs étaient situés à à ou 6 kilomètres de la
mer, sur le bord d’un fleuve par où l’on amenait directe-
ment les éléphants d'Afrique *. D’autres enclos semblables
se trouvaient à Tibur (Tivoli), mais ceux-là étaient réser-
vés, semble-t-il, aux éléphants malades” ; ailleurs encore, il
yavait des pâturages pour antilopes et onagres et des parcs
à autruches ; enfin, les vastes jardins impériaux qui, au
temps de Néron, descendaient le long des flancs du
Palatin, et le Palais impérial lui-même, renfermaient des
collections variées d'animaux vivants.
Tous les empereurs romains eurent des ménageries, du
moins des ménageries temporaires, car les jeux où parais-
saient les animaux étaient devenus une des charges de la
couronne. C'est grâce aux récits que les historiens nous
ont donnés de ces jeux que nous pouvons reconstituer
1 Nous croyons utile de donner le texte entier de cet édit, dont on trouvera le
commentaire dans Bouchaud, p. 238 etsuiv, : « Ve quis canem, verrem vel mino-
rem aprum, lupum, ursum, pantheram, leonem, aliudve quod noceret animal,
sive soluta sint, sive alligata, ut contineri vinculis, quominus damnum infe-
rant, non possint, qu& vulgo iter fiet, ita habuisse velit, ut cuiquam nocere
damnumve dare possit. Si adversus ea factum erit, et homo liber ex ea re
Perierit, solidi ducenti; si nocitum homini libero esse dicetur, quanti bonum
œquam judici videbitur, condemnetur : cœterarum verum, quanti damnum
datum factumve sit dupli., (Loi XL, XLI et XLIT, au Digeste de Ædilitio
Edicto. ‘
La loi I, par. 10, au Digeste Si quadrupes Édicto pauperiem permet encore
de conjecturer le grand nombre de citoyens qui possédaient des bêtes sau-
vages en captivité. :
? Juvénal. Satire XII, édit. Nisard, p. 268. Elien parle, de son côté,
d’éléphants nés à Rome et qui provenaient sans doute de ces parcs (Animal,
IE, 11.)
# D’après Armandi, cité par Reinach, &, p. 543.
+. tunis dE
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 103
ici, d'une façon très incomplète il est vrai, quelques-unes
des ménageries impériales en donnant le nom et les
quantités des animaux qui y furent gardés un temps plus
ou moins long : :
Ménagerie d'Octave-Auguste. Auguste, en quinze ans
de règne (de l’an 29 avant Jésus-Christ à l'an 14), eut,
dans ses ménageries, un total de 3.500 animaux, en par-
ticulier .:
420 tigres, dont un tigre apprivoisé qu'on lui avait donné lors
d'un voyage à Samos. (Pline, VIII-25).
260 lions;
600 bêtes africaines (panthères, guépards et autres carnassiers
d'Afrique) ;
1 rhinocéros qu’Auguste exposa en public au Clos des Septa ;
1 hippopotame, le premier animal de cette espèce qui ait paru
à Rome et pour lequel l'Empereur fit creuserun bassin spécial ;
Des phoques ;
Des ours ;
Des éléphants ;
Des aigles ;
36 crocodiles ;
enfin : serpent de 5o coudées (environ 25 mètres) qui fut
exposé au Comitium, près du Forum.
Auguste était grand amateur d'histoire naturelle. Non
seulement il aimait avoir des oiseaux vivants chez lui,
comme nous l'avons dit plus haut, mais encore il avait
recommandé aux Romains, voyageant en pays étrangers,
de lui rapporter toutes les curiosités naturelles qui
les frapperaient. C'est ainsi qu’il put former, dans les
temples, de véritables musées d'art et de grandes col-
lections d'histoire naturelle.
Ménagerie de Caligula (37-41) :
400 ours;
400 bêtes africaines ;
chameaux ;
! Pour compléter la bibliographie de cette question, nous renvoyons aux
travaux de Friedländer (I, p. 281-295) et de Mongez (p. 425).
104 ANTIQUITÉ
Ménagerie de Claude (41-54) :
300 ours;
300 bêtes africaines ;
4'tigres privés ;
taureaux.
Ménagerie de Néron (54-68) :
400 ours;
300 lions ;
éléphants.
Ménagerie de Titus (79-81) :
5.000 bêtes sauvages ;
4.000 animaux domestiques.
Ménagerie de Domitien (81-096) :
2 rhinocéros bicornes ;
1 bubale;
1 bison;
élans ;
chameaux ;
éléphants;
lions ;
tigres ;
ours.
Ménagerie de Trajan (98-117) :
11.000 animaux sauvages et domestiques.
Ménagerie d’Adrien (117-138) :
1.000 bêtes féroces dont 100 lions et 100 lionnes.
Ménagerie d'Antonin le Pieux (138-161) :
100 lions;
éléphants;
hippopotames ;
tigres ;
! La mort d’un lion familier de Domitien fut chantée par Stace (Silves,
IL, 5.) Un de ses rhinocéros fut gravé sur une médaille que reproduit Cam-
per (I, p. 221 et pl, V, fig. 4et 5).
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 105
antilopes ;
1 crocuta ou crocota;
1 strepticéros.
Ménagerie de Commode (180-193) :
100 Ours ;
100 lions;
5 hippopotames ;
1 girafe ;
tigres ;
cerfs, daims et autres cervidés ;
plusieurs rhinocéros;
taureaux ;
éléphants;
autruches.
Ménagerie de Septime Sévère (193-211) :
700 ours, lions, panthères, onagres et autruches ;
60 sangliers ;
bisons ;
éléphants ;
antilopes.
Ménagerie de Caracalla (211-217) :
rhinocéros ;
zèbres ;
lions.
Caracalla faisait toujours placer à côté de lui, à table,
son lion favori qu’il appelait Cimeterre (Acinaces) ; il le
gardait même jusque dans sa chambre à coucher, et on
le vit plusieurs fois l’embrasser en public:.
Ménagerie d'Héliogabale (218-222) :
51 tigres;
lions ;
plusieurs hippopotames ;
chameaux ;
1 Dion Cassius, LXXX VII, 7.
+ à.” + RÉ RS
106 ANTIQUITÉ
cerfs ;
éléphants ;
1 rhinocéros;
autruches ;
ours ;
1 crocodile ;
loirs ;
10.000 rats;
1.000 belettes ;
1.000 souris ;
scorpions;
serpents, etc.
Ici, il nous faut citer textuellement quelques passages
de Lampride*, qui vont caractériser davantage encore le
goût spécial de cet empereur pour les animaux. Hélioga-
bale « nourrissait des chiens avec des foies d’oie, Il
éprouvait un plaisir tout particulier à avoir des lions et
des léopards privés de leurs armes naturelles. Il les fai-
sait dresser par des dompteurs d'animaux, et, au second
et au troisième service, il les faisait apparaître tout à
coup pour jouir de la stupeur des convives, qui igno-
raient qu'ils fussent sans moyens de nuire, et rire ensuite
à leurs dépens. Il envoya à ses écuries donner à ses che-
vaux des raisins d'Apamée ; il nourrit des lions et d’autres
animaux avec des perroquets et des faisans.. »
D'autre fois encore, dans ses festins, Héliogabale « ins-
crivaitsur les cuillères les lots qu’il destinaitaux convives :
ainsi, l’un gagnait 10 chameaux, un autre ro mouches,
celui-ci 10 livres d’or, celui-là 10 livres de plomb, un autre
10 autruches, un autre 10 œufs de poule... » Cette mode,
il l’introduisit même dans ses jeux, où on le vit un jour
mettre au sort 10 ours, 10 grillons, 10 laitues, 10 livres
d’or. — « Quand ses amis étaient ivres, il lui arrivait sou-
vent de les enfermer, et, dès que la nuit était arrivée, il
1 Vie d’Héliogabale, in Histoire d'Auguste, (ch. xx à xxvm), éd. Panc-
koucke, t. II, p. 99 et suivantes.
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 107
introduisait, dans leur chambre, des lions, des léopards et
des ours privés de leurs armes naturelles, de sorte qu'à
leur réveil, le matin, ou même au milieu de la nuit, ce
qui était plus terrible, ils trouvaient ces animaux auprès
d'eux ; la frayeur en fit mourir plusieurs... »
« Il envoyait aux parasites, par ses officiers de bouche,
et comme provision pour l’année, des vases remplis de
grenouilles, de scorpions, de serpents et autres animaux
hideux. Il enfermait aussi, dans de pareils vases, des
quantités infinies de mouches qu’il appelait des abeilles
privées. » — « Il se faisait apporter 10.000 rats (murium)
1.000 belettes (mustelas) 1.000 souris (sorices). » —
« Enfin, il eut à Rome de ces petits dragons (dracun-
culos) que les Égyptiens appellent « bons génies ». Il
eut aussi des hippopotames, un crocodile, un rhinocéros,
enfin tous les animaux d'Égypte que leur nature lui permit
d'entretenir. » :
Ménagerie d'Alexandre Sévère (222-235) :
10 éléphants ;
oiseaux en grand nombre.
Là encore, il nous faut citer en entier un passage de
Lampride'. « Son plus grand plaisir [à l'Empereur] était
de faire battre de jeunes chiens avec de jeunes cochons,
ou des perdrix entre elles, ou de voir voltiger çà et là
des petits oiseaux. Il avait encore, dans son palais, un
moyen de distraction qui l’amusait beaucoup et le délas-
sait des soucis du gouvernement. C’étaient des volières de
paons, de faisans, de poules, de canards, de perdrix ; il y
prenait beaucoup de plaisir ; il aimait surtout les pigeons,
4 Vie d'Alexandre Sévère, XLI, p. 189. Il est à noter que cet empereur
créa à Rome plusieurs chaires de professeurs de sciences, entre autres une
chaire de médecine et une chaire de science des Aruspices (/bid., ch. xurv,
p. 193.)
108 ANTIQUITÉ
dont il eut, dit-on, jusqu'à 20.000. Et, afin que la nour-
riture de tous ces oiseaux ne fût pas une charge pour
l’État, il avait des esclaves de louage, qui les nourris-
saient du produit des œufs, des jeunes poulets et des
pigeonneaux. »
Ménagerie de Gordien I®' (233) :
1.000 OUTS ;
100 tigres ;
100 girafes ;
200 chevreuils ;
200 chamois ;
150 sangliers ;
100 moutons sauvages ;
100 taureaux de Chypre:
30 chevaux sauvages ;
30 onagres ;
10 élans ;
300 autruches.
Ménagerie de Gordien II (238-244) :
60 lions apprivoisés ;
10 lions très forts ou maîtres lions;
30 léopards apprivoisés ;
10 tigres ;
10 hyènes;
32 éléphants (dont 10 ayant appartenu à Alexandre Sévère) ;
10 élans ;
40 chevaux sauvages ;
20 onagres ;
10 girafes ;
1 rhinocéros:
1 hippopotame.
Gordien ayant été assassiné en l’an 244, cette ména-
gerie passa à son successeur, l’empereur Philippe, qui y
ajouta d’autres animaux pour les jeux millénaires de
l’an 248. De nombreuses médailles (médailles séculaires)
furent frappées à cette occasion, et sur elles, les artistes
:
:
ë
1
|
4
F
|
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 109
représentèrent quelques-uns des animaux qui furent
exposés alors aux yeux des Romains‘
Ménagerie de Gallien (260-268) :
200 bêtes sauvages apprivoisées ;
10 éléphants.
Ménagerie d’Aurélien (270-276) :
20 éléphants indiens ;
4 tigres ;
élans ;
cerfs ;
girafes ;
200 animaux de Palestine (Syrie) ;
bêtes féroces apprivoisées de la Libye; (/eræ mansuetæ libycæ);
Ménagerie de Probus (276-282) :
1.000 autruches ;
1.000 cerfs;
1.000 sangliers ;
100 lions à crinière et 100 lionnes;
100 léopards de Libye;
100 — de Syrie;
300 ours;
chamois, girafes, moutons sauvages et autres herbivores exo-
tiques.
De Valentinien I (364-375) qui avait quitté Rome
pour fixer sa capitale à Milan, nous ne connaissons que
deux ours qui répondaient aux doux noms d’Innocence
({nnocentia) et de Paillette d'or {Mica aurea) et qui pas-
saient la nuit à la porte de la chambre à coucher de
l'Empereur”. Nous sommes, du reste, à la veille de
l’époque où les ménageries et les combats d’animaux
vont disparaître de Rome.
1 Ces médailles que nous reproduisons ici se trouvent avec beaucoup
d'autres à la Biblioth. nation. ; on en trouvera la description complète dans
Cohen, t. V, p. 112 et 113.
? Ammien, 29.
110 © ANTIQUITÉ
IV. L'entretien de pareilles ménageries entraînait natu-
rellement des dépenses considérables, d'autant plus
qu'on donnait souvent aux carnivores des proies vivantes.
Il fallait être Caligula pour leur jeter en pâture des cri-
minels, ou Héliogabale pour les nourrir de perro-
quets et de faisans; mais c'était l'habitude de leur don-
ner, de temps en temps, des chevreaux vivants. À ce
propos, Plutarque raconte cette touchante anecdote : un
tigre, à qui l’on avait donné un petit chevreau, jeûna deux
jours sans vouloir y toucher; le troisième jour, ayant
grandement faim, il demanda sa pâture avec une telle
violence qu'il brisa la cage où il était renfermé ; il ne vou-
lait point s'en prendre au chevreau, traduit notre vieil
Amyot, « comme estant jà son domestique et familier
compagnon »°.
Les gardiens d'animaux de ménagerie portaient à Rome
le nom général de custos vivarit, mais il y en avait de plu-
sieurs sortes. Les uns étaient chargés du soin ordinaire
des animaux : ceux qui étaient près des éléphants ne
portaient pas de robes brillantes, ni ceux qui étaient
près des taureaux, de robes rouges, car on avait déjà
remarqué que les couleurs vives mettaient facilement en
fureur ces animaux”; d’autres étaient plus spécialement
chargés de traiter les bêtes malades”; enfin, des gar-
diens appelés mansuetarit avaient pour rôle de dompter
les bêtes sauvages et de les asservir au joug et à
l'exercice de différents jeux. Pour cela, il y avait de
véritables écoles de dressage à Rome, du moins pour
1 Plutarque. Œuvres morales, trad. d'Amyot, t. XIX, p. 131.
? Martial. Sur les spectacles, X.
8 Elien. Anim. Il, 11. Galien parle de ces médecins spéciaux qui étaient
attachés aux écoles de gladiateurs et aux jeux de l’amphithéâtre. Un certain
Felicissimus qui vivait au mr siècle, à Aix, et qui se fit inhumer près de
l’amphithéâtre de cette ville était sans doute, d’après l'inscription de son
tombeau un de ces médecins d'animaux. (V. Corpus inscriptionum, t. XII,
n° 533 et Rouard, p. 14.
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS tit
les éléphants ‘. Les mansuétaires, munis d’amulettes
protectrices, commencçaient généralement par enlever
aux animaux les ongles et les crocs ; ils s’acharnaient
même sur les défenses des éléphants, les ébranlaient
à force de bras et finissaient par les arracher de la
mâchoire”; puis, comme les dompteurs modernes,
ils employaient les liens, les coups, la fatigue et les
jeûnes”, mais ils usaient également de douceur, frappant
à peine les animaux et les caressant de la main, d’où le
nom général de mansueta (habitués à la main) que les
Latins donnaient aux animaux apprivoisés. Comme les
Grecs, les mansuétaires avaient aussi recours à la
musique pour apprivoiser les animaux sauvages, et, pour
cela, ils employaient avec succès, paraît-il, la cithare,
la syringe, la flûte et le tambour. Les incantations, les
chants magiques, les attouchements et autres moyens
mystérieux étaient réservés aux charmeurs ou enchan-
teurs de serpents, nombreux surtout en Afrique, chez les
Marmarides et les Psylles, et, près de Rome, chez les
Sabins et les Marses. (Voir p. 65, note 3.)
Les animaux, une fois domptés, étaient dressés à
toutes sortes de tours ; les mansuétaires, qui avaient
d’ailleurs emprunté beaucoup de leurs procédés aux
Grecs et surtout aux Égyptiens, étaient arrivés à des
résultats vraiment surprenants. Sous leur commande-
ment, des singes cynocéphales désignaient les différentes
lettres de l’alphabet, jouaient de la flûte ou pinçaient de
la cithare ; des éléphants s’agenouillaient, combattaient
comme des gladiateurs, dansaient la pyrrhique au son
des cymbales, écrivaient des mots latins sur un tableau,
4 Elien, Anim. 1, chap. x.
? Claudien, Eloge de Stilicon, éd. Nisard, p. 643.
# Pline, liv. XX VI, cap. XI et Liv. XXIX, cap. IV. — Elien, Liv. X, cap. X.
Voir aussi à ce sujet : Saglio, art. Bestiæ, p. 695, qui donne de nombreuses
références. :
112 ANTIQUITÉ
avec leur trompe, portaient à quatre un cinquième élé-
phant couché sur le dos dans une litière, entraient dans
une salle à manger remplie de convives et se mettaient
à table sans blesser personne ni rien casser, traversaient
toute l’étendue du cirque, en marchant sur une corde ten-
due au-dessus de la tête des spectateurs et en portant un
cavalier sur leur cou ; des taureaux sauvages se dressaient
sur leurs pattes de derrière, se tenaient en équilibre sur
des chars lancés à toute vitesse, ou bien laissaient des
enfants danser sur leur dos; des grues et des ours
dansaient ou combattaient entre eux, au commandement ;
des aigles s’élevaient dans les airs, portant un jeune
enfant dans leurs serres; enfin, des loups, des lions, des
panthères, des tigres et même des sangliers, exécutaient
les mêmes tours qu’on leur voit faire aujourd’hui dans
nos ménageries foraines. Ce qui amusait le plus ici
les Romains, c'était de voir des lions pourchasser des
lièvres dans l’arène, les saisir et jouer avec eux comme
le chat fait avec la souris, puis les rendre à leur maître
sans leur avoir fait aucun mal”.
Les mansuétaires étaient même parvenus à apprivoiser
réellement les lions qui étaient devenus, chez les empe-
reurs, en particulier, de véritables animaux familiers ;
on tondait ces bêtes comme nous l’avons vu faire chez
les rois d’Assyrie et chez les Pharaons d'Égypte; on leur
laissait seulement la crinière, des bandes étroites de
poils tout le long de la partie postérieure des pattes et
de chaque côté des flancs, enfin une large touffe de poils
1 Pour les animaux dressés, nous avons consulté : Martial, Epigr. Liv. I :
VII, XV, XVIII, XIX, XXII, XLIX, LIT, LXI et surtout CV ; — Plutarque,
(Vie de M. Antoine, ch. 1x); — Lampride (Vie d'Héliogabale, ch. vm) ; —
J. Capitolinus (Vie du 3° Gordien, ch. xxxn); — Senèque le philosophe :
Epist. LXXXV. De ira II, 31; De benefic. I, 3 ; Consolat. ad Marciam, XWH,
Pausanias, Calpurnius, Juvénal, Pline et de nombreux documents iconogra-
phiques, attelages de lions ou autres dont nous parlons ci-dessous.
3 dE A NE D re re DS EG PL PR
une Rue AP AUTRE * 5 MN De ii es bars à LUE H Se hu End ME Me) ;
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 113
isolée sur les épaules‘; parfois on leur saupoudrait la
crinière de poudre d’or, on les revêtait de harnais ornés
de pendeloques, de paillettes ou de broderies, et on les
attelait à des chars qu'ils tiraient comme des chevaux.
C’est ainsi que Marc-Antoine fit le voyage de Brindes à
Rome et qu'il parut un jour, dans les rues de Rome,
assis à côté de la comédienne Cytheris, et tenant en
main les guides de ses lions; de même, Héliogabale
aimait à se promener sur la colline du Vatican, condui-
sant tantôt un quadrige de lions ou de tigres, tantôt un
quadrige de cerfs. Les artistes gréco-romains et gallo-
romains ont représenté souvent des attelages de bêtes
féroces et nous renseignent ainsi sur la façon dont se fai-
saient ces attelages*.
D'autres fois, c'était pour la chasse que l'on dres-
sait des lions, et ils devenaient aussi dociles que des
chiens. Cependant Sénèque dit, dans une de ses lettres’,
qu'il était sans exemple que les tigres et les lions aient
jamais dépouillé entièrement leur férocité ; au moment
où on s'y attendait le moins, on voyait se rallumer chez
eux la fureur qu’on croyait éteinte ; Marual, de son côté,
raconte qu'un lion apprivoisé tua un jour de jeunes enfants
qui couraient sur le sable de l’arène*.
1 Nous tirons cette assertion, non signalée par les auteurs, comme nous
l'avons fait pour les lions assyriens et égyptiens, de l'examen des sculptures
de lions antiques. Voir par exemple, le lion qui est à droite de l'escalier de
la Loggia dei Lanzi à Florence (le lion de gauche date du xvu® siècle) et le
lion en basalte vert de la villa Albani qui se trouve actuellement au musée du
Louvre, dans la Salle des prisonniers barbares.
2 Voir par exemple, pour les attelages de lions ou de tigres : Picarr et
Sroscu, pl. LXVI ; Bouizzox, pl. VIII, CLarac, pl. CLXII; Espéranpreu,
n° 17, p. 22; CarazoGuE du musée Alaoui, à Tunis, sculp., fase. 1, pl. XI;
pour les attelages de rhinocéros : Rosinr, Antiq. rom., NV, C. 39. À Pompéi,
dans la maison des Vettii, en particulier, on trouvera des peintures d’atte-
lages de tigres (qui sont peut-être des guépards), de chèvres et de cerfs,
conduits par des amours.
% Lettre LXXX V.
* Epigr., Il, 75.
1. 8
114 ANTIQUITÉ
V. Les cérémonies du triomphe et les grandes fêtes
officielles étaient naturellement les occasions les plus
solennelles où paraissaient, en public, les animaux des
ménageries romaines. Ces jours-là on exposait, sur le
forum : des paons, des perroquets, des merles blancs, des
poules d'Afrique, des « poules sauvages » et autres oiseaux
à plumage resplendissant‘; puis le cortège triomphal arri-
vait et l’on voyait alors défiler, avec lui, les grands ani-
maux de la ménagerie impériale ou de celle qui avait été
rassemblée pour la circonstance par le triomphateur*.
En temps ordinaire, les ménageries étaient accessibles
au public ; des artistes y venaient étudier les animaux‘ et
les étrangers de passage à Rome ne manquaient pas de les
visiter. C’est ainsi que Pausanias, grec de l’Asie Mineure
qui vint à Rome au temps de Domitien, y remarqua entre
autres curiosités : de ces « taureaux d’Éthiopie qu’on
nomme rhinocéros », des « taureaux de la Pœonie [des
bisons ?| qui sont velus par tout le corps, mais principa-
lement autour de la poitrine et des membres, un animal
nommé Alcé [Élan] qui tient le milieu entre le chameau
et le cerf et qui vient du pays des Gaulois », enfin des
chameaux indiens *.
Mais c'était pour les jeux du forum, pour ceux du
cirque et surtout de l’amphithéâtre qu’on formait de
grandes ménageries. |
Les premiers amphithéâtres furent construits dans les
villes de la Campanie où, dès la plus haute antiquité,
à l’occasion de funérailles, on avait l'habitude de faire
combattre, entre eux, des condamnés, des prisonniers de
1 Athénée. 966. Varron. III, 9.
2? Voir comme exemple, dans Flavius Vopiscus (Hist. d’Auguste, éd. Pan-
ckoucke, t. Il, p. 313), la description du triomphe d’Aurélien qui eut lieu
en l'an 274.
3 Pline. Liv. XXX VI, IV, 26.
* Pausanias. Béotie, XXI.
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 115
guerre ou des lutteurs de profession. L'amphithéâtre de
Pompéi est le plus ancien qui nous soit resté; il fut
construit au temps de la dictature de Sylla, vers 70 avant
Jésus-Christ, et vit combattre, comme nous l'ont appris
d’anciennes peintures de Pompéi, aujourd’hui malheureu-
sement disparues‘ : des tigres, des lions, des panthères,
des ours, des loups, des sangliers, des chiens, des cerfs,
des taureaux, des gazelles, etc. À Rome, il n'y avait
encore, à cette époque, qu'un amphithéâtre de bois;
c'étaient en réalité deux véritables théâtres adossés et
construits sur pivots, de manière, qu’en les faisant tour-
ner, on juxtaposait les deux scènes ; celles-ci étaient alors
rabattues de manière à former par leur accolement une
grande arène”.
Le premier amphithéâtre véritable fut construit à
Rome, par Jules César, pour les jeux qu’il donna à l’occa-
sion de son triomphe dont nous avons parlé plus haut ;
mais c'était encore un simple bâtiment en bois, qui fut
démoli à la fin des jeux. Au temps des empereurs, la
magnificence de ces spectacles ne faisant qu’augmenter,
des amphithéâtres de pierre, semblables à celui de Pompéi,
s'élevèrent bientôt à Rome comme dans toutes les grandes
villes d'Italie et des colonies romaines”.
Ces établissements présentaient naturellement, de par
leur origine, la même disposition générale que celle des
théâtres. Ils avaient les mêmes séries de gradins, coupés
de place en place par des escaliers rayonnant vers le
1 H. Thédenat, II, 95-96,
2 Ce double théâtre mobile avait été élevé par C. Scribonius Curion, l’un
des partisans de Jules César (Pline, XXX VI, 24.)
3 [1 n'y eut à Rome que trois amphithéâtres de pierre : 1° celui de Stati-
lius Taurus, élevé l'an 29, au temps d’Octave, et détruit lors du grand
incendie de l'an 64, sous Néron ; 2° l'amphitheatrum castrense des prétoriens,
dont les ruines existent encore aujourd'hui; 3° enfin le Colisée, construit
par Vespasien après la guerre de Judée, et inauguré par Titus en l’an 80. Des
amphithéâtres de bois furent encore construits par Auguste et par Néron.
116 ANTIQUITÉ
centre, et ces gradins étaient divisés également, dans la
hauteur, en deux ou trois étages dont les plus bas pré-
sentaient les places les plus recherchées. L’étage infé-
rieur commençait par un large gradin qui correspondait au
balcon des théâtres modernes et qu’on appelait Podium
parce qu'il se trouvait au pied de tous les autres. Sur ce
degré, aux deux extrémités du petit axe de l’arène, s’éle-
vaient les deux loges d'honneur : l’une appelée sug-
gestum ou cubiculum, qui était entourée d’une élégante
grille dorée ou décorée de colonnes corinthiennes en
marbre noir, comme à Pouzzoles, était réservée à l’em-
pereur et à l’impératrice ou leurs représentants; l’autre
était destinée aux vestales et à quelques autres femmes
de haut rang’. Ces deux loges, surtout celle de l’empe-
reur, étaient ornées de draperies et de fourrures. Entre
elles, toujours sur le podium, on trouvait des fauteuils
ou des sièges mobiles pour les prêtres, les sénateurs, les
consuls et autres grands dignitaires qui, lorsque l’em-
pereur était présent, paraissaient tous en costume offi-
ciel et couronnés de laurier ; parfois aussi on y voyait
quelque prince d'Orient, des ambassadeurs étrangers, ou
même des prisonniers de distinction.
Au-dessus du podium, sur les quatorze gradins suivants,
dont l’ensemble formait ce qu'on appelait le quatuorde-
cim, se voyaient des sièges de marbre pour les chevaliers
romains; puis venait la popularia, gradins de pierre où
se plaçaient les simples citoyens revêtus de leur toge
et portant aussi, les jours de grande fête, la couronne
sur le front; enfin, tout en haut, sur ce qu’on appelait la
plebeia, se trouvait la multitude de basse condition. Les
femmes, qui n’eurent que tardivement l'autorisation d’as-
sister aux combats des gladiateurs et des bêtes féroces se
1 Suétone, in Wéro, cap. XIT; et Aug., cap. XIV. — Quelquefois, cette
dernière loge était réservée au personnage qui donnait les jeux.
A MATE pre)
st FA ELSCE re LES SENLE
x 1 t À
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 117
plaçaient sous les portiques qui couronnaient l'édifice.
Le mur qui élevait le podium sur l’arène, était
généralement assez haut pour empêcher les animaux
d'atteindre les spectateurs; il était orné de plaques de
marbre ou, comme à Pompéi, revêtu de stuc sur lequel
on avait représenté des combats de gladiateurs et d’ani-
maux. Parfois, pour plus de sûreté encore, il était sur-
monté de grillages, de filets, ou bien garni, en haut ou en
bas, de billes d'ivoire ou de rouleaux qui, au grand amu-
sement des spectateurs, faisaient retomber les animaux
dans l'arène lorsque ceux-ci essayaient de s'échapper.
Pourtant, malgré ces précautions, des bêtes féroces par-
vinrent à se hisser sur le podium et à jeter l’effroi sur
les gradins. C’est pourquoi, dans certains amphithéäâtres,
comme au Colisée, à ceux de Pouzzoles et de Paris’,
on éleva sur le sol même de l’arène, à quelque distance
du mur, une palissade qui formait, tout autour de la
piste, un couloir où circulaient en toute süreté les
esclaves chargés de la manœuvre des cages et des
trappes (Ch. Dubois). D’autres fois, pour la même raison,
on creusa, au pied du mur, un canal qu'on remplissait
d’eau et qui était destiné surtout à éloigner les éléphants.
La palissade qui séparait le couloir de l’arène était
munie de portes particulières appelées cochleæ in cave;
ces portes étaient faites de facon à permettre au bestiaire
de s'échapper hors de l’arène, tout en arrêtant l'animal
qui le poursuivait; elles se composaient de quatre pan-
neaux verticaux fixés à angle droit autour d’un axe
mobile et tournant comme un tourniquet, à la facon de
nos « portes-revolver » d'aujourd'hui. Ces portes furent
d'abord usitées dans les amphithéâtres réservés pour
les combats de taureaux”, mais elles furent employées
1 Hoffbauer, 1, n° 1, p. 26.
? Voir le passage de Varron cité plus haut, p. 78.
118 ANTIQUITÉ
plus tard dans tous les amphithéâtres et placées même
dans l’intérieur de l’arène, comme le montrent certains
documénts iconographiques '. L’arène avait une dispo-
sition généralement elliptique; son sol était plein ou
présentait un certain nombre de trappes qui donnaient
accès à des souterrains où se trouvaient placés les acces-
soires, décors et machines servant aux représentations.
Les cortèges des figurants et des acteurs, de même
que les grands défilés d'animaux, pénétraient dans l’arène
par les deux portes monumentales qui étaient situées
aux extrémités du grand axe; aux bouts du petit axe,
au-dessous des deux loges d'honneur, se trouvaient deux
autres portes plus petites, les portes de la mort”, qui
servaient à évacuer les corps des blessés et des morts.
Entre ces quatre portes, le mur du podium pouvait pré-
senter encore d’autres ouvertures qui, comme les précé-
dentes, donnaient accès dans des couloirs circulaires et
dans des pièces sombres situées au-dessous des gradins.
Dans certains amphithéâtres, dans les plus anciens sans
doute, et dans les plus modestes, c'est dans ces dernières
pièces que l’on assemblait les animaux pour les repré-
sentations. Il en était ainsi, par exemple, dans l’amphi-
théâtre de Trèves, en Germanie, dont le podium était percé
de dix portes conduisant directement aux cages des ani-
maux *. À Pompéi, les cages étaient peut-être placées,
comme on l’a soutenu, dans de petites chambres complè-
tement obscures que l’on voit près de la grande entrée
du nord et près de la porte libitinaire, mais Henri Thé-
1 Voir par exemple : un dyptique en ivoire du consul Anastasius, consul
d'Orient en 517, et neveu de l’empereur de ce nom, conservé au Cabinet des
médailles et reproduit par de Montfaucon, Labarte, Diehl, ete.
2 Porta libitinensis, (de libitina, mort, cercueil), et Porta sandapilaria,
(de sandapilarius, fossoyeur). L’amphithéâtre de Pompéi n'avait qu'une seule
de ces portes.
3 Quidnow, cité par Friedländer, IT, p. 30g.
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 119
denat pense plutôt que les animaux étaient logés dans
un bâtiment voisin, que l’on voit sur une peinture pom-
péienne, et qu'ils n'étaient amenés, à l’amphithéâtre,
qu'au moment même de la représentation. En tous cas,
les ménageries de Pompéi n’avaient pas d'habitants quand
se produisit la catastrophe de l’an 79, ou bien les loges
des bêtes se trouvaient dans des endroits encore non
fouillés, car on n’a trouvé jusqu'ici, dans cette ville, que
des restes de chevaux, d’ânes, de chiens, de souris, de
cochons, de coqs, de poules et de tortues.
Au contraire, dans les amphithéâtres les plus impor-
tants, dans ceux de Capoue, de Pouzzoles et de Rome
(Colisée), on a retrouvé exactement l'emplacement des
logements des animaux dans les vastes souterrains qui
étaient situés dans le sous-sol de l'arène. Voici, par
exemple, comment on peut se rendre compte encore
aujourd’hui de la disposition de ces substructions, en pre-
nant pour guide le travail que Ch. Dubois a consacré à
l’'amphithéâtre de Pouzzoles. L’arène de cet amphithéâtre
est un vaste espace elliptique long de 75 mètres et large
de 42; suivant son grand axe est creusé un large fossé à
ciel ouvert, autrefois fermé par des trappes mobiles, et
dont le fond formait le couloir central (media via) des sou-
terrains ; à la périphérie de l’arène se voient, de même,
une soixantaine de petites ouvertures rectangulaires,
autrefois également fermées de trappes, qui éclairent,
dans le souterrain, un couloir de pourtour.
C'était dans la paroi externe de ce pourtour qu'étaient
creusées, en deux séries superposées, les loges ou fosses
(caveæ) des bêtes féroces. Pour y accéder, on descendait
une des larges rampes qui conduisaient en bas dans
un vestibule elliptique; ce vestibule commandait à la
fois l’entrée du couloir central et celle du couloir de
pourtour. On entrait de plain-pied dans les loges infé-
120 ANTIQUITÉ
rieures qui sont hautes de 2°,30, profondes de 4 mètres,
et dont la largeur varie de 2",15 à 2",30 ; on accédait à
la série supérieure, composée d’une double rangée de
pièces plus petites, placées de chaque côté d’un étroit cor-
ridor, par le moyen d’un plancher mobile qui, eñ temps or-
dinaire, était relevé contre le mur du couloir de pourtour.
Toutes ces loges recevaient donc la lumière de côté, par
le moyen de ce couloir de pourtour qui était lui-même
éclairé par les soixante trappes dont nous avôns parlé
plus haut; chacune de ces trappés correspond eéxacte-
ment, en effet, à une série verticale de loges, et c’est par
leur ouverture qu’on faisait monter les animaux pour les
amener sur l'arène.
Dans leurs loges, les bêtes étaient attachées par des
entraves de fer dont on a retrouvé un exemplaire, encore
en place, dans l’amphithéâätre d'Autun (Montfaucon. a, IE,
2° part. pl. 158) ; ou encore elles étaient placées dans des
cages mobiles que l’on pouvait faire rouler dans le cou-
loir de pourtour et élever ensuite jusque sur l'arène par
le moyen d’une machinerie dont le plan à pu être recons-
titué par Ch. Dubois”. De toutes façons, les animaux qui
arrivaient fatigués et parfois en état de gestation avan-
cée *, trouvaient à l’amphithéâtre de mauvaises conditions
hygiéniques; quelques-uns tombaierit malades, on en
trouva parfois de morts dans leur loge au moment où on
venait les chercher pour la représentation, où bien on en
vit mourir aux pieds même des martyrs*.
Dans l’amphithéâtre de Pouzzoles, les bêtes féroces, en
1 Dubois, p. 324, fig. 39.
? Martial parle, par exemple, d’une laie pleine qui, chassée dans l’arène et
percée de javelots, mit au monde, par une plaie du ventre, un petit mar-
cassin ; le jeune être tombé sur le sable à côté de sa mère se releva et se
mit aussitôt à courir. (Sur les spectacles, XIT, XIII et XIV.)
* Saint Floscel, par exemple, qui avait été jeté dans la cage d’un lion, à
Rome.
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LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 121
paraissant sur l'arène, semblaient donc sortir du sol. Dans
d’autres amphithéâtres, la machinerie qui les élevait de
leurs loges souterraines les faisait arriver sous le podium;
elles débouchaient alors de côté, par des ouvertures creu-
sées dans le mur et fermées, en temps ordinaire, par des
barres de fer ; elles paraissaient ainsi sortir naturellement
de leur repaire, comme dans les amphithéâtres qui
n'avaient pas de souterrain. Il est évident, du reste, que,
dans un même amphithéâtre, la décoration et l’'aménage-
ment varièrent au cours des âges. Aussi, pour mieux fixer
encore les idées, nous croyons devoir rapporter textuel-
lement ce passage où Calpurnius, un auteur latin de
la fin du 1° siècle, raconte ce qu'il vit, un jour, au
Colisée.
« Je pris place, dit-il, sur l’un des sièges destinés pour
le peuple at costume sombre et indigent, et voisins de
ceux qu'occupaient les femmes. Sur les autres sièges, qui
n'étaient couverts que par la voûte des cieux, on voyait
se presser en foule les chevaliers et les tribuns en habits
blancs... Comment te ferais-je en détail le récit de ce
spectacle? À peine pouvais-je suffire à voir toutes ses
merveilles, tant sa magnificence m'éblouissait de toutes
parts. Immobile, les yeux fixes, la bouche béante, j'ad-
mirais toute chose, sans me rendré compte de mon
admiration... Je vois encore rayonner à l’envi et les
Pierres précieuses du premier degré, et l'or qui couvre
le portique. Sur la limite de l'arène, au bas du mur de
marbre dont elle était entourée, tournait une roue mer-
veilleuse, formée de morceaux d'ivoire rapportés avec
art, dont la surface glissante devait tromper l’effort des
bêtes féroces quand elles y posaient leurs griffes, et les
faire tomber soudain en les frappant de vertige. L’am-
phithéâtre était aussi défendu par de superbes filets de
tresse d'or, armés de dents d’éléphant, toutes égales et
122 He ANTIQUITÉ
tournées du côté de l'arène. Ces dents, me croiras-tu
Lycotas? étaient plus longues que nos râteaux. Comment
te faire -un récit fidèle? J'ai vu toute sorte d'animaux,
des lièvres aussi blancs que la neige [lièvres variables],
des sangliers armés de cornes [babiroussas]|, une manti-
core, des élans qui sortaient d’un bois semblable à ceux
où l’on a coutume de les trouver, des taureaux qui avaient
la tête élevée, et portaient sur le dos une protubérance
monstrueuse (zébu ?) ; d’autres (gnous) sur le cou duquel
flottait une épaisse crinière, qui avaient une longue barbe
pendante sous leur mâchoire, et dont le tremblant fanon
était couvert d’une soie hérissée. Outre ces monstres
habitant des forêts, j'ai vu des veaux marins [des
phoques], qui combattaient contre des ours, et des ani-
maux informes qu’on pourrait comparer au cheval [des
hippopotames]|, et qui naissent dans le fleuve dont les
eaux fertilisent les terres par leur débordement. Ah!
combien de fois ne fümes-nous pas saisis de frayeur,
lorsque l'arène s'entr'ouvant à nos yeux, il en sortait
comme d’un gouffre tantôt des bêtes féroces, et tantôt
une forêt d’arbousiers à l'écorce d’or. » (Æglogue, VII,
éd. Nizard, p. 822).
VI. Les jeux de l’amphithéâtre étaient annoncés, long-
temps d'avance, par des crieurs publics et par des affiches
murales : « Combat et chasse pour les nones d'avril;
les mâts seront dressés », disait une inscription de
Pompéi. — « La troupe de gladiateurs de Numerius
Popidius Rufus, disait une autre, donnera une chasse à
Pompéi, le 4° jour des calendes de novembre et le
12° jour des calendes de mai. On y déploiera les voiles.
Ottavius, chargé du soin des jeux, salut”. »
La veille de la fête, au Colisée, on répandait sur l’arène
1 Trad. de J. Sabatier, p. 16.
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 123
du sable ou de la sciure de bois ; parfois même, au temps
de Néron et de Carus, on la saupoudrait de cinabre et de
poudre d'or ; des trépieds à aromates étaient placés çà et
là sur les gradins; des eaux parfumées remplissaient
des fontaines d’où devaient jaillir des jets d’eau; enfin
on tendait, au haut des mâts, des toiles destinées à
ombrager l’amphithéâtre ; sous Néron, ce velarium était
couvert d'étoiles semées sur fond bleu.
Les spectacles d'animaux commencaient dès l'aurore,
car ils devaient toujours être terminés avant les combats
de gladiateurs qui avaient lieu l’après-midi. On parait
les bêtes avant de les faire défiler dans l'arène ; on
leur mettait des clochettes au cou, on les couvrait de
larges écharpes bariolées, de plaques de métal ou de
feuilles d’or; ou bien on les peignait : les bœufs en bleu,
les moutons en pourpre ou en écarlate, les autruches en
rouge cinabre, etc. ; d’autres fois encore, on enduisait les
ours d’une glu très visqueuse, de sorte que les pauvres
bêtes, en se roulant à terre pour se nettoyer, ramassaient
tout ce qu’on avait eu la malice de jeter sur le sol : des
feuilles, des plumes, de la paille, etc.
C'était en général au milieu de scènes variées et aux sons
d’une musique bruyante que l'on exhibait les animaux.
L'ensemble de la scène réalisée atteignait parfois un
degré de splendeur qui paraît laisser loin en arrière les
plus belles de nos représentations actuelles. Un jour, par
exemple, un vaisseau se dressait dans l’arène et, de ses
flancs, sortait tout à coup un immense flot d'animaux : des
lions, des panthères, des ours, des bisons, des onagres,
des autruches qui se répandaient par toute l'arène ; ce
jour-là, quatre cents bêtes furent tuées sous les yeux du
peuple‘. Une autre fois, c'était une forêt magique qui
! Dion Cassius (LXX VI, 1) nous dit que le spectacle auquel nous faisons
allusion dura sept jours et coûta la vie à sept cents animaux.
124 ANTIQUITÉ
sortait du sol devant les yeux des spectateurs émerveillés :
les branches des arbres étaient dorées, des jets d’eau par-
fumés lançaient dans l’air des effluves odoriférants, et des
animaux de toute espèce venaient animer ce paysage
enchanteur. De plus, les eaux de la ville étaient con-
duites, dans les amphithéâtres, de telle facon qué l’arène
pouvait être rapidement transformée en un vaste bassin
d’eau vive, pour quelque naumachie où l’on voyait des
hommes montés sur des barques pourchasser, des hippo-
potames, des phoques et des crocodiles.
Le plus souvent, c'était la règle à la Fête de Flore,
ces grandes chasses qu’on appelait Véneries (Venationes),
ne comportaient que des tueries d'animaux indigènes :
des cerfs, des chevreuils, des buffles, des ours, des
sangliers, des lièvres, etc. ; mais, dans beaucoup d’autres
chasses, on voyait paraître des animaux exotiques d’es-
pèces variées”. C’est ainsi, qu'un jour, Néron lança dans
l'arène un corps de cavaliers de sa garde avec ses officiers
contre une armée de 4oo ours et de 300 lions. Plus tard,
ce fut Titus qui, en l’an 80, à l’occasion de l'inauguration
du Colisée, donna des chasses qui coûtèrent la vie à
9.000 bêtes, tant sauvages qu'apprivoisées ; plus tard
encore, en l’an 106, Trajan, pour célébrer son triomphe de
Dacie, fit tuer, en quatre mois, 11.000 animaux provenant
des ménageries et des parcs d'animaux de Rome ou des
élevages des grandes villas romaines ; enfin, et pour nous
limiter dans ces exemples, ce furent 51 tigres qui furent
chassés et tués aux noces d’Héliogabale, en l’an 218, puis
100 lions et autant de lionnes que Probus fit égorger à
l’'Amphithéâtre et dont les rugissements, dit un témoin,
! On trouvera nombre de représentations de ces chasses dans J. Sabatier
(pl. IX), Déchelette (t. II), Rostovtsew (p. 157-183), et dans les Mémoires
de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (nouv. série, t. VII, p. 62,
par exemple).
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 125
Lampride (?) retentissaient, entre les murs des gradins,
comme le roulement du tonnerre.
Les chasseurs (Venatores) poursuivaient les animaux
seuls ou accompagnés de forts chiens écossais; les plus
renommés d’entre eux étaient les Parthes qui combat-
taient à cheval et tuaient des animaux à coups de flèches,
d’où le nom de Sagittaires qu'on leur donnait à Rome.
Dans les grandes chasses, des gladiateurs et des soldats
se mêlaient aux chasseurs de profession, et même le
peuple eut parfois la permission d'y prendre part. Une
fois, tout au moins, l’empereur Probus commanda à plu-
sieurs légions de soldats d’aller déraciner, dans les forêts
voisines de Rome, de grands arbres qu'il fit replanter
dans l’arène avec leurs branches et leurs feuilles ; dans
cette forêt semi-naturelle, il fit lâcher des milliers d’ani-
maux : autruches, cerfs, sangliers, daims, chamois, girafes,
que chaque citoyen eut le droit de venir chasser et tuer
à sa guise.
Les représentations, celles où les animaux n'étaient
pas sacrifiés, se terminaient parfois par une tombola
dont les lots étaient représentés par les animaux eux-
mêmes. Nous le savons par ce que Lampride nous
a dit d'Héliogabale‘, et par une inscription trouvée
dans un des thermes de Pompéi, Ce dernier docu-
ment nous apprend que, lors de l'inauguration des
thermes, l’an 4 ou 5 de notre ère, Cneus Alleius Nigidius
Maius, chef de la colonie pompéienne, donna, dans l’am-
phithéätre de la ville, une grande représentation de
chasses d'animaux et d’athlètes. On dressa des tentes,
nous dit l'inscription, pour préserver les spectateurs des
rayons du soleil, et l’on jeta sur les gradins des bulletins
portant l'indication de quelque don en nature, des-
1 Voir plus haut, p. 106.
126 ANTIQUITÉ
tiné à celui qui avait la chance de recevoir le bulletin, Il
est probable aussi qu’à la fin de l'empire, on distribuait
aux spectateurs, ou on jetait peut-être encore sur les gra-
dins, des médailles en cuivre à bord contourné, appelées
aujourd’hui médaïllons contorniates, et dont une des faces
représentait quelque scène du cirque ou de l’amphi-
théâtre”.
D’autres fois, on donnait en spectacle des duels d’ani-
maux. On faisait combattre des éléphants contre des
taureaux ou des rhinocéros, des lions contre des tigres
ou des buffles, destigres contre des ours, des chiens contre
des cerfs, etc.” Les maîtres du combat (magistri) excitaient
les animaux en leur faisant boire au préalable des infu-
sions de riz et de roseau‘, en leur jetant, pendant le
combat, des tisons ardents ou des mannequins de paille
auxquels on donnait la forme humaine et que l’on couvrait
d'étoffes aux couleurs brillantes *, en les attachant deux à
deux à une même corde et en les poursuivant dans l’arène
à coups de fouet ou de pique.
D’autres combats mettaient des hommes ou des femmes
en présence d'animaux féroces, le plus souvent sans
leur donner le moyen de se défendre. C’étaient généra-
lement des criminels (parricides, assassins, séditieux)
ou des esclaves condamnés aux bêtes par leurs maîtres * ;
1 Fiorelli.
2 Voir pour la description et la figuration de ces médaillons, J. Sabatier.
3 Voir les différentes représentations du cirque et de l’amphithéâtre aux
sources que nous donnons au cours de notre travail, en particulier les pein-
tures de Pompéi et les médaillons contorniates ; un de ces derniers montre,
dans l’arène du Colisée vue d’en haut, un éléphant monté par son cornac en
présence d’un taureau (J. Sabatier, pl. VITE, rr).
* Elien, Animal, XIII, 8.
5 Ces hommes de paille (homines feneos) passèrent alors à Rome dans le
langage symbolique pour désigner, comme on le fait encore aujourd'hui, un
personnage subalterne destiné à recevoir les coups à la place d'un person-
nage plus important. (Voir Beurlier, p. 81.)
$ La loi défendit bientôt aux citoyens de faire exposer leurs esclaves aux
bêtes. (Voir Friedländer, II, 108, et Wallon, III, 245.
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 127
mais on livra, au même supplice, certains prisonniers de
guerre qui avaient particulièrement excité la colère du
peuple romain, et enfin des chrétiens‘.
La veille du supplice, on offrait généralement à ces
malheureux, un festin public, qu'on nommait par une
sorte d’ironie le « repas libre », et au cours duquel ils
recevaient les derniers adieux de leurs parents et de
leurs amis*. Le lendemain, à la première heure du jour,
on les faisait monter sur des chariots entourés de gardes
et on les conduisait ainsi jusque dans l’arène. On les
promenait d’abord tout autour des gradins couverts de
peuple, puis on les faisait descendre et on les disposait
pour le supplice. Les uns étaient attachés, les mains
derrière le dos, à un poteau planté dans le sol de l’arène;
ce poteau était élevé sur une estrade ou encore fixé sur
un chariot mobile qu'un bestiaire, aidé sans doute par
d’autres belluaires, faisait évoluer prestement au milieu
de l’arène, de manière à prolonger les hideuses péripéties
du supplice* ; d'autres étaient enfermés dans des filets,
telles Blandine, Perpétue et Félicité ; ou bien, lors des per-
sécutions de Néron par exemple, des femmes étaient atta-
chées aux cornes d’un taureau furieux, de manière à jouer,
dans toute sa réalité, la fable terrible et passionnante
1 Saint Alexandre et sainte Blandine à Lyon; saints Saturnin et Revocatus,
saintes Perpétue et Félicité à Carthage ; la vierge Marciana à Césarée de
Mauritanie ; Agapit, à Préneste ; sainte Thècle à Antioche; Andronic,
Tarachus et Probus, en Cilicie; Abdon, Sennen, Floscel et beaucoup
d’autres à Rome.
2 Voir, par exemple, le récit des martyres de Perpétue et de Félicité.
3 Nous trouvons cette scène représentée sur un vase céramique de la
Gaule romaine décrit et figuré par Déchelette (t. II, n° 64r.) Ce vase montre
une pauvre femme nue promenée ainsi sur un char devant une lionne qui
finit par l’atteindre et lui déchire l'épaule droite. Les numéros 642 à 645
du même ouvrage montrent d’autres femmes nues attachées debout les
mains derrière le dos à un plateau et entourées de lions, de tigres, de pan-
thères et de cervidés. On trouve encore des représentations d'hommes et
de femmes attachés à un poteau et exposés aux bêtes, dans Le Blant, fig.
p. 288, La Faye, p. 97-116 et Rossi, cité par Le Blant.
128 ANTIQUITÉ
de Dircé', Quelquefois aussi, il est vrai, on laissait les
condamnés entièrement libres dans l’arène et on leur
permettait d'attendre les bêtes féroces le fer à la main.
Quand tout était disposé, les gardiens et les soldats
se retiraient ; les trappes ou les herses de fer étaient
relevées avec fracas, et les bêtes féroces se précipitaient :
c'était un taureau ou une vache furieuse qui fonçait sur
un esclave, le renversait, le poussait de ses cornes, le
roulait, le lançait en l’air et le piétinait avec rage; c'était
un ours de Calédonie qui étreignait de ses bras et brisait
dans sa gueule un brigand couvert de crimes , c'était un
tigre qui s’avançait en rampant vers une pauyre femme
tremblante d'’effroi : il bondit, saisit sa victime à la
nuque et la traîne longtemps, longtemps, autour de la
piste avant de se mettre à la dévorer, En quelques ins-
tants tous ces pauvres corps avaient perdu forme hu-
maine et l’on ne voyait plus que des chairs en lambeaux,
vivantes encore et palpitantes parmi les flots de sang
s’écoulant des membres brisés *. Parfois aussi, il est vrai,
les bêtes féroces se contentaient de renverser ou de blesser
les victimes, ou même ne voulaient pas y toucher ; le cas
célèbre de l’esclave Androclès ne fut pas le seul qui rem-
plit d’admiration le peuple romain; le philosophe Sénèque
parle également d’un lion qui, reconnaissant son ancien
maître parmi les victimes de l’arène, vint tout joyeux le
caresser et se placer près de lui pour le protéger; les Actes
1 Les anciens étaient familiarisés avec cette fable par une des tragédies
d’Euripide et par le groupe du taureau Farnèse, qui était bien connu à Rome.
Cette sculpture, aujourd’hui au musée de Naples, appartenait alors au
célèbre homme d’État et écrivain latin Asinius Pollio, qui ne fut pas seule-
ment le protecteur des arts et belles-lettres que célèbrent Horace et Virgile,
mais encore qui ouvrit, en l’an 38, la première bibliothèque publique et un
des premiers musées d’art que Rome ait possédés.
2 Ces descriptions ne sont guère que la traduction littérale des auteurs
romains qui avaient assisté à ces spectacles.
3 Benef. I], 19.
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 129
des Martyrs nous montrent encore des lions ou des ours
refuser de toucher aux chrétiens‘ ou bien se borner à les
traîner quelques mètres sur le sable de l’arène sans leur
faire d'autre mal. Ces faits ne devaient pas être un spectacle
rare, car les Actes ne s’en étonnent pas autrement; ce ne
fut que beaucoup plus tard qu’on voulut y voir la marque
d’un miracle. Les spectateurs eux-mêmes montraient par-
fois du reste quelque pitié ; lors des martyres des saintes
Perpétue et Félicité, par exemple, on vit le peuple de
Carthage s'opposer d’abord à ce que ces jeunes femmes
fussent montrées nues dans l’arène*, puis refuser absolu-
ment qu'on les exposät une seconde fois à une vache
furieuse qui n'avait fait d’abord que les renverser et
déchirer leurs robes ; elles furent mises à mort par un
gladiateur qui les frappa de son épée, ce qui était la règle
pour toute victime épargnée ou seulement blessée par
les bêtes : plus tard, la loi voulut que tout condamné,
qui avait lutté contre les bêtes féroces et qui était resté
vainqueur, füt remis en liberté. |
VII. Les combats contre les animaux de l’amphithéâtre
étaient, à la vérité, peu redoutés des Romains, à tel point
que des esclaves offraient à leurs maîtres, pour expier
une faute qu'ils avaient commise, d’aller combattre dans
l'arène”. On y vit également des citoyens libres, des
médecins, et de nobles patriciens faire montre de leur
force et de leur courage ; on y vit des empereurs tel que
1 Par exemple : Abdon et Sennen, Agapit, Andronic, Tarachus, Probus,
Saturnin, Revocatus et sainte Thècle.
? On trouve nombre de documents iconographiques représentant des
femmes nues exposées au dernier supplice, et pourtant voici un autre docu-
ment écrit qui nous montre combien les Romains avaient le respect de la
pudeur de la femme, Au temps de l'empereur Maximin (Ile siècle) une femme
conduite à la mort ayant été, sur le trajet du supplice, complètement
dépouillée de ses vêtements, « le bourreau convaincu de cette atrocité, fut
brûlé vif ». (Ammien Marcellin, liv. XX VIII, ch. 1.)
? Ceci fut défendu par un édit d’Antonin le Pieux. (Wallon, II, 245.)
5 9
130 ANTIQUITÉ
Commode; enfin, au temps de Titus, il y eut même des
femmes, de basse condition il est vrai, qui prirent part
aux chasses de l’amphithéâtre *.
Habituellement, pourtant, c’étaient des gladiateurs, des
rétiaires, ou encore des hommes de profession qui com-
battaient les bêtes. Les bestiaires (bestiarii) comme on
appelait ces hommes, s’instruisaient à ce métier de père
en fils, comme les saltimbanques d'aujourd'hui, ou bien
allaient dans des écoles spéciales qui leur étaient géné-
ralement communes avec les gladiateurs*. On distinguait
plusieurs sortes de bestiaires : les succursores, qui com-
battaient l’animal en le harcelant continuellement tout
en l’évitant toujours, comme le font actuellement, dans
les courses de taureaux espagnoles, les chuwlos et les
banderillos ; les taurencentæ ou taurarii, qui avaient la
spécialité de combattre les taureaux, quelquefois dans
des amphithéâtres spéciaux ‘; les venatores et les sagit-
tarit, dont nous avons déjà parlé; enfin les wrsari qui
combattaient plus spécialement contre les ours (Corpus
inscrip., t. XII, n° 553).
Dans l’origine, les bestiaires qui combattaient à pied et
corps à corps étaient complètement protégés, comme
les gladiateurs, par une armure défensive avec casque
1 L'empereur Commode, dont Dion Cassius vante les exploits sur l'arène
du Colisée, est représenté, sur quelques monnaies, à cheval, armé d'une
lance et attaquant un lion (J. Sabatier, p. 58). On dit également que Néron
combattit des bêtes féroces à l’Amphithéâtre. Un médecin, bestiaire d’occa-
sion, est cité dans le Corpus Inscript., t. XII, n° 533.
2? Voir Martial. Sur Les spectacles, 7 et 8, et Dion Cassins, LXVI, 25.
* À Rome il y avait une école spéciale pour bestiaires que Domitien fit
établir sur le mont Cælius, tout près du Colisée ; il y avait alors, dans le
même voisinage, trois écoles de gladiateurs.
Une des peintures du tombeau de Scaurus, à Pompei (Gusman, p. 184)
montrait comment on familiarisait les jeunes bestiaires avec l'aspect-des bêtes
féroces. On y voyait un jeune homme attaquant une panthère furieuse qui
était retenue au cou par une longue corde attachée d'autre part à la sangle
d’un taureau paisible.
# Varron, II. Voir aussi Beurlier.
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 137
et bouclier ; Pline nous dit même que l’on vit, de son
temps, des bestiaires revêtus d’armures d'argent, et des
documents anciens nous les montrent avec un casque
orné d’une longue plume d’autruche retombant sur le
côté. Mais les plus courageux de ces hommes prirent de
bonne heure l'habitude de combattre vêtus d’une simple
tunique, le bras droit entouré de bandes de drap ou de
cuir, les jambes serrées dans des bandages ou même le
corps entièrement nu. Ils attaquaient ou recevaient l’as-
saut des bêtes féroces n'ayant parfois aucune arme entre
les mains ; forts et habilement entraînés, ils assommaient
littéralement les ours d’un coup de poing asséné sur la
tête en un point donné ‘; ils se précipitaient sur les lions,
leur enlacaient le cou de leurs bras robustes et, appuyant
fortement leur menton contre la nuque de la bête, ils
parvenaient à l'étrangler; ou bien encore, renouvelant
l'exploit de Lysimaque, ils étouffaient les tigres et les
lions en enfoncant profondément le poing dans la gorge
et en s’agrippant à la base de leur langue*?.
D’autres fois encore les bestiaires poursuivaient l'ani-
mal armés d’un lasso, d’un grand fouet ou d’un long
bâton ; au moyen de ce bâton ils sautaient par-dessus le
corps de la bête furieuse au moment où elle s’élançait,
puis, saisissant fortement sa queue, ils s’amusaient à
tourner en rond avec elle ; d’autres fois enfin, ils la met-
taient à mort au moyen de l’épée, de la lance ou de l’épieu
et, si l’épieu leur était arraché des mains, ils se servaient
du couteau *.
1 « La tête, très forte dans le lion, est chez l'ours d’une extrême fai-
blesse... souvent on en a vu dans l’arène tomber morts d’un seul coup de
poing sur la tête. » (Pline, VILLE, 54.)
? Des exploits semblables ont été renouvelés, dans les temps modernes,
sur des tigres aussi bien que sur des lions, et par des hommes non entraînés.
Voir, par exemple : Pierre Kolbe, t. ILE, p. 5 et 7 et ce même ouvrage, p. 281.
* Pour tous ces jeux de bestiaires, voir er particulier : Martial, Épigr. XIV,
132 ANTIQUITÉ
Les bestiaires nous apparaissent ainsi comme des sortes
d’acrobates exercés à toutes les souplesses du corps et
familiarisés avec toutes les ruses des animaux. Malgré
le mépris général dans lequel on tenait leur profession,
ils faisaient pourtant l'admiration des Romains, et Martial
va jusqu’à dire que leurs exploits surpassaient les tra-
vaux d’'Hercule. Ces jeux de l'arène étaient donc, pour
les hommes qui y prenaient part, moins périlleux qu'on
ne se le figure, et cela, d'autant plus encore que les bes-
tiaires avaient, à leur disposition, divers moyens de se
soustraire à l’atteinte des bêtes féroces. Cassiodore, qui
écrivait, il est vrai, à la fin de l’Empire, et aussi d’autres
documents * nous montrent, en effet, dans l'amphithéâtre
de Titus, des bestiaires portant des gerbées de roseaux
dont ils savaient s’entourer prestement quand l'animal
s’élançait, ou bien roulant devant eux un gros rouleau de
bois qui les protégeait ; du reste, ils pouvaient se réfugier
dans les loges placées sous le podium, ou bien derrière
la barrière circulaire qui existait parfois autour de l'arène;
même, quand ils étaient surpris au milieu de l’arène ils
trouvaient là encore, à leur disposition, des portiques
de bois sur lesquels ils pouvaient grimper, ou des cochleæ
derrière lesquelles Cassiodore nous les montre apparais-
sant tantôt de face, tantôt de dos, échappant toujours,
et comme voltigeant entre les griffes et les dents des
lions.
L'on comprend donc que les Romains, hommes d’édu-
cation plus rude et moins sensibles que nous, animés de
30, 31, et Spect. ; Pline, VIII, 34 et 54; les médaillons contorniates figurés
par Sabatier (pl. VIII, fig. 14, pl. IX, fig. 4, 5,8, 9, 10; pl. X, fig. x); les dip-
iyques dont nous parlons plus loin (p. 141) ; les plombs ou tessères figurés
par Rostovtsew (p. 177-183); les vases de la Gaule romaine reproduits par
Déchelette (t. II, p. 97 et suivantes), etc.
1 Cassiodore, Var. Liv. V, Ep. 42, p. 675 — J. Sabatier, IX, fig. 4, 5, 9.
— Daremberg et Saglio, art, Cochlea, p. 1266. — Documents iconographiques
cités.
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 133
forces physiques et morales que nous ne connaissons plus
guère aujourd'hui, soient arrivés à se passionner devant
de pareils spectacles où l'intelligence, le sang-froid et
l'adresse de l’homme se trouvaient aux prises avec la
force brutale et parfois aussi avec la ruse de la bête. Ils
voyaient dans ces jeux, et avec quelque raison peut-être,
des œuvres moralisatrices, en ce sens qu’elles étaient
éducatrices du courage. Ce ne sont pas là, disait Pline,
« de ces spectacles efféminés, bons seulement pour
énerver et amollir les âmes; ce sont des spectacles essen-
tiellement propres à enflammer le courage, par le mépris
des blessures glorieuses et de la mort, en montrant aux
hommes que l'amour de la gloire et le désir de vaincre
peuvent se loger jusque dans les corps d’esclaves et de
criminels ». Nous devons dire cependant que tous les
Romains ne prenaient pas le même plaisir aux jeux des
bestiaires. Déjà, aux temps de Pompée et de César,
Cicéron s'écriait : « Quel plaisir cela peut-il faire à un
homme bien élevé de voir un homme faible déchiré par
un animal d’une force gigantesque, ou un animal superbe
perforé d’une javeline‘! » Plus tard, dans une très belle
lettre *, Sénèque venait condamner ces spectacles au nom
de l’humanité; mais ce furent surtout les difficultés
croissantes de se procurer en nombre suffisant des ani-
maux d'Afrique, la perte des grandes richesses et enfin l’in-
fluence du Christianisme, qui vinrent peu à peu restreindre
ces coutumes sanglantes sans parvenir cependant à les
faire disparaître tout à fait. En l'an 326, treize ans après
le célèbre édit de Milan par lequel il avait donné la liberté
aux chrétiens, Constantin condamnait les spectacles san-
1 Ciceron, Epistol. ad famil., liv. VII, Ep. 1 ad Marius (éd. Nisard, t. V,
p. 126, n° 126).
? Sénèque, Ep. à Lucilius, ep. VII (éd. Baillard, 1861, Il, p, 10; éd.
Nisard, 1838, p. 532).
134 ANTIQUITÉ
glants, en général, et abolissait la profession de gladia-
teur. Cette défense n’eut qu’un temps, du reste; bientôt
les gladiateurs et les bestiaires réapparaissaient à l’am-
phithéâtre d’Antioche et à celui de Constantinople et,
en Occident, on vit encore Honorius, lors de son sixième
consulat", puis Eutaricus, le gendre de Théodoric, quand
il vint en grande pompe à Rome, pour y célébrer égale-
ment son élection de consul, donner en spectacle, comme
autrefois, de grandes chasses d'animaux africains*. Avec
la chasse d'Eutaric, qui eut lieu en lan 519, disparut la
dernière grande ménagerie du Colisée et de l'antiquité.
L'Italie était alors aux mains des Barbares et Rome, qui
avait cessé d’être la capitale du monde, depuis Constantin,
allait entrer dans une période de profonde décadence
pour une longue durée de siècles.
VII. Nous croyons utile, pour l’histoire des sciences
zoologiques, de terminer cette étude par une liste, qui
sera certainement incomplète, des espèces d'animaux que
nous avons reconnu comme ayant paru dans les ména-
geries, loges, pares, volières et piscines des Romains,
ou comme familiers de la maison’. Nous dressons cette
liste d’après la classification et les noms latins de l’époque
impériale, mais en faisant remarquer que la concordance
avec les noms français actuels est parfois bien difficile à
déterminer exactement.
! Claudien. Sur le sixième consulat d'Honorius, vers 618 et suiv., p. 67b
de Fédit. Nisard.
? Cassiodore, Var. Liv. V. Ep. 42, et Chronicon, p. 1248.
# Des essais semblables à celui-ci ont déjà été faits par Mongez, par Fried-
länder, II, p. 281 et par Saglio, Dict., art. Bestiæ.
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 133
LISTE DES ANIMAUX SAUVAGES QUE L'ON CONNAIT COMME
AYANT VÉCU DANS LES MÉNAGERIES ROMAINES
NOMS DE L'ÉPOQUE NOMS ACTUELS
L. BESTIÆ IMMAXES. BÊTES FÉROCES.
(Ciceron. Tusc. V. XIIL. 38).
Africanæ (s. c. bestiæ). . . . . . . Africanes?.
SENTE Sorte d'ours.
SCPI PP Lynx commun.
Crocotta, Crocutta ou Crocuta. . . Hyène d'Ethiopie.
D : Lion.
Leo non jubatus?. . . . . . .., Lion, guépard.
0 + - . « . Panthère, léopard.
Bupus cervarius . . . * : . . .:. Lynx commun.
Lynx (Pline VAE, 52). . . . . . . Caracal.
: | 1. TONNES RE MEUL E U ES Loup d'Éthiopie (Solin, Polyhistor.,
ch. xxxr).
Sd FenNir s Panthère *.
Li 2 PANNEAU Panthère ou léopard.
bn Once* >
Rufius (mot gaulois). . . . . . . . Lynx commun.
Thos (Oppien. Liv. III) . . . . .. Hybride de loup et de panthère.
SIENNE Panthère, Tigre.
ne ra Ours blanc, ours brun.
? Pour les sources non indiquées voir le Glossarium de Du Cange et le Dic-
tionnaire latin-françcais de Ch. Lebaigue.
? Cette expression, qui est encore employée par Rabelais, désignait surtout
les panthères, les léopards et les lynx. On disait encore : Feræ Libycæ.
* Les Romains distinguaient des lions à crinière longue et lisse, des Hons
à crinière courte et crêpue et des lions sans crinière. Ces derniers ont été
assimilés aux guépards ; mais les Romains pouvaient connaître aussi l'espèce
de lion sans crinière qui a été décrite, pour la première fois, dans les 7rans.
of the z0ol. Soc. of London, 1, p. 174.
* Xénophon, dans ses Cynégétiques (C. XI), distingue deux sortes de pan-
thères : les Ilépôæhi et les [lévônos; peut-être que ce dernier terme s’ap-
plique spécialement au guépard. Les latins appelaient aussi le mâle de la pan-
thère pardus, mais c'était là un mot sur l'usage duquel les anciens eux-
mêmes ne s'entendaient pas bien (V. Otto Keller, p. 387).
136 ANTIQUITÉ
BÊTES FAUVES
IT. BESTIÆ FERÆ ANIMAUX SAUVAGES NON FÉROCES
AUGAx . . . . . #1.) 0e COUMOe,
Abe. ie SUN ESS MU NEEER
2 + LT SR rm AA FER At Mes PUR
Aper cornutus . . . Babiroussa.
Aper non sive cornibus {Calpurnius
7° églogue, vers 58) . . . . . . . Babiroussa.
Apéro SA UT Sen
Anis, sie, L'outil 40 0 Cr ME OCR TON TRES
RU RETRO A a ET LE RE AN Rd | A
Bonasns sir NS TT IN LT Munpehe PNSONT
Bos egyptius. . . . . : . . . . . Rhinocéros unicorne et bicorne.
Bos etiiopié 5,5 re QU id.
Bos lucas ou luca. . . . . . . . . Bœuf de Lucanie ou Eléphant.
Bos pæoniæ . . . . . . . . . . . Bœuf de Péonie ou Bison.
Bubalus . . . . . . . . . . . . . Bubale ou Bœuf d'Afrique. Antilope.
Camelopardalis,. . . . . Girafe.
Camelopardalus et Camelopardus. * id.
Lamelns sut it ir it Que A CR
Caprea, . . . . . . . . . . . . . Chèvre sauvage, Chevreuil.
CMMODIGDAR LL RTS EN QU SEE NS
Cervus. . . s. O6Pf:
Cervus palnatus (Capitol. Il) . Chevreuil, daim.
Damas de ONU CRU
Dorca, Dorcas ...,,1. 401120 Caselle:
Bale: |, . . . . . . .« Rhinocéros bicorne.
Elephas, Elephantus tie ire LOT) MN ODRARE
Abex. 4506 tt LA 7 BobguennR, NON
Road RU RE ANS Pipes DEA:
Laon Dos: diode NE LS SORTIR
PR Gi OT NE PRE ER:
M AUCROPR LL SLT URSS ?
EE BRUT ARNO EP RS Te SO QUEUE SA 2
1 Les anciens confondaient sous ce nom général, comme l'ont fait encore
les modernes tel que Gessner (L. 1. De muribus diversis), beaucoup d’es-
pèces d'animaux appartenant aux genres : Mustela, Lutra, Sciurus, Sorex,
Talpa, etc., qui se rangent actuellement dans les groupes des Carnivores, des
Rongeurs ou des Insectivores.
Ils appelaient particulièrement rats ponthiques ou rats du Pont les ani-
maux qui leur fournissaient des fourrures : la loutre marine, la petite loutre,
la martre, la zibeline, le peregasna, l’hermine, le glouton, la taupe, la taupe
dorée de Sibérie, le desman ou rat musqué, l’écureuil blanc, le petit gris,
l’écureuil anormal, l’écureuil suisse.
L’hermine était appelée rat d'Arménie par les Grecs (Elien) et rat du
Pont par les Romains ; cependant au temps d’Agricola on la nommait encore
hermelæ. Le nom actuel hermine vient du vieux mot francais herménie qui
désignait l'Arménie.
EX
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS 137
LU nr 0 C0
25e: SH
Mus odoratus. . . . . . . . . . . Odontra ou rat musqué.
Mus peregrinus. . . . . . . . . . Odontra, Hermine.
Musponticus. . . . . .. . . . Hermine.
D eee, ::_ . . . 1; : Mertre.
Musimo. Voir Musmo.
Musmo ou Musimo . . . . . . . . Mouflon.
Mustela, Mustella. . . . . . . . . Belette, fouine.
Nabathæa bellua . . . . . Eléphani. Ée
Nabu ou Nabun (nom égyptien). . . Girafe. <
Onager-Onagrus . . . . . . . . . Ane sauvage, Onagres.
id. «+ «+ + + + Chevaux sauvages, Zèbres
Oves feræ ae . «+ - «+ «+ . . Moutons sauvages.
ue. . «+ . . . . Antilopes oryx.
Pygargus. . . . . . . . . . . . . Gazelle, Chevreuil de Tartarie.
Rhinoceros. . . . . . . . . . . . Rhinocéros unicornes et bicornes.
4. J.,1) : Beureul
Strepsiceros . . . . Gazelle-Coudou. ;
Tauros (Calparnius, _ épilogue).. . Zébu(?)
a . . Bison.
5 L : à . . Renard, Lycaon.
III, BESTLÆ poMEsTIcÆ ANIMAUX VIVANT DANS LES MAISONS
ne a a ."4 ) Hilo; œgéaénal.
Canis, catulus, catellus . . . . . . Chien!.
En 5 5 21 2: Cat
Callitriches . . . . . . . . . . . Singes d'Ethiopie.
Cebus. Voir Simius.
Cercopithecus. Voir Simius.
Cuniculus . . . PTE 1 5
Cynocephalus. Voir Simins.
Feles, felis. . . ST de a aa 70 RO
Ichneumo +... -Mangoëste,
Lepus . dead ane a à à 5.0: LOVE CORBNR.
Mustela . . . . Belette, fouine.
Niveos lepores (Calpurnius, e églo-
gue, vers 58) . sd ia ss: Lièvre variable.
Pithecus. Voir PAT
D Ua ou dts à Ses,
1 Les Romains confondaient, sous le même nom de Vulpes, plusieurs espèces
différentes du genre actuel Canis.
? Aristote distinguait quatre espèces de singes qui ont sans doute paru
dans les ménageries romaines : le r{6n70ç qui est le magot, le xuvoxeoædog,
qui est le cynocéphale, le x%60ç, qui est la mone, et le xotporthr;x06, ou
singe-cochon qui est un babouin. Deux ou trois siècles après Aristote, les
auteurs grecs créaient les mots de Kesoxomtônzos (xéoxos queue; r{ônxos
singe) pour les singes à longue queue et de Ka) AatË (x4koç, parure, beauté ;
0ptE, poil) puur distinguer le cercopithèque callitriche ou singe-vert.
138 ANTIQUITÉ
IV. ANIMAUX VIVANT DANS DES BASSINS
Cale ee SNS ANT Conte
Crosodiue is: !,02 tom Ms CR Om One;
Des 2 QAR NaMle Lt St ne oser à
Méstdo. ii.) ci NUE EDR:
Nitulos marinus. 4,4 "Phoque.
V. AVES CARNIVORÆ OISEAUX CARNASSIERS
Aceipiler 55:00 RU EURE Épervier.
Aquila 00 ONE AR EUR Ne
Nyotioorar 20 0 EL QE SR EN A TERRE So
ETS SANTE TAPIS RER RO ARE ANR se 10 OR Moyen due?
Scopes. . 1.1, LL 1409) Rapaces nocturnes, PeRt'ane?
VI. AVES LOQUACES AUT VOCALESET A. CANTRICES AUT OSCINES (Varr. Plin.}
OISEAUX PARLEURS et OISEAUX CHANTEURS
Aoanthis 11023 D'UN ENS ET OR ANEONMPer EE
Carduelis , . . . « «+. .« .« Chardonneret.
Cercion (Elien XI. 3). ... . + .« «+ Etourneau indien?
Chrens: 0 AS ANTENNES ER ee
Erithaeus . : 5. d.24 4,00. Rougegorge.
Grâcalus "5008 NERO GER ICRONCEE
Luscinia, lusciniola . . . . . . . . Rossignol.
Perdin initie Se Ar A RTE ON Rene.
Pica, pica glandaria . DIR SEM ER
Paittacuss 251552 0 CM NE NE De an CAS Le
CARRE A) A LAN TE AE AU LE TE EE SRE
SEL T0 EP NP NE ET RP A SALE PA ECS
VII. OrsEAUx Divers
Afra avis (Horace, Juvénal). . . . . Pintades à caroncules bleues.
à NS A EEE AN BARS QE 6 7 2 Le À
Ardea, ardeola dde tnt AN LE ENONCE SERRE
Avis numidica (Pline) . . . . . . . Pintade à caroncules rouges.
Giconie. sit US UT EE one
Golba L'iE IUAeN IR RRNENTN EN: n eR
COPAFDUR LEE DDASS TEE
Cyenns, Oleri "a LUS TPE
Gallina africana (Varr. Colun) . . . Pintade à caroncules rouges.
Gaïllina numidica (Varr.). . . . . . id.
Grue | UMA CRE AC A REP Et ER
Ibis . RER RU RE RSR CAN en 7 à
Lynx: + . . .… Torquol, Bergeronnette.
Lybycæ éhuien (Martial) . . . . .« Pintade à caroncules bleues.
1 Les Romains avaient dans leurs volières : la grande perruche verte à
collier rouge et la perruche alexandrime. Ils ne connaissaient pas les perro-
quets.
s cerulea (Varr.
ca (Colum Mart.).
CHAPITRE V
LES MÉNAGERIES DU MOYEN AGE EN ORIENT, EN
ITALIE, EN ANGLETERRE, DANS LES PAYS-BAS ET
A AVIGNON.
4. La fin de l'Empire romain et les ménageries de Constantinople.
2. Les ménageries en Italie.
3. Les ménageries des rois normands en Angleterre, à Woodstock et à
Londres.
4. Les fosses à ours et les loges à lions chez les Seigneurs des Pays-Bas.
Ménagerie du Pape à Avignon.
I. Les causes de décadence qui amenèrent peu à peu
la disparition des grandes ménageries dans Italie
ancienne se firent moins sentir dans l’empire d'Orient
qui était resté plus à l’abri des barbares et qui pouvait
toujours tirer facilement des animaux d’Asie. Aussi,
malgré les invectives de saint Grégoire de Nazianze,
saint Jean-Chrysostome et saint Cyrille’, les chasses
d'animaux à l’Amphithéätre continuèrent comme aux pre-
miers temps, chez les Byzantins, et durèrent au moins
jusqu'au début du xn'siècle, malgré quelques arrêts pas-
sagers. Un certain nombre de documents, malheureuse-
ment un peu décousus, que nous rapportons ici, ne lais-
sent aucun doute à cet égard”.
En l’an 439, Anastase, qui n’était pas encore empereur
mais simple officier de la cour, reçoit d’un prince indien
un éléphant et deux girafes. À peine couronné, il supprime
4 Cités par Wallon, III, p. 427.
? Ces documents seraient à compléter par la lecture attentive des chroni-
queurs byzantins, et des historiens des croisades arabes, turcs et latins.
Quelques données précieuses ont été prises à J. Sabatier, p. 16 et suivantes.
POP RER Se ET ner on PCs
TE WXE
ANUS ET ENRELS
LES MÉNAGERIES DE CONSTANTINOPLE 141
lobligation pour les hauts fonctionnaires de donner des
jeux d'animaux (Théophane) ; mais la coutume n'en con-
tinue pas moins, car nous voyons trois diptyques consu-
laires de son règne représenter toujours les mêmes
spectacles. De ces diptyques, l’un montre quatre bes-
tiaires combattant contre autant de lions qu'ils percent
de leurs lances ; l’autre, qui concerne un certain Aréo-
bindus, consul en l’an 506, représente des hommes sans
armes luttant contre des ours dans une arène munie de
barrières, de portes cochleæ et de troncs d'arbres; le
troisième enfin, qui date du consul Anastase, en 517,
montre, avec les mêmes portes, des bestiaires se jouant
dans l’arène au milieu de lions et de panthères'.
Il y avait alors, à Constantinople, deux Amphithéätres :
celui des Prasiniens (les Verts) et celui des Vénètes (les
Bleus) *. Un jour le gardien des ours de l’Amphithéâtre
des Verts, qui s'appelait Acace, étant venu à mourir, sa
veuve, après être restée dans sa place pendant quelque
temps, en fut dépossédée pour un autre, par le Directeur
des jeux ; il faut croire que la place était bonne car Pro-
cope, qui vint peu de temps après ces événements habi-
ter Constantinople, nous raconte que cet autre avait
donné de l'argent pour l'obtenir. Quoi qu'il en soit, la
veuve d’Acace, après avoir réclamé inutilement, eut la
chance de retrouver immédiatement un même emploi à
VAmphithéâtre des Bleus qui venaient justement de
perdre leur gardien. Là, tout en continuant à nourrir
des ours, elle apprit à une de ses filles, la jeune Théodora,
4 Ce dernier, qui se trouve à la Bibliothèque nationale, Cabinet des Mé-
daïlles, a été reproduit par Gorius : I, table VII, p. 219, et Ch. Diehl,
p- 255. Les deux autres sont également figurés par Diehl, p. 453.
2 Procope IX, 1, 2.
L'un de ces amphithéâtres était situé près du port de Julien, comme le
laisse entendre cette phrase du Codex Theodosianus : inter amphiteatrum et
D. Juliani portum per littus maris (XIV, 6, 5).
142 MOYEN AGE
à dresser des oies pour les spectacles de l’'Amphithéâtre.
Le jeu était simple : il consistait, pour la fille, à s'étendre
par terre sur le dos, à répandre sur son corps, à peu près
nu, des grains d'orge, et à commander aux oies de venir
prendre délicatement ces grains un à un'. La jeune
byzantine ne tardait pas du reste à augmenter et à varier
ses talents car, quelques années après elle devenait la
maîtresse, puis la femme de Justinien. Sur le trône, elle
resta fidèle à ses origines et c’est sans nul doute à son
influence, autant qu’au goût personnel de son mari, que
l’on dût alors de voir les spectacles de l'Amphithéâtre
refleurir avec plus de luxe que jamais.
En 521, en effet, Justinien, ayant été élevé à la dignité
consulaire, dépensa, à cette occasion, 238.000 sous d'or
pour donner des jeux splendides qui le désignèrent dès
lors à la faveur du peuple ; il fit paraître, en particulier,
dans ces jeux, vingt lions et trente panthères (pardos) ?,
pris parmi d’autres animaux de la ménagerie. Proclamé
empereur, six ans plus tard, il favorisa à nouveau ce
genre de spectacle et même, par une loi de 536, reve-
nant aux anciennes coutumes, il prescrivit expressé-
ment aux consuls entrant en charge de donner au peuple
le spectacle de combats d'animaux”; seulement, il défen-
dait aux prêtres et aux évêques d'y assister”. |
Nous avons là, dans notre histoire, une lacune au
début de laquelle il faut placer un ivoire du musée du
Louvre, dont la partie inférieure représente des person-
nages venant offrir à l’empereur des animaux. Nous retrou-
vons les ménageries à Constantinople, au xr° siècle, avec
1 Procope, IX, 7.
2? Marcellinus (Comes). Chronicon, Ind. XIV, éd. Migne, col. 940.
# Justinien : Nov. CV, chap. I, cité par Friedländer, IL, p. 181.
* De re episcopali audientia, L. 34 (534) C.-3., I, IV. cité par Wallon,
INT, 429.
5 Salle de Clarac : Plat de reliure avec l’image d’un empereur du vi° siècle,
LES MÉNAGERIES DE CONSTANTINOPLE 143
Constantin IX qui reçut du sultan d'Égypte un éléphant
et une girafe. Il paraît que la passion des Grecs pour les
jeux du cirque et les combats de bêtes féroces ne fit
alors que s’accroître, mais nous n'avons plus aucun ren-
seignement direct sur ces combats. Nous savons seule-
ment qu'en 1101, quand les croisés lombards arrivèrent
devant Constantinople et qu'ils voulurent entrer par la
porte de Carsia ou Charsias (aujourd'hui Egri-Capou près
de la Corne d’or), ils virent accourir devant eux des lions
et des léopards qu’on avait déchaînés ; ces bêtes féroces
se jetèrent sur les premiers qui parurent, mais bientôt
la foule des pèlerins accourut avec des épieux, des lances
et des javelots ; tous les lions se firent tuer plutôt que de
céder ; les léopards, moins aguerris, grimpèrent le long
des remparts comme des chats, et s'enfuirent vers la
ville. Les croisés, furieux, les poursuivirent et entrèrent
en désordre dans le palais impérial voisin‘, où ils
tuèrent encore un lion apprivoisé, qui était très aimé *.
Ces animaux, les léopards (guépards ?) surtout, étaient
sans doute des animaux dressés à la chasse, car c'était
une coutume très répandue chez les Byzantins. Voici
comment un contemporain de l’empereur Manuel Com-
mène (1122-1180) nous raconte une de ces chasses :
« Plusieurs de ces animaux‘ sont portés en croupe sur
des peaux de lions par des cavaliers. Les yeux de l’once
sont bandés ; elle a un collier dans lequel est passé une
1 Palais de Constantin Porphyrogénète ou palais de Bélisaire, aujourd'hui
Tekfour-Serai.
? Orderic Vital, cité par Michaud, t. I, p. 493. On trouve également, dans
ce même ouvrage (1, p. 367), l'histoire d’un lion apprivoisé par un croisé,
qui se noya, en voulant suivre, à la nage, le vaisseau qui ramenaït son maître
en Europe.
3 L'auteur, Constantin Pantechnès, évêque de Philippopolis, parle d’onces
et plusieurs points de sa description ne peuvent en effet s'appliquer à des
guépards, mais le mot once (lyncea, luncia, lonce, l'once) voulait aussi bien
dire, chez les auteurs du moyen âge, léopard, panthère ou lynx.
144 MOYEN AGE
forte courroie qui est dans la main du cavalier. Quand le
lièvre se lève, on débande rapidement les yeux de l’ani-
mal carnassier et on lui montre le gibier. En trois ou
quatre bonds prodigieux, l’once lâchée atteint le fugitif,
le saisit de ses deux terribles pattes de devant, puis le
prend tout sanglant dans sa gueule et revient les yeux
ardents, la démarche lente et fière vers son maître.
« Celui-ci, descendu de cheval, caresse l’once et lui
introduit deux doigts dans les narines; l’once, obligée
pour respirer d'ouvrir les mâchoires, laisse tomber le
gibier. Le chasseur s'en empare, lui ouvre le cou et
verse le sang dans une écueille de bois. L'once le boit
avec avidité. Ce régal à peu près fini, le chasseur d’un
coup de pied lance subitement l’écueille au loin. L’once,
furieuse, se jette sur son maître qui oppose à ses griffes
l’impénétrable peau du lion’. »
La prise de Constantinople par les Croisés, en l’an 1203,
et le sac de la ville qui suivit, amenèrent sans doute la des-
truction de l'Amphithéâtre, dont on n'entend plus parler
à partir de cette époque. Toutefois, les empereurs byzan-
tins continuèrent à garder près d'eux des animaux étran-
gers. En 1257, par exemple, Michel Paléologue reçut, du
roi d'Éthiopie, une girafe qu'il fit promener pendant
quelques jours par les rues de la ville, pour le divertisse-
ment du peuple? ; une miniature reproduite par C. Bayet,
et de nombreuses dalles byzantines montrent que la
chasse aux cerfs se faisait toujours au moyen de bêtes
féroces : de lions, de panthères ou même d’aigles*. Bayet
1 Journ. offic. du 5 mai 1869, p. 676, d'après les Mém. de l'Acad. des
Inscrip. et Bell.-Lett.
? Le philosophe Georges Pachymères, qui nous raconte ce fait dans son
Histoire, donne en même temps une description complète de l'animal (liv. IH,
chap. 1v, p. 146-147).
# Le bonnet pointu, qui coiffe dans une de ces figures le conducteur de la bête
féroce, montre que cette miniature est postérieure à la fin du xr° siècle, Cette
LES MÉNAGERIES EN ITALIE 145
remarque justement, il est vrai, que beaucoup de ces
œuvres sont de travail fort barbare et de basse époque,
ou bien de simples répétitions de motifs antiques ; mais
d’autres documents nous montrent que la chasse avec les
guépards, en particulier, était alors extrêmement
répandue dans toute l’Europe orientale. Les Lusignan,
par exemple, seigneurs français qui gouvernaient Chypre
au xrm° siècle, montraient quelques-uns de ces animaux
dans le palais de Nicosie, en compagnie d’une autruche
et d’un mouflon, aux pèlerins qui allaient en Terre Sainte ;
au siècle suivant, un de ces pèlerins admirait 24 léopards
de chasse et 300 faucons de toutes espèces‘ et en 1413, le
roi Jean de Lusignan offrait au marquis d’Este Nicolo, à
son passage à Nicosie un magnifique léopard chasseur ;
à Jérusalem, qui dépendait du même royaume, les pèle-
rins retrouvaient des léoparderies dont la coutume venait
d'Asie”.
II. C’est dans l'Italie du Sud, à la cour de Frédéric II,
roi des Deux-Siciles, que nous voyons apparaître, au
xin° siècle, les premières grandes ménageries de l'Europe
occidentale *, Ce prince, dans lequel le sang allemand
se trouvait mêlé à celui d’une mère napolitaine, avait pris
sorte de bonnet apparut, en effet, dans le costume byzantin, en même temps
que la robe longue à l’orientale vers 1090, un peu avant la première croisade
(Bayet, p. 141, 190 et 294).
? Enlart, a, t. Il, p. 525 et 533, b, p. 205, et Camus, à, p. 129. Il y avait
longtemps que s’était répandue, d’Asie en Europe, la coutume de la chasse
au guépard. Un opuscule grec, composé vers le milieu du vi siècle, dit en
effet que le roi des Indes, qui avait un grand nombre de ces animaux, en
envoya deux, placés à dos d’éléphant et de chameau, à Anastase. C'est de la
même époque que date le premier document indiscutable touchant la chasse
au guépard. Il se trouve dans une épigramme latine de Luxorius, poète qui
vivait à Carthage sous le règne du roi vandale Trasamond (496-523).
J. Camus, c, p. 21 et 22.
? Jacques de Vitry, cité par Camus, c, p. 32.
# Les données sur cette ménagerie sont prises à Brunetto Latini (p. 242),
et, de seconde main, à J. Camus, c, à Burckhardt (II, p. 11) et à Enlart &
(I, p. 204).
1, 10
tés) PP CU 2 POUR 1 CU
4 RL PE LE
146 MOYEN AGE
de cette dernière sans doute, des goûts et des mœurs
orientales, en particulier une véritable passion pour
les animaux. Il étudiait les oiseaux, surtout les espèces
de chasse, les observait, les disséquait même et écrivait
sur eux une sorte d’ornithologie dont nous aurons l’oc-
casion de reparler. Il se faisait envoyer un éléphant
des Indes, donnait au sultan d'Égypte un ours blanc en
échange d’une girafe, faisait nourrir, à Melfi, une once et:
des hyènes, possédait au château de Lucera, qui existe
encore, une « léoparderie où des esclaves maures étaient
chargés d'entretenir et de dresser un grand nombre de
ces animaux sous la direction d’un intendant!»; à Palerme,
sa résidence habituelle, il avait créé une sorte de jardin
zoologique qui fut décrit par Otto de Saint-Blasio ; enfin
partout, à Ravenne, à Pise, à Parme, Crémone, Vérone,
Padoue, Vittoria, on le voit aller accompagné d’une véri-
table ménagerie ambulante comprenant des éléphants,
des chameaux, des dromadaires, des lions, des panthères,
des guépards, etc. Cette ménagerie lui servit encore à
faire parade de grand luxe, par exemple, lorsqu'il se
rendit à Worms, en 1235, pour épouser Élisabeth, sœur
du roi d'Angleterre Henri III. On le vit alors s’avancer
en grande gloire, dit un chroniqueur allemand, suivi de
nombreux quadriges chargés d’or et d'argent, de lin très
fin, de pourpre, de gemmes, de vaisselle précieuse, puis
de chameaux, de mules, de dromadaires conduits par des
Sarrasins, et enfin de singes et de léopards domptés par
des Éthiopiens.
Les ménageries de Frédéric et surtout ses léoparderies
1 « Ainsi, vers la fin de 1239, se trouvant à Pise, il mandait à Rinaldino de
Palerme, de choisir parmi les léopards de chasse confiés à ses soïns, trois
des mieux dressés et trois autres, non dressés, mais sachant pourtant se
tenir à cheval, puis de les amener à san Flaviano avec six léopardiers.
Quelques semaines après, il les faisait venir à Androco. » (Jules Camus,
CP. 33.)
A PR PM RL AP
LES MÉNAGERIES EN ITALIE 147
survécurent à ce grand roi ; on trouve, en effet, en 1269,
un mandement de Charles [°° d'Anjou relatif à la nourri-
ture des animaux de sa ménagerie (voir P. Durrieu, a) ; et
c'est à Naples, apparemment, que Pétrarque, un siècle plus
tard, apprit à connaître les guépards quand il fut envoyé
en ambassade près de la reine Jeanne‘. Ces animaux com-
mençaient alors à se répandre en Italie chez les princes,
et peut-être même encore chez tous les riches, comme
autrefois chez les anciens Romains. Un jour, en effet,
vers l’année 1245, un moine mendiant, étant à Pise,
entrait dans la cour intérieure d’une habitation et là,
sous des pampres qui donnaient une ombre délicieuse,
il voyait des jeunes filles et des jeunes garcons, couverts
de beaux vêtements et à la figure aimable, qui jouaient
des airs très doux sur des vielles ou des cythares, pendant
que d’autres personnes les écoutaient en silence, et que
des léopards et de nombreuses autres bêtes d'outre-mer
reposaient tranquillement à côté d'eux°.
Un siècle après ce gracieux petit tableau de la vie
intime de cette époque, à Milan, à la cour des Vis-
conti, c'était dans un grand diner d’apparat* que les
léopards du prince paraissaient. Après le premier
service, on vit arriver, dans la salle du festin, deux
léopards tenus en laisse par des cordes de soie attachées
à des colliers de velours ornés de boucles dorées :
c'était là, peut-être, une attention aimable et délicate
4 3. Camus, c, p. 36.
? Fra Salimbene de Adam Parmensis ordinis minorum Chronica. Parme,
1857, p. 17.
Camus, qui cite le passage en entier, croit trouver là une scène de la cour
de Frédéric II qui vint à Pise au mois d'août de l’année 1244. Emile Geb-
hart y voit au contraire, une scène de la vie des riches Pisans,
? Le diner de noce de Violante, fille de Galéas II Visconti, avec Lionel,
duc de Clarence, fils du roi d'Angleterre Edouard III, Ce diner, qui eut lieu
le 5 juin 1368, a été décrit par Bonamente Aliprandi, dans sa Chronique de
Mantoue (Muratori Antiquitates Italicæ,t. V, col. 1188). Noir aussi Camus,
c, p. 30.
148 MOYEN AGE
envers le duc Lionel car nous verrons que ces fauves
représentaient, depuis le premier des Plantagenet, le
principal emblème des armes d’Angleterre : après les
léopards, défilèrent, de la même facon, douze couples de
lévriers ou de limiers.
A Rome, c’est également avec des léopards que l’on
voit réapparaître les ménageries; nous le savons par
une note intéressante de M. P. Fedele‘, sur un texte
du xur° siècle où il est question d’une femme qui fut étran-
glée par un léopard, dans la maison de Cencio Frangi-
pane. Les Frangipani étaient alors de ces puissants
barons les derniers consuls romains, qui se partagèrent
au moyen âge, avec le Pape, le pouvoir à Rome; ils
s'étaient fortifñiés sur l’arc de Titus, sur le Palatin, et
dans le Colisée où eut lieu, au mois de septembre 1332,
une course de taureaux, dans laquelle les plus riches
citoyens de la ville vinrent se distinguer. « Tous les
barons des environs y furent invités, trois grandes
dames y eurent l'office de conduire les dames de la ville
à leurs places. On connaît même les noms des cham-
pions qui furent désignés par le sort, ainsi que leurs
couleurs et leurs devises. Dix-huit de ces champions res-
tèrent sur le carreau; neuf autres furent blessés et il y
eut onze taureaux de tués. Les corps des paladins tom-
bés dans le combat furent inhumés en grande pompe, au
milieu du concours général de la population, dans les
églises de Sainte-Marie-Majeure et de Saint-Jean-de-
Latran”, »
A la même époque, et depuis l’an 1100, au moins”, il
1 Arch. d. Soc. Romana di Storia patria, XX VIIL 208, cité par Camus,
c, p. 30.
2? Friedländer, t. II, p. 189, d'après Marangoni, Delle memorie sacre e
profane dell'anfiteatro Flavio (1746), p. 53-55. Voir aussi Gregorovius qui
discute l'authenticité de cette histoire (t. III, p. 662).
5 Honoré d’Autun, cité par Picca.
LES MÉNAGERIES EN ITALIE 149
y avait, au pied du Capitole, une fosse à lions qui avait
été, quelques années auparavant, le siège d’une scène
cruelle. Un jour, en l’an 1328, Louis IV de Bavière,
depuis longtemps en lutte avec le Pape, entrait à Rome
en vainqueur et, bien qu’excommunié, faisait sonner les
cloches en son honneur dans toutes les églises de la ville ;
un moine ayant osé lui résister, l'empereur fit attacher le
pauvre religieux à l’extrémité d'une poutre basculante
que l’on descendit tout doucement dans la fosse aux
lions ; un spectateur raconte que les bêtes affamées se
lançaient pour tâcher de saisir au plus vite la proie
vivante qu’on leur offrait ; il nous les montre s'agrippant
aux vêtements et à la chair du pauvre moine puis retom-
bant brusquement à terre en emportant avec eux des
morceaux du martyre‘. Le dernier lion du Capitole fut
tué en 1414; il s'était échappé de sa cage et avait
déchiré un enfant”; et, pendant des siècles, on ne vit
plus sur le célèbre mont que des bandes de chèvres, de
cochons et d’oies.
A Florence, la coutume de garder des bêtes féroces
en captivité remontait peut-être aux jeux annuels que
les Florentins de l’an 18 avaient institués en l’honneur
de Livie, d'Auguste et de Tibère, mais la première date
exacte que nous ayons de cette coutume remonte seule-
ment aux Missi dominici, ou Podestats, que l’empereur
Frédéric 1* Barberousse installa à Florence, pour y
représenter son autorité souveraine. C’est en effet près
du palais du Podestat, le Bargello, que l’on voit pour
la première fois, dans la seconde moitié du xmr° siècle,
l'indication de bêtes féroces à Florence * ; c'était toujours
des guépards ou léopards de chasse que la République
1 Ægidius Vilerbensis, cité par Papencordt, p. 367, en note.
? Antonio di Pietro, cité par Picca.
3 Le Consulte, t. I, p. 257.
150 MOYEN AGE
achetait, en 1290, au prix de 50 florins la bête et pour
lesquels elle faisait construire une petite maison‘. Au
siècle Suivant, c’est une ourse que l’on trouve chez le
Podestat de Florence, et qui nous vaut cette plaisante
histoire racontée par le vieux chroniqueur Franco Sac-
chetti?. Un soir de novembre, des jeunes gens soupaient
Joyeusement dans le cloître d’une église de Florence,
quand ils reçurent la visite de l’ourse du Podestat;
c'était une bête de mœurs affables, qui se mit à rôder
doucement autour de la table en quémandant quelque
reste du festin. L'un des convives eut alors cette idée :
« Emmenons l’ourse à Santa-Maria-in-Campo dont la
porte n'est jamais verrouillée. Nous attacherons l'animal
par les pattes de devant aux cordes des deux cloches,
puis nous filerons vite et vous verrez alors un beau spec-
tacle. » Aussitôt dit, aussitôt fait. L’ourse exaspérée
sonne à grandes volées et le cri : Au feu! au feu! vient
réveiller en sursaut tous les habitants du voisinage. Déjà
le curé, le premier debout, a envoyé son clere, muni
d’un cierge bénit, au campanile pour prendre des rensei-
gnements près du sonneur; bientôt l’église de La Badia
répond par son tocsin, qui met sur pied tout Part de la
laine ; la foule des /anajuoli s’agite éperdument autour
du prêtre, demandant : « Où est le feu ? où est le feu ? »
quand le jeune clerc revient en courant, se précipite, les
cheveux tout droits aux pieds du prêtre, et s’écrie : « /n
manus ! Mon père, le diable est dans l’église et sonne
les cloches. — Comment, le diable? Prends vite l’eau
bénite. » Mais, au lieu de marcher vers l’infernal sonneur,
nos deux braves se sauvent dans la rue. Et le populaire
qui continuait à accourir, de demander toujours : « Où
1 Le Consulte, t. II, p. 19, 20, 21, 22, 23, 26, 69, 91, 106.
? Nous prenons cette histoire dans Emile Gebhardt (b, p. 259 et suivantes),
que nous citons ici presque textuellement.
DR POSE RE D MEUNS M Re
LANCE te se NA
NAN ee me At Fi et D JC ñ
LES MÉNAGERIES EN ITALIE ; 151
est le feu, prêtre? » Le pauvre curé pouvait à peine
répondre, car il « avait le tremblement de la mort ».
Enfin, d'une voix flûtée et chevrotante : « Il n’y a pas
d'incendie et je ne sais qui sonne les cloches; mon clerc
est allé voir; il croit que c’est une chose diabolique. » On
s’approcha avec des lanternes et l’ourse sonnant appa-
rut en toute sa simplicité. L'aventure finit par un im-
mense éclat de rire.
C’est également dans la seconde moitié du xmr° siècle
que les lions de Florence entrent pour la première fois
dans l’histoire. Ils y apparaissent par un trait de dévoue-
ment maternel que tout le monde connaît, mais dont
nous avons été longtemps à trouver la source. C’est le
vieux chroniqueur Giovanni Villani ‘ qui nous raconte
qu'en son temps, vers l’année 1273, il fut donné à la
ville un lion très beau, mais très féroce, qui fut enfermé
dans la ménagerie de la place San Giovanni; or, un jour
que son gardien avait mal fermé sa loge, le lion sortit et
parcourut la ville, traversant les rues et sautant les murs,
au grand effroi des populations. Il arriva ainsi dans le
jardin de Saint-Michel où jouait un petit enfant; d’un
bond il est sur l’enfant, le saisit entre ses puissantes
mâchoires et va l’emporter. Mais la mère, qui était
dans sa maison, entend des cris; elle accourt, se préci-
pite sur la bête féroce, lui arrache son enfant de la
gueule et est assez heureuse pour le rapporter chez elle
sans qu'il ait eu d’autre mal que la peur. Au même
moment des gens armés de filets accouraient et parve-
naient à se saisir du lion pour le ramener dans sa loge*.
* Éd. de 1537. Liv. VI, chap. Lxx1 ; éd. de 1823, liv. VI, chap. zxux.
? Cette histoire du lion de Florence a été racontée souvent depuis, mais
altérée dans son récit et placée à des dates diverses. Eugène Muller, par
exemple, dans Les Animaux célèbres (p. 11), la place à la fin du xvn® siècle
ét fait tenir à la mère, agenouillée devant le lion, une longue prière à laquelle
la pauvre femme n'avait certes pas eu le temps de penser.
152 MOYEN AGE
A partir de cette époque, on entend très souvent parler
de la ménagerie de Florence. En 1290, ce sont les Consulte'
qui nous font connaître le nom du gardien des lions et le
salaire qu'il recevait; en 1293, une nouvelle maison des
lions fut construite ? et comme, cinq ans après, le gouver-
nement de la ville était transporté dans un nouveau
palais, le Palazzo Vecchio, c’est là, derrière ce palais,
longé encore aujourd’hui par une via dei leoni, que l’on
installa la ménagerie des lions. Voici comment un con-
temporain la décrit au xrv° siècle* : « C’est une grande
maison avec une grande cour où il y a toujours des lions
qui font des petits chaque année. Aujourd’hui, il y en a
vingt-quatre qui sont soignés par trois hommes habillés
par la ville et payés chacun 12 fior. par mois ; ces hommes
donnent à manger aux lions une fois par jour dans la
matinée; chaque bête doit recevoir 12 livres de mou-
ton. »
Les Florentins tenaient beaucoup à leurs lions, non
seulement parce que ces bêtes étaient comme le témoi-
gnage vivant de leur puissance, mais encore parce qu'ils
attachaient une signification quelque peu superstitieuse
à leur présence dans la ville. La mort d’un lion était signe
de malheur ; la naissance de lionceaux, au contraire, était
d’un bon augure pour la grandeur de la cité. Cet événement
venait en même temps leur apprendre, comme le fait
remarquer Matteo Villani*, queleslions pouvaientse repro-
duire en Italie, contrairement à l'opinion commune, et que
les lionceaux nouveau-nés ne prenaient pas vie au souffle
de leurs parents, comme le croyaient les anciens, mais
bien naissaient de la même façon que les petits chiens.
4 Tome I, p. 376, 423 et 433.
2? Ibid., t. I, p. 419, 421, 424, 427, b92, 597.
8 G. Dati, p. 116.
#* Liv. ILE, chap. xc, p. 119 (éd. 1537, Liv. X, chap. cLxxxvn, p. 210).
OR ER RNA ON ER TE A EE ess
LT SCA CR ++ 4 4 À 2.
LES MÉNAGERIES EN ANGLETERRE 153
Les chroniqueurs parlent souvent de ces naissances, de
sorte que Florence eut sans doute la plus belle collection
de lions qui existât alors dans les ménageries. Elle faisait
cadeau de ses lionceaux aux condottières qui combat-
taient pour elle, à des seigneurs alliés ou amis, et même
au Pape. De son côté, elle reçut de semblables cadeaux
de la République de Venise, du bey de Tunis, du sei-
gneur de Sassari et du Pape‘. La Seigneurie utilisait du
reste les bêtes pour donner au peuple des spectacles de
combats d'animaux, à l'exemple des anciens Romains.
L'on garda longtemps, à Florence, le souvenir de ce
pauvre lion, donné par Boniface VIII, qui avait été tué
par le coup de pied d’un âne”; mais c'est au xv° siècle
que nous verrons la ménagerie de Florence et ses spec-
tacles prendre tout leur développement.
Les Pisans eurent aussi, à cette époque, leurs animaux
curieux parmi lesquels on voit apparaître”, dès le milieu
du xrv° siècle, le faisan doré qu’on croyait n'avoir été
apporté de Chine qu’au siècle suivant.
III. Si nous avons commencé notre histoire des ména-
geries du moyen âge par l'Orient et par l'Italie, c'est
parce que ces pays nous ont présenté la continuation
directe de la tradition antique; en réalité, c’est en Angle-
terre que la première grande ménagerie du moyen âge
1 Voir Villani, Cron. VIII, 62, X, 185 et XI, 66. — Archives d'Etat de
Florence. Spoglio Strozziano, fol. 341 (citées par E. Muntz, I, p. 327).
Lastri, Osservatore fiorentino, 3° éd. 1, p. 129-139; — Burckhardt, IL, p. 18;
— Cronache dei secoli XIII e XIV, Firenze, 1876, p. 392, 453, 471, 538. —
Archivio Veneto, XXXVI (1888), p. 247 ; — Miscellanea fiorentina, I, p. 30.
Ces deux dernières références sont prises à Volpi, p. 19.
? Voir Villani (Giovanni), t. III, p. 106.
3 Dans une des plus célèbres fresques du Campo-santo, le Triomphe de la
mort, attribuée par la critique moderne à un peintre qui vivait à Pise vers
1350 et non à Andrea Orcagna, comme le voulait Vasari. Le faisan en ques-
tion se trouve représenté dans la partie droite de la fresque, sur le chemin
des ermites.
154 MOYEN AGE
semble avoir été formée. Déjà, au premier siècle avant
notre ère, Jules César avait observé en Grande-Bretagne,
que les riches propriétaires de ce pays avaient coutume
de garder, dans des parcs fermés : des lièvres, des oïes
et des poulets, non pas pour s’en nourrir mais comme
simple amusement, ainsi que le fait bien remarquer
César‘, Les seigneurs normands, qui accompagnèrent
Guillaume le Conquérant dans son expédition de 1066,
s’emparèrent de ces parcs, continuèrent à y entretenir des
animaux et formèrent de grandes réserves de chasses telles
que celles de Chillingham, de Cadzow et de Chartley, qui
sont parvenues jusqu’à nous et que nous retrouverons
dans notre troisième volume. Quant à Guillaume, il prit
pour résidence habituelle le château de Woodstock, où
l’on vit bientôt les nouveaux rois d'Angleterre faire
nourrir des animaux rares et des bêtes féroces. La pre-
mière indication de la ménagerie de Woodstock est
donnée par le chroniqueur Lambert d’Ardre, qui parle
d’un ours que son maître reçut en cadeau de Guillaume
le Roux, fils et successeur du Conquérant ; puis c’est
Guillaume de Malesbury * qui nous apprend qu’Henri [°',
le successeur de Guillaume IT, avait dans ce château :
des lions, des léopards, des Iynx, des chameaux, un
hibou rare, cadeau de Guillaume de Montpellier, et d’au-
tres animaux que nous verrons bientôt défiler dans les
rues de Caen, quand ce prince envahira les États de
son frère, le duc de Normandie. C'est de ce roi, grand
amateur d'animaux d'Orient, ou du moins de son gendre
le comte d'Anjou, Geoffroy Plantagenet, que date l’em-
blème héraldique des léopards ; dès lors, on trouve souvent
1 Commentaires, N, 3.
? Cité par Enlart, II, p. 204. Pour les autres sources concernant les
anciennes ménageries anglaises, voir : Britton et E.-W. Brayley, Stow,
Bennett, Harvey.
LES MÉNAGERIES EN ANGLETERRE 155
des léopards vivant à la cour d'Angleterre. En 1251, cette
cour recut un ours blane, que le roi Henri HI fit nourrir
par la ville de Londres ; pour cela, les shériffs allouèrent
quatre sous par jour pour l'animal et son gardien : c'était
peu, mais ce dernier conduisait l’animal dans la Tamise
pour chercher sa nourriture lui-même ; ce fut encore la
ville qui dut payer la chaîne de fer et la muselière dont
on l’affublait alors et la longue corde épaisse avec laquelle
on le tenait quand il pêchait. Trois ans après, en 1254,
Henri recevait de son beau-frère, le roi de France Louis IX,
un éléphant, le premier animal de cette espèce qui paraît
en Angleterre. Aussi tout le monde vint-il le voir dans
la maison (de 40 pieds de long sur 20 de large), que la ville
fut encore obligée de faire construire, à ses frais, pour
le loger.
Cette obligation, pour la ville, d'entretenir les animaux
du Roi dura au moins jusqu’au xiv* siècle, car nous voyons,
en 1314, Édouard II donner l’ordre aux shériffs de fournir
chaque jour un quart de mouton pour son lion, qui était
alors logé à la Tour, et de payer 3 sous par jour au gar-
dien de l’animal. Au temps d'Édouard II, la ménagerie
s'était sans doute augmentée, car le gardien, un nommé
Béranger Candrer, recevait alors 12 sous par jour pour
ses appointements et 2 shellings 1 penny pour l'entretien
des bêtes’. Les animaux furent-ils mieux soignés ? Il est
permis d’en douter car, vers l’année 1436, tous les lions
moururent. Nous verrons, plus loin, comment la ména-
gerie de la Cour fut reconstituée. Mais, pour ne pas
empiéter sur le cours des siècles, et pour en finir avec
les ménageries du moyen âge, il nous faut revenir sur
4 Edouard III avait un important service de Fauconnerie. Froissart nous
apprend, en effet, que lorsqu'il descendit au pays de France, ce roi se fit
accompagner de trente fauconniers à cheval. En Angleterre, on citait encore
son parc de bêtes de chasse de Kitt (Du Cange, Glossarium.… art. Salvaticus).
16 MOYEN AGE
le continent et voir ce qui se passait alors chez les sei-
gneurs de Hollande, de Belgique et de France.
IV. Les Pays-Bas étaient divisés, au moyen âge, en
un grand nombre de petites seigneuries qui avaient
à leur tête un prince indépendant. Toutes avaient sans
doute aussi une ménagerie. La première dont parle l’his-
toire est une maison de lions que le comte de Hollande
fit construire en 1344, dans son château de La Haye,
et d’où il envoyait, six ans plus tard, à la duchesse de
Gueldre, un jeune lionceau*.
Dans les années suivantes, la maison des lions du chà-
teau de La Haye s'agrandit; on y trouva, en plus des
lions, un ours, puis un dromadaire*; à partir de 1364,
on n'entend plus parler de cette ménagerie. Celle des
ducs de Gueldre, qui avait peut-être commencé par le
cadeau de la jeune lionne fait à la duchesse, prenait alors,
au contraire, un grand développement. A la vérité, les
ducs de Gueldre avaient des bêtes féroces dans deux de
leurs résidences. C'était d’abord, dans le château de
Rosendaal, situé près de la jolie petite ville d'Arnhem,
et dont l’importante tour moyenâgeuse existe encore
aujourd’hui. Les comptes de ce domaine * nous appren-
nent, en effet, que, dans les cinq derniers mois de
l’année 1384, on tua, dans la forêt voisine, deux cents
loups pour donner à manger aux bêtes de la ménagerie ;
un autre compte nous apprend qu'en 1398, il fallait deux
{ Nous avons à remercier ici l’archiviste général des Pays-Bas, M. Th.-
H.-F. van Riemsdijk, qui a bien voulu consulter pour nous les Comptes du
receveur de Nordholland où il trouva les renseignements ci-dessus. Nous
avons puisé d’autre part dans les mémoires de Hamaker, t. XXIV, p. 112,
195, 197; de G.-G. Calkoen, p. 52, et de Riemer, t. I, p. 75.
? «S’Gravenhage onder de regeering der Graven uit de huizen van Holland,
Henegouwen en Beyeren. Mededeelingen van de Vereeniging ter beoefening
der geschiedenis van s'Gravenhage », t. 1, p. 278.
3 Van Hasselt, c, p. 55 à 60, 67 et 77.
LES MÉNAGERIES DANS LES PAYS-BAS 157
cent soixante moutons pour nourrir les lions pendant
six mois. Le gardien de ces animaux était alors un
nommé Arnt van Assel qui portait des habits aux cou-
leurs du prince ; en 1400, le « maître des lions » était
un nommé Herman qui fit sans doute souche de gardiens
de ménagerie, car, au commencement du xvir° siècle, en
1518, c'est toujours un Herman qui a soin des animaux
du château de Rosendaal ; on y trouvait alors : des lions,
des perroquets et des singes".
Une autre résidence des ducs de Gueldre fut le vieux
château de Nimègue appelé Valkhof. Mais ici on ne voyait
que quelques lions logés dans une des tours du chà-
teau. À la mort du dernier duc, Charles d'Egmont, en
1538, le couple de lions qui s’y trouvait fut envoyé au
landgrave de Hesse, Philippe*.
La dernière ménagerie hollandaise du moyen âge est
celle d'Amsterdam. Cette ville avait recu en 1340, du comte
Guillaume IV, une constitution municipale, et c’est sans
doute pour affirmer leur souveraineté que les échevins
firent nourrir des lions dans la ville. C’étaient, du reste,
des animaux que leur apportaient en cadeau de riches
marchands venus de pays étrangers : par exemple, en
1477, des lions arrivés d’Espagne, et en 1483, d’autres
lions provenant du Portugal. Nous ne savons où était
placée alors la maison des lions d'Amsterdam ; mais il faut
croire que cette maison se trouvait dans de bonnes condi-
tions d'hygiène, car les lions s’y reproduisaient fréquem-
ment. Ceci permit à la municipalité de faire, à son tour,
des cadeaux de lions ; un jour, par exemple, elle envoya
à la ville de Lubeck cinq ou six lionceaux.
1 Van Hasselt, a, IV; 237 et 239, et Geldersch Maandwerk, t. II, p. 287 et
464.
2 Voir : van Hasselt, b, p. 7, 8, 14, 30; — van Slichtenhorst, Geldersche
geschiedenissen, p. 345; — Witkamp, De diergaarden.…, p. v. (Dans ce
dernier travail, ilest parlé encore de lions au château ducal de Grave, en 1389).
158 MOYEN AGE
Dans les Pays-Bas du Sud, l’un des seigneurs les plus
puissants était le comte de Flandre qui avait fait construire
à Gand, sur les bords de la Lys, le puissant château féodal
qui existe encore aujourd'hui. Il y avait là aussi une ména-
gerie, qui semble n’avoir jamais compté qu’un seul lion.
Un examen attentif, fait sur place, des diverses parties
de ce château, de même que la consultation de documents
écrits, nous a montré que la bête féroce devait être atta-
chée à l’une des colonnes de la vaste crypte monumentale
que l’on trouve à droite, en entrant, dans l’avant-cour du
château. Cette pièce servit en effet d’écurie jusqu’au milieu
du xiv° siècle‘; or nous savons que lorsque les bêtes
féroces n'étaient pas à demeure dans un château, comme
cela paraît avoir été le cas à Gand, on ne creusait pas de
fosse pour elles; on les attachait simplement à l'écurie
où elles avaient suffisamment chaud pendant l'hiver et
où les chevaux finissaient par s’habituer à leur présence.
Nous ne connaissons, du reste, le lion des comtes de Gand
que par le pourboire de 20 à 5o escalins que la munici-
palité donna à son gardien chaque année, de 1330 à 1337°.
A la fin du siècle, la Flandre était passée aux mains
des ducs de Bourgogne, qui avaient établi alors leur rési-
dence au château de Bruges. Ils y avaient transporté
aussi un lion, comme nous le savons par le cadeau que
Jean sans Peur fit de cet animal à la duchesse de
Bretagne*.
La présence de bêtes féroces fut générale, au moyen
4 De Waele et van Werveke, p. 11 et br.
2? Item den cnape, die den liebaert achterwaerd up s'Graven Steen, in
ovescheden, 20 S. (Cartulaire de la ville de Gand, I, 778, 832, 891, 996.
Comptes de la ville, 1330-1331. Zbidem). :
3 La chronique dit que ce lion fut pris à l’ « Hostel de Bruges ». Cette
expression d’« hostel » ne paraît pas s’appliquer au vieux château fort de
cette ville et pourtant cen'’est qu’en 1429 qu'un nouveau palais ducal, da « Cour
du Prince », sera construit à Bruges, par Philippe le Bon.
LA MÉNAGERIE DU CHATEAU DES PAPES A AVIGNON 159
âge, dans les châteaux des seigneurs de Hollande et de
Belgique. C'était le plus souvent des ours qu'on y
trouvait, animaux plus faciles à se procurer et moins
coûteux à nourrir que les lions, etencore les comtes pré-
levaient-ils parfois, sur leurs sujets, pour l'entretien de
ces animaux, un droit annuel aussi onéreux pour les
pauvres gens qu'il était désagréable aux riches’. Les
évêques eux-mêmes, du moins ceux de Liège et de Tour-
nai, qui étaient les seigneurs des principautés impor-
tantes de ces deux villes, eurent aussi leur ménagerie.
L'on vit même l’évêque de Tournai se faire accompagner
de son ours dans ses voyages ; un jour de l’année 1399
qu'il était allé à Lille, il y perdit sa bête qui se mit à errer
librement par les rues de la ville, au grand effroi des
habitants ?.
Les évêques avaient, du reste, un haut exemple dans la
papauté elle-même. En 1309, les papes étaient venus
demeurer au château d'Avignon, que leur céda définitive-
ment plus tard le comte de Provence, et là on les vit
entretenir une ménagerie de lions. Après leur retour
à Rome, en 1377, cette ménagerie d'Avignon dura, entre
les mains de leurs légats, au moins jusqu’au xvi° siècle’,
1 Voir Le Glay, t. I, p. 425.
? Enlart, b,t. II, p. 205.
3 Archives du Vatican, 1346, reg. 248, fol, 172, Voir p. 269 de ce volume.
CHAPITRE VI
LES MÉNAGERIES MÉDIÉVALES EN FRANCE
4. Les amphithéâtres et les combats d'animaux des Gallo-Romains et des
Francs.
2. Les ménageries de France aux premiers temps du moyen âge. Les
animaux des couvents et des châteaux féodaux.
3. Les animaux des rois de France : de Louis IX à Charles V. La première
ménagerie du Louvre (1333 à 1375).
4. Les oiseaux de Charles V au château de Vincennes et au manoir de
Beauté. La ménagerie de l'hôtel Saint-Pol sous Charles V et
Charles VI.
5. Les ménageries des Tournelles et de Saint-Pol, de Charles VII à
François I°. Curieux procès occasionné par les lions de l'hôtel
Saint-Pol.
6. Les animaux chez les seigneurs et les bourgeois de France à la fin du
XIV: siècle. Les montreurs de bêtes.
I. L'histoire des ménageries dans les premiers temps
de la France est fort obscure. Pendant l’époque gallo-
romaine, les combats et autres jeux d'animaux à la mode
de Rome y furent très fréquents, comme l'indique la
grande quantité de documents iconographiques que nous
possédons ‘ et le nombre d’amphithéâtres qui y furent
construits. Voici une liste de ces derniers, liste qui est
certainement incomplète, car elle ne renferme que les
noms de cités qui correspondent aux villes d'aujourd'hui? :
NaRBONNAIsE : Arles, Fréjus, Narbonne, Nîmes, Orange,
Toulouse, Vienne.
1 Voir : le Recueil des bas-reliefs de la Gaule romaine publié par Espé-
randieu ; l’Inventaire des mosaïques de la Gaule, publié par l’Académie des
Inscriptions et Belles-Lettres (17 fasc., p. 25 et suiv.); les Vases céramiques
ornés de la Gaule romaine, décrits par Déchelette (t. IIL, p. 97 et suiv.), etc.
? Pour cette question des amphithéâtres gallo-romains, voir les Mémoires
de la Soc. des Antiq. de France, et Friedländer (t. II, p. 307-310).
LES MÉNAGERIES EN FRANCE 161
Aquiraine : Beauclair (Puy-de-Dôme), Bordeaux,
Limoges, Néris, Périgueux, Poitiers, Saintes.
Lucpoxaise ou LYONNAISE : Angers, Autun, Lisieux,
Lutèce (Paris), Lyon, Monthbourg (Loiret), Orléans, Tours.
BELGIQUE : Metz, Naix (Meuse), Reims et Trèves.
Après l’avènement définitif du christianisme, la prohi-
bition de tout jeu sanglant eut naturellement moins
d’effet dans les Gaules qu’à Rome. Aussi vit-on les com-
bats d'animaux à l’amphithéätre se continuer longtemps
encore, au cours du moyen âge. Salvien, un prêtre de la
Narbonnaise, nous décrit les jeux des bestiaires qui
avaient toujours lieu dans son pays, au v° siècle‘; et saint
Grégoire de Tours nous dit qu’au siècle suivant, Chil-
péric I, roi des Francs, fit bâtir à Soissons et à Paris
des cirques où il donna des spectacles au peuple. Bien
que Grégoire emploie l'expression « circos ædificare »,
certains auteurs, se fondant sur l’habituelle impropriété
des termes employés par le saint évêque, ont pensé
que le mot cirque devait être entendu dans le sens
d'arène et, en effet, au début de l’année 1870, on mettait
à découvert, à Paris, les restes assez bien conservés d’un
amphithéâtre, les Arènes, dans lequel on trouva des
squelettes humains et nombre de débris d’ossements
d'animaux. De ces derniers, on ne put déterminer que les
restes d’un chameau*.
Les chameaux avaient été introduits de la Bactriane
(Turkestan) en Europe, au 1v° siècle, par les Goths; ils
étaient apparus d’abord sur les bords de l’Ister inférieur,
aujourd’hui le Danube”, et s'étaient répandus jusque dans
les Gaules où ils semblent avoir été employés comme
4 Salvien, De Gub. Dei, VI, 2, p. 121 (cité par Wallon III, p. 427).
? Histoire, liv. V, ch. xvur.
3 Voir Charles Normand, p. 72.
#* Humboldt, p. 83.
ZE, 11
162 MOYEN AGE
animaux domestiques. En dehors des restes de l’amphi-
théâtre de Paris, on sait, en effet, que Clotaire I (534-
628) en-possédait dans ses armées ; c’est sur le dos d’un
de ces animaux qu'il exposa la reine Brunehaut, avant de
la faire attacher à la queue d’un cheval indompté.
La dernière mention des amphithéâtres gallo-romains,
que l’on trouve chez les anciens historiens de la France,
est celle qui a trait à deux combats d'animaux qui eurent
lieu au temps du premier roi Carlovingien : l’un pen-
dant lequel Pépin le Bref fit tuer un seigneur du nom de
Magnovald!, l’autre où l’on vit le Roi descendre lui-même
dan l'arène et fendre de son épée la tête à un taureau et
à un non”*.
IT. Le fils de Pépin le Bref, Charlemagne, paraît avoir
voulu ramener un peu du luxe des anciens empereurs
romains dans la coutume d’avoir des animaux rares. En
l’an 797, il reçut, sur sa demande, du calife de Bagdad,
le célèbre Abasside Haroun-er-Reschid, un éléphant et
des singes, en même temps que des parfums et des épices.
L'éléphant (c'était une bête apprivoisée qui s'appelait
Aboul-Abas), débarqua à Pise et rejoignit Charlemagne,
entre Vecelli et Ivrée, petites villes de la Lombardie; ül
passa les Alpes avec son nouveau maître et le survit sans
doute dans ses voyages, car nous le retrouvons, treize
ans plus tard, à Lippeham, en Allemagne, où il mourut
subitement. L'une de ses défenses servit à faire l'énorme
1 Grégoire de Tours. Histoire, liv. VITI, ch. xxxvr.
2? Le moine de Saint-Gall, I, 23. Ce combat eut lieu à l'abbaye bénédic-
tine de Ferrières en Gâtinais (Loiret).
Une autre scène de combat de Pépin le Bref avec un lion est représentée
en miniature dans un manuscrit datant de la fin du x siècle (Arsenal, n° 3142,
fol. 120%). Ce lion, raconte le trouvère Adenès li Rois, s'était échappé d'une
cage du Palais, à Paris, où Charles Martel nourrissait des lions, suivant une
coutume qui datait déjà, dit Adenès, d'un temps immémorial. La même scène
se trouve figurée par un artiste flamand du xv® siècle, Loyset (n° 7 fol. 59"
du manuscrit ; pl. 54 du fac-similé).
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LES MÉNAGERIES EN FRANCE 163
cor de chasse que l’on voit encore aujourd’hui dans la
basilique d’Aix-la-Chapelle.
Un peu après les envoyés d'Haroun, Charlemagne rece-
vait une autre ambassade, celle de l’émir de Kairoan, qui
lui apportait un lion de Marmarie (?) et un ours numi-
dien ‘. Ces bêtes furent placées dans une des résidences
somptueuses que Charlemagne possédait à Aiïx-la-Cha-
pelle, à Nimègue et à Ingelheim, ou bien encore dans un
de ces grands domaines provinciaux qu’on appelait tou-
jours villas, et où l'Empereur faisait nourrir, pour l’orne-
ment de ses jardins : des paons, des faisans, des canards,
des pigeons, des perdrix, des tourterelles et autres
« oiseaux singuliers*® ». En même temps, il faisait établir
de grands parcs de réserve de cerfs et de daims pour la
chasse *.
Comme il est impossible, à cette époque, de séparer la
France de l'Europe centrale, nous dirons ici que le
monastère de Saint-Gall, en Suisse, alors l’un des princi-
paux centres de la vie intellectuelle et scientifique du
monde, renfermait toute une ménagerie composée de blaï-
reaux, marmottes, ours, hérons, faisans argentés, et
nombre d’autres animaux rares ou curieux qui prove-
naient de cadeaux faits aux moines. Un plan de ce couvent,
établi au 1x° siècle, montre une ferme avec « un curieux
système divisionnaire et pour ainsi dire cellulaire, plus
analogue à celui de nos jardins zoologiques qu’aux dispo-
sitions des fermes plus récentes : chaque étable y a sa cour
spéciale et est accompagnée du logement d’un gardien.
Les oiseaux sont renfermés dans des parcs circulaires. Le
1 Voir sur ces animaux : Pouqueville, p. 529. — Le Grand d’Aussy, a, I,
p- 422; — Des Michels, IE, p. 103 et 104; — et Franklin, Il, p. 102.
2 Capitulaire de Vills.
# D'après un poème ancien, analysé par Amédée Thierry. Revue des
Deux Mondes, 15 février 1856.
164 MOYEN AGE
jardin, méthodiquement divisé, fait penser, de son côté,
à un jardin botanique; il alimentait du reste la phar-
macie autant que la table des moines!
Les moines de France avaient, eux fins leurs ména-
geries ; on citait, par exemple, les « alouettes et autres
oisillons » des dames de l’abbaye de la Trinité à Caen*°;
et surtout, au xrrr° siècle, les ours, les cerfs, les singes,
les corbeaux et autres animaux des chanoines de l’église
Notre-Dame à Paris”. Ces ménageries monacales, inspi-
rées sans doute des Bestiaires, déplaisaient du reste aux
évêques, qui s’efforcèrent de les faire disparaître‘. Au
xiv° siècle, on ne trouvait plus guère, dans les couvents,
que des basses-cours et de grands viviers où l’on faisait
de la pisciculture; dom Pinchon, en particulier, moine
de l’abbaye de Réome, pratiquait cet art avec grand suc-
cès, et cela d’après un procédé particulier qui fut décrit
en 1420.
Dans les châteaux féodaux, on trouvait aussi des volières
et des viviers'; et, avec la fauconnerie, la chasse au
léopard et le « gieu des ours et des lions »' étaient
un des passe-temps favoris des seigneurs°. Ces jeux
{ Enlart, qui reproduit le plan de Saint-Gall, b, t. IL, fig. 2, frontispice, et
p. 13 et 213. Ce plan est également reproduit par la Grande Encyclopédie,
art. Abbaye, t. I, p. 40. Voir aussi Stricker.
2 L.-V. Delisle.
3 Cartulaire de Notre-Dame de Paris, t. Il, p. 406 (cité par Franklin,
+. 1,257):
* Voir Delisle et le Cartulaire cités ci-dessus.
5 Dans un manuscrit qu'a fait connaître M. de Montgaudry, petit-neveu
de Buffon. (Bulletin de la Société d'acclimatation, t. I, p. 80.)
6 Une des fresques qui viennent d'être découvertes au châteaud’Avignon
représente un de ces viviers avec une sarcelle nageant et un cygne sur les
bords.
7 Aye d'Avignon, cité par L. Gautier, a, p. 652. Voir aussi l'album de
Villard de Honnecourt, un architecte du xin° siècle, qui représente, dessinés
d'après nature : un ours, un lion enchaîné, deux perruches sur un perchoir
et un cygne (éd. Lassus, Paris, 1858, 4°, pl. VI, XLVI et L).
8 Leurs animaux pouvaient s'échapper de leurs loges et répandre la terreur
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LES MÉNAGERIES EN FRANCE 165
leur servaient parfois à tirer de l'argent des paysans.
Voici, en effet, ce que le curé Lambert raconte de son
seigneur, le sire d’Ardres : « Messire Arnoul », c'était
Arnoul II, un des compagnons de Guillaume le Con-
quérant, « s’en alla au pais d'Engleterre où il s'éjourna
quelque temps aveucques le roy qui luy donna ung ours
grant à merveilles, lequel le dict messire Arnoul amena
en sa ville d’Ardre, après avoir mis ordre aulx affaires
de ses terres audict pais d'Engleterre. Et le dict ours
arrivé au dict lieu d’Ardre fut ung jour à la veue du
peuple, assailly des chiens et mis aux abois, deschiré et
blessé jusqu’au morir; dont chascun s’esmerveilla et
esbait en y prendrant plaisir et joye. Et deppuis le peuple
ez jours de feste ayant affection et desirant de veoir
cest ours aincoire au combat des chiens, laquelle chose
differoit et ne vouloit faire celluy qui l’avoit en garde
à l’adveu de son seigneur, s’il n’avoit ung pain de chas-
cun de ceulx qui le regardoient pour le nourrissement
de la dicte beste ; tellement que le peuple mal advisé,
non pas les nobles et les gens d'église, volontairement
promirent au seigneur d’Ardre bailler à celuy qui avoit
la garde du dict ours, de chascune fournée de pain cuit
au four ung pain pour la vie et entretenement d'icelluy,
affin de avoir le passe-temps de cest ours ès jours de
feste, et prendre plaisir à le veoir jouer et esbattre.. »
L'ours mourut, mais le « droict de fournaige » subsista
et les gens d’Ardres continuèrent à donner le pain sans
plus avoir le « plaisir et passe-temps de l'ours ».
dans les environs. C'est sans doute à des événements analogues qu'il faut
rapporter le récit des anciens, parlant de léopards et autres bêtes féroces
rencontrées dans la grande forèt des Ardennes (A. Maury, p. 177) ; de même
cette histoire d'un combat du sire de Coucy contre un lion, histoire rap-
portée par A. Du Cerceau, t, I.
? Chronique de Lambert, d'Ardres, p. 300-301. Nous avons donné ici le texte
de la traduction qui a été faite au temps de Charles VII ou de Louis XI.
166 MOYEN AGE
D’autres fois les ours étaient domptés de cette
facon cruelle que nous décrit un vieil auteur du moyen
âge! : « Quand il [l'ours] est prins, on met devant luy un
bassin ardant pour l’aveugler ; on le lye de chaisnes, et
on l’apprivoise à force de le battre. » On dressait alors
les ours à certains services domestiques : on leur appre-
nait, et cela se voyait souvent paraït-il?, à tourner des
roues pour tirer de l’eau d’un puits ou pour élever des
pierres, au moyen de poulies, sur de hautes construc-
tions ; C'est ainsi que le seigneur d’Ardres employa un
ours apprivoisé pour la construction de sa motte seigneu-
riale *.
A la même époque, le château de Caen, au duc de Nor-
mandie, renfermait une véritable ménagerie qui fut vue
par un moine de l’abbaye de Fleury, Raoul Tortaire. Ce
moine, voyageant en Normandie tout au commencement
du xu° siècle, arrivait à Caen un vendredi, jour du marché.
« Là, écrivit-il de cette ville à un de ses amis‘, on vend
des légumes, des parfums de toute espèce et des draps
teints de diverses couleurs; on y voit aussi beaucoup de
toiles finement tissées, de souples étoffes où se croisent
mille fils de soie, de la cannelle, de l’encens, du poivre,
des fruits, du miel, de la cire, du cumin, des porcs cou-
verts de soies et des bêtes à laine ; des peaux, dépouilles
des moutons et des animaux sauvages, et des cuirs
1 Cité par A. Franklin, I, p. 127.
? Et hoc sæpius est expertum... Albert le Grand, éd. 1651, t. VI. p. 608.
3 Lambert d’Ardres, p. 246-247.
* Sa lettre, écrite en latin et publiée in extenso par M. de Certain, n’a
jamais été traduite en français. La traduction que nous en donnons a été faite
gracieusement, pour nous, par M. Lafaye, professeur à la Sorbonne.
Le roi auquel il est fait allusion dans la lettre était sans doute Henri 1°*
d'Angleterre, un des fils de Guillaume le Conquérant, qui avait envahi les
Etats du duc de Normandie, son frère, en 1105.
Les Normands avaient eu de très bonne heure, du reste, l’habitude de
garder des animaux sauvages en captivité, comme nous le dirons dans notre
second volume, en faisant l’histoire des ménageries Scandinaves.
De
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LES MÉNAGERIES EN FRANCE 167
détachés de la chair des bœufs. Il n'y manquait pas de
chevaux domptés, troupes dociles, mêlés à d’autresencore
indomptés ; puis c’étaient des friandises de toute sorte et
toutes les boissons que donnent les grains, l’arbre ou la
vigne. J'ai rencontré là des hommes bien différents de
visage et de costume et des femmes avec de hautes coiffes
de lin. En voyant tant de richesses mises en vente sur le
marché, comme je n'avais pas d'argent, je suis resté
penaud.
« Mais voici le roi entouré de cavaliers et précédé
d’une troupe de soldats, qui est venu offrir au peuple un
spectacle plein d’attraits. Sous les coups d’un Éthiopien‘
farouche, frémissait un lion dont les horribles rugisse-
ments, quoiqu'il fût encore petit et n'eût pas atteint six
mois, épouvantaient la foule. On dit que le lion est doux
et pitoyable aux exilés, aux malheureux, à tous les êtres
abattus et sans défense ?. Ensuite venait, sur un cheval, un
fort beau léopard, tacheté de noir, le cou entouré d’une
chaîne *. « Cet animal naît de l’accouplement du pard et
de la féroce lionne ‘ ; aussi surpasse-t-il toutes les bêtes
sauvages par la rapidité de ses bonds. Rivalisant d’em-
pressement, la multitude accourait pour voir un lynx aux
yeux menaçants, au corps agile’. Le chasseur qui fuit
après lui avoir enlevé ses petits, trompe ses regards
perçants en jetant devant lui un miroir; sa vue traverse
tous les obstacles, aucun ne saurait l'arrêter. Si des
lynx ont été attelés au char de Bacchus, c'est que
Par ce mot on désignait généralement un nègre.
? Réminiscence de Pline, Æist. nat., VIII, 19, 1 : « Prostratis parcit ».
3 C'était sans doute un guépard chasseur. — Les seigneurs normands se
servaient encore de faucons, pour la chasse. (Voir dans la Tapisserie de
Bayeux, reproduite par Jules Comte, les pl. II, IV et IX.)
* D'où Leo-pardus, Pline, VII, 17, 6.
5 J. Camus (c, p. 24), dit qu'il faut entendre par agilis lynx, la pan-
thère et non le lynx vulgaire ou loup-cervier.
168 MOYEN AGE
l'ivresse va de pair avec la férocité. Une troupe rapide
conduisait un chameau bossu, animal qui, sous un harnais
couvert de médaillons, inspire au cheval une grande
répugnance‘. Il a une petite tête au bout d’un long cou
et une bosse s’élève au milieu de son dos. Privé d'amour,
il se livre à de longs accès de fureur?. On assure qu'il vit
deux cents solstices*, qu'il supporte la soif pendant
quatre jours, mais que le quatrième il boit assez pour la
supporter quatre jours encore‘. Il est plus propre à por-
ter les fardeaux si on lui coupe les testicules ; les femelles
se plaisent aux travaux de Mars*. La foule n’éprouvait
pas moins d’admiration devant le long cou et les jambes
maigres d’une autruche. Cet oiseau ne couve pas ses
œufs ; mais il les cache sous un tas de sable et seule la
chaleur du soleil leur donne la vie; ses plumes ne lui
servent à rien pour s'élever au-dessus de terre; il digère
le fer comme un aliment liquide. »
III. Les rois de France devaient naturellement avoir
des ménageries au moins aussi importantes que celles de
leurs vassaux, et, en effet, les historiens anciens parlent :
des lions, du porc-épic et de l’éléphant de Louis IX° ; des
1 Pline, VIII, 26, 2 : « Odium adversus equos gerunt naturale ». Cf. Aris-
tote, Hist. anim., NI, 17, p. 716; Elien, Anim., III, 7.
2? Pline, loc. cit. : « Utcumque rabiem et ipsae sentiunt. »
# Par conséquent cent ans ; Pline, loc. cit. : « Vivunt quinquagenis annis,
quædam et centenis. » Aristote, VI, 26, p. 765 ; VIII, 12, p. 908.
* Il serait impossible de comprendre le texte s’il n’était complètement
éclairé par Pline, loc. cit. : « Sitim et quatriduo tolerant : implenturque, cum
bibendi occasio est, et in præteritum et in futurum. » Voir aussi : Aristote,
Hist. anim., VIII, 11, p. 907.
5 Pline, loc. cit. : « Castrandi genus, etiam feminas, quæ bello præparentur,
inventum est : fortiores ita fiunt coitu negato. » Aristote, IX, 99, p. 1176;
Elien, IV, 55. Les anciens employaient les chameaux, dans leurs armées,
pour le transport des bagages et des approvisionnements.
5 C’est cet éléphant, rapporté de Terre-Sainte, qui fut donné par saint
Louis à Henri III, roi d'Angleterre (voir p. 155).
LES MÉNAGERIES EN FRANCE 169
ours, des lions et des léopards de Philippe Il le Hardi ;
des lions, des léopards et des ours blancs de Philippe IV
le Bel; des léopards de Louis X le Hutin ; des lions, des
léopards, du chameau et du perroquet (perruche) de
Charles IV le Bel.
C’étaient là sans doute des ménageries ambulantes qui,
comme celles du duc de Normandie, suivaient les Rois dans
tous leurs déplacements et servaient à rehausser le pres-
tige de la personne royale. En temps ordinaire, les ani-
maux étaient logés aux châteaux de Melun, de Saint-Ger-
main, de Pontoise ou de Vincennes, qui furent les rési-
dences habituelles des rois capétiens. Vincennes, qui avait
été pourvu d’un parc de réserve de chasse par Philippe-
Auguste?, fut la dernière demeure de ces rois.
Après la mort de Charles IV le Bel, en 1328, sa veuve
continua à demeurer au château de Vincennes. Phi-
lippe VI, le premier des Valois, choisit alors, pour rési-
dence, le château du Louvre, qui, construit au xn° siècle
sur une ancienne louverie (/upara), n'avait été jusqu'ici
qu'une forteresse et une prison. Philippe avait, lui aussi,
sa ménagerie composée de lions et de léopards; pour
la placer il acheta à Paris, en 1333, une simple grange
située à l’angle nord-ouest du jardin du château, au coin
des rues Fromenteau et de Beauvais. Il fit transformer
cette grange en un Hôtel des lions du Roi, ce qui fut
1 Voir Bernard Prost, I, p. 464, et Franklin IL, p. 102.
? Sauval, II, 304. — Rigotdus, cité par Breul, nous dit que ce parc fut
peuplé, en partie, avec des daims envoyés d'Angleterre, en 1183.
Le parc de Vincennes ne fut pas la seule réserve de chasse, entourée de
murs, jusqu'au temps de François Ie", comme le dit Legrand d’Aussy (a, I, 301).
Nous avons parlé plus haut des parcs de chasse de Charlemagne ; au n° siècle,
la forêt de Fontainebleau était également entourée de murs (Sauval, Il, 305) ;
au xur° siècle, les comtes de Champagne créèrent un nouveau pare de chasse
(Champollion-Figeac, p. 92) ; enfin, nous verrons, plus loin, René d'Anjou
et Louis XI créer d'autres parcs de réserve dans la vallée de la Loire, (Sur
les anciennes réserves de chasse, voir encore : Altred Maury, p. 206 et sui-
vantes, et Delamare, II, p. 1402.)
170 MOYEN AGE
la première ménagerie du Louvre qui dura jusqu'au
temps de Charles V'. A cette dernière époque, elle était
dirigée par un certain Guy Natin, qui touchait du Roi
12 deniers par jour’. Klle était avoisinée par une
grande volière remplie de rossignols, placée sous la
direction d’un nommé Jobin d'Ays*. Cette « chambre aux
oiseaux », longue de 9 toises sur 4 et demi de large, se
trouvait dans l’intérieur même du palais. Elle était répu-
tée en 1430, encore, comme la mieux garnie et la plus
riche de toutes celles qui étaient au Palais, à l'hôtel
Saint-Pol, aux Tournelles, au château de Vincennes et à
la Bastille. A cette date la ménagerie du Louvre n'exis-
tait plus; ses animaux avaient été transportés en 1375" à
l'hôtel Saint-Pol, où nous allons les retrouver tout à
l'heure, et la maison des lions avait été donnée à Guy
Natin qui avait succédé à son père dans la charge de
« gardien des bêtes sauvages”° ».
IV. Le château de Vincennes était loin, du reste, d’être
abandonné par la cour. Charles V y était né; son enfance y
avait été charmée par le gazouillement de nombreux
oiseaux privés, aussi le voyons-nous aimer à y entretenir
{ Bernard Prost, I, 464; Berty, I, p. 124 et 159 ; Sauval, t. II, p. 13-14, et
t. II, p. 270.
La rue Fromenteau, qui fut supprimée seulement en 1854, traversait du sud
au nord le square actuel du Louvre et la place du Palais-Royal. La rue de
Beauvais, perpendiculaire à la précedente correspond aujourd'hui à une
portion de la rue de Rivoli.
2? Berty, p. 159.
3 Sauval, t. IL, p. 22 et 282.
* Hoffbauer, 13.
5 Charles V avait eu, à Paris, une autre ménagerie qui se trouvait située dans
la rue de la Calendre, à peu près sur l'emplacement occupé aujourd’hui par
la Préfecture de police. Jaillot nous dit, en effet, qu'il y avait, en 1367,
dans cette rue, une maison « où souloient (avaient coutume d’) être les lions du
Roi ». Enfin ce Roi possédait encore une ménagerie d’oiseaux et de « bestes
etranges » à Conflans. (Sauval.)
. Joan ce nee AD fer FRA ré 2
LES MÉNAGERIES EN FRANCE 172
toujours des oiseaux. On en trouvait dans tous les appar-
tements, aussi bien dans ceux du Roi que dans ceux de la
Reine ; c'étaient surtout des rossignols, des « oiseaux de
Chypre » et jusqu’à des cigognes qui étaient logés dans
des cages treillissées de simple fil d’archal peint en vert,
ou bien dans de splendides cages faites d’or et d’argent,
et garnies de perles, d'émeraudes, de saphirs et autres
pierres précieuses ‘.
En même temps Charles V continuait à faire donner des
fourrages, pendant l'hiver, aux cerfs et aux daims du parc
de réserve voisin. Puis il faisait construire, à la lisière
du bois, sur les bords de la Marne, un splendide chalet
qu'on appela le Manoir de Beauté, et dans les jardins
duquel il fit placer nombre de rossignols en cage*.
Mais, de toutes les créations de ce prince, celle qui nous
intéresse le plus est l'hôtel Saint-Pol, qu'il avait fait cons-
truire alors qu’il n’était que Dauphin. Cette nouvelle
résidence royale était un assemblage peu harmonieux
de diverses maisons qui couvrait, avec ses dépendances,
tout le quartier du Paris actuel compris entre le quai
des Célestins, la rue Saint-Paul, la rue Saint-Antoine, la
Bastille et le boulevard Henri-IV. Son entrée principale
donnait sur la rue Saint-Pol ; elle présentait un grand
portail surmonté de deux lions en pierre avec une
1 Ces renseignements sont tirés de Sauval, II, 282, et de l'Znventaire du
mobilier de Charles V (p. 289 à 291). Voici, à titre d'exemples, quelques pas-
sages de cet inventaire : « Une cage d’or carrée, à broches, où dedens,
sur la perche, sont deux oyseaulx, laquelle est garnye de perles, d’esme-
raudes, balaiz et saphirs ; pesant deux onces huit estellins. » — « Une cage
d'or ronde, où dedens est une cigogne, garnye de perles, ballaiz, saphirs et
dyamans ; pesant ung marc une orce dix estellins. » — « Deux serpentelles sur
ung pillier pour mettre oysellez de Chypre, le pillier séant en ung petit
bacin soustenu de trois aigles ; pesant I® III XVII estellins obole. » —
« Une potence d'argent vérée, à pendre une cagecte à mectre oyseaulx de
Cypre, assize sur ung pié doré, hachié des armes du sire de Chastel Fro-
mont; pesant ung marc cinq onces deux estellins maille, » (p. 291.)
? Siméon Luce, b, p. 41-44.
3 D'après Bournon.
172 MOYEN AGE
petite porte sur le côté. On entrait dans une vaste cour
bordée à gauche de jardins, à droite de masures, et l’on
traversait le corps de bâtiment du fond pour se trouver
dans une seconde cour ornée au centre d’une « fontaine
au lion » ; c’est tout autour de cette cour que se trouvaient
les appartements du Roi.
Les jardins de l’hôtel, — il yen avait au moins treize —,
formaient ce qu’on appelait les « grans esbattemens » ; on
y trouvait des massifs de lis et de lavande, d'immenses
touffes de roses blanches et rouges, des poiriers, des
pommiers, des pruniers et surtout des cerisiers. C’est
parmi ces arbres et ces fleurs, au milieu des préaux' ou
des pelouses vertes, que Charles V fit construire, pour
ses animaux : un poulailler, un colombier, une « chambre
pour tourterelles », de vastes volières pour grands oiseaux,
nombre de petites volières en fil d’archal pour oiseaux
chanteurs, de riches volières d'appartement en forme de
petite lanterne d'argent doré «pour oysellez de Cypre* »;
puis : des enclos pour sangliers, une maison pour lions, des
bassins pour phoques et marsouins ; enfin, pour les pois-
sons, un bassin monumental, le Sauvoir, qui s'élevait au
milieu d’un des préaux. Cette sorte de vivier représentait
une grande vasque circulaire de pierre de taille doublée
de plomb ; tout autour courait une balustrade ; au centre,
des gargouilles jetaient de l’eau et, sur un entablement,
se dressait une colonne ronde surmontée elle-même d’un
lion sculpté de pierre par Jean de Saint-Romain*.
La ménagerie si variée de l'hôtel Saint-Pol comportait
1 Le mot préau (pratellum) désigna d’abord, au moyen âge, une cour
gazonnée, mais on employa peu à peu de préférence le mot pilosa, qui est
devenu pelouse, et le mot préau finit par désigner une cour entourée de bâti-
ments et souvent herbeuse. (Enlart, II, p. 210.)
? Sauval, II, p. 273 et 282. — Inventaire du mobilier de Charles V, p.244,
n°% 2231.
5 Enlart, t. II, p. 208.
PE ET AN CE 7
LES MÉNAGERIES EN FRANCE 173
nécessairement un personnel assez nombreux ; on y trou-
vait : un valet pour les chiens et pour les sangliers, des
« gardes pour les tourterelles », des « nourrisseurs de ros-
signols », des employés spéciaux « pour faire pondre et
couver et nourrir oiseaulx en cage » ; enfin un « gouverneur
des lions », qui était payé par trimestre ‘, « 120 francs d’or
du coing du Roi ». Elle fut visitée à cette époque,
en 1318, par le roi Wenceslas qui y était venu surtout pour
voir les lions *.
Après la mort de Charles V, son fils Charles VI et la
jeune reine Isabeau héritèrent des goûts de ce prince pour
les domaines de Vincennes et de Saint-Pol et pour les ani-
maux qui s’y trouvaient. Isabeau de Bavière avait été élevée
au château de Ludwisburg, à Munich, passant les loisirs que
lui laissaient l’étude et les pieuses cérémonies, à chanter
les lieds populaires qui célébraient les aventures de Par-
sifal, à cultiver des fleurs et à élever des oiseaux. Elle fut
mariée à Amiens, à l’âge de quinze ans, et entra dans sa
bonne ville de Paris, le 22 août 1389. Les Parisiens lui
firent une réception magnifique ; quand elle arriva sur
la place du Châtelet, elle y trouva un jardin construit
en son honneur et, dans ce jardin, recouvert d’un treillis
de métal, des lièvres et des connins qui couraient et
quantité de petits oisillons qui voletaient*.
La jeune reine vint demeurer à l'hôtel Saint-Pol, où la
démence de son mari lui laissa bientôt toute la direction de
la maison. Elle fit faire d'importants travaux aux jardins,
entretint en bon état la ménagerie laissée par Charles V, fit
même construire une nouvelle grande volière et augmenta
le nombre des logements d'animaux.
4 Hoffbauer, VI, 401.
? Grandes chroniques, VI, p. 401.
3 Thibault, a, p. 144; Enlart, b, voir p. 386. Ce dernier auteur ajoute que les
jardins peuplés d'animaux, construits sur le trajet d'un parcours royal, étaient
un des spectacles les plus fréquents du moyen âge.
194 MOYEN AGE
La ménagerie de Saint-Pol n’était pas visible pour le
public', mais, de partout, on apportait au pauvre roi des
bêtes variées pour tâcher de le distraire de sa folie. Les
serviteurs de l'hôtel surtout s’ingéniaient à ce pieux
soin : un jour, c'était un officier de la fruiterie qui lui
offrait deux petits singes et deux poules d'Inde ; un autre
jour, c’étaient les garçons de la cuisine qui allaient cher-
cher pour lui plaire vingt-deux choves ; ou encore : un
valet qui lui apportait une rareté, un chardonneret tout
blanc ; deux garconnets qui lui amenaient à grand’peineun
loup vivant; des bateleurs qui venaient faire danser des
ours devant lui, au son du basson, etc. La reine Isabeau
leur faisait bon accueil et, à tous, elle donnait de l’argent?.
Elle avait du reste elle-même un grand amour de la nature.
En 1398, elle s'était fait acheter par son mari, à Saint-
Ouen, une maison de campagne qu'elle transforma en
une sorte de villa romaine avec : étable, bergerie, pou-
lailler, colombier et grand pourpris (jardin)*. À Paris, elle
avait pour elle-même, comme animaux familiers : une
« liéparde », femelle de léopard que lui avait envoyée de
Compiègne son fils Jean, duc de Guyenne‘; un smge
qu’elle avait harnaché d’une « robe fourrée de gris »,
d’un collier de cuir rouge garni de laiton doré et d’une
chaînette avec boule de bois « tournant en un serele de
fers »; un petit écureuil qui portait au cou un collier
brodé de perles, fermé par une boucle avec mordant en
1 Du moins Guillebert de Metz, un scribe du duc de Bourgogne qui visita
et écrivit Paris, à cette époque, n’en parle pas, alors qu'il cite les bêtes
fauves du parc de Vincennes,
? Mémoriaux de la Cour des comptes, cités par Hoffbauer, t. II, n° 3,
p. 18. Nous verrons plus loin qu’en 1411, le roi d'Espagne envoyait en ca-
deau, à Charles VI, un couple de lions et deux autruches.
3 Thibault, a, p. 264.
* Jean Chartier, t. III, p. 274.
5 Jean Chartier, t. III, p. 283.
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LES MÉNAGERIES EN FRANCE 175
| or“; un « chahuyant », pour la nourriture duquel M"° de
Giac, sans doute une dame d’honneur de la Reine, payait
les poules au prix de deux sous pièce. On peut ajouter,
à cette petite ménagerie d’Isabeau, un marsouin que son
mari lui envoyait de Normandie, dans un moment de luci-
dité, le 13 mars 1417°. Mais surtout la reine de France
aimait avoir près d'elle quantité de petits oiseaux chan-
teurs dont elle semblait ne pouvoir se passer. En effet,
quand elle quittait Saint-Pol pour aller passer quelques
jours à Vincennes ou à Saint-Germain, par exemple, elle
se faisait apporter ses cages, et, quand elle vint demeurer
à Troyes, en 1420, un de ses premiers soins fut de
faire prendre, dans les environs : des chardonnerets, des
lmottes, des tarins, des pinsons et autres « petits
oisellés chantans masles etfemelles * ». On saitqu'Isabeau,
régente de France depuis la folie de Charles VI, était
venue à Troyes pour marier sa fille au roi d'Angleterre
Henri V, et qu’elle avait fait, de ce prince étranger, l’hé-
ritier du trône de France. Elle rentrait alors triomphale-
ment à Paris avec les jeunes époux, mais deux ans après,
en 1422, son mari mourait, et dès lors, en lutte contre son
fils Charles VII, qui avait pris le titre de roi de France
et s'était fait couronner à Poitiers, elle se cloîtrait désor-
mais dans son hôtel Saint-Pol où elle vécut encore
treize ans.
V. Quand Charles VII put rentrer à Paris, en 1439,
quatre ans après la mort de sa mère, il trouva encore,
à l'hôtel Saint-Pol, des lions dont il donna la garde à
une « damoiselle Marie Padbon * »; mais il vint demeurer
4 Franklin, t. I, p. 324.
? Thibault, a, p. 120.
# Jean Chartier, p. 274, 277, 283 et 287.
* Cette dame recevait du Roi, pour la nourriture des lions, 250 livres par
an. (Sauval, t. III, p. 369.)
es Ag «
176 MOYEN AGE
à l'hôtel des Tournelles, maison royale voisine qui avait
servi de résidence au duc de Bedford, le régent du
roi d'Angleterre en France. Cet hôtel possédait déjà un
colombier, avec une grande volière ornée de neuf miroirs ;
Charles VII y fit ajouter une cage octogone pour son
« pape-gaut » (perroquet) et des cages peintes en vert,
treillissées en fil d’archal'. En même temps il four
nissait abondamment de rossignols les cages des jardins
du manoir de Beauté, qu'il venait de donner à sa maî-
tresse, la belle Agnès Sorel”; enfin, tout à côté, dans le
parc de Vincennes, il faisait nourrir des daims, des cerfs,
des chèvres sauvages, des lièvres et une multitude de
lapins”*.
La ménagerie de l'hôtel Saint-Pol dura jusqu’à la fin du
xv® siècle, mais comme les renseignements que nous
possédons sur elle, pendant cette dernière période, sont
peu nombreux, nous continuerons et terminerons ici la
fin de son histoire.
Le fils et successeur de Charles VII, Louis XI, ne vint
guère à Paris qu’en passant, comme nous le verrons plus
loin; pourtant il conserva la ménagerie de Saint-Pol,
tout en donnant l’ordre de faire figurer dorénavant ses
dépenses sur les comptes de la ville de Paris, et non sur
les propres revenus du domaine royal, comme on l'avait
fait jusqu'ici*.
Charles VIII délaissa également Paris pour les rives
fleuries de la Loire, non toutefois sans se préoccuper de
la conservation des lions de Saint-Pol. En 1487, par
exemple, il fit remettre à neuf leur maison, et c'est
grâce à cette circonstance que nous pouvons connaître
1 Sauval, t. II, p. 282.
2 Vallet de Viriville, t. IIE, p. 29.
3 Franklin, t. I, p. 5.
# De Mandrot, a, p. 226. C’est à cet auteur que nous prenons aussi l'his-
toire du procès que nous racontons plus bas,
FUREUR
F0es
PTS TE, UE PR ES LR
LES MÉNAGERIES EN FRANCE 177
quelques détails précis sur elle. Elle se composait d’une
pièce unique de 4 toises de long sur 11 pieds de large
(environ 4,40 sur 3%,60), donnant sur une cour et sur un
jardin entourés de murs. En 1490, elle renfermait 5 ou
6 lions dont 2 lionceaux; son « gouvernement » était
confié à Jean de Sabrevoys, qui faisait sortir régulièrement
les animaux à l’air libre dans la cour. Cr, le mercredi de
la Pentecôte de cette même année, une lionne, avait réussi
à sauter le mur de la ménagerie et s’était élancée dans le
jardin du voisin, un charpentier nommé Gazeau. Des
hommes, qui se trouvaient dans ce jardin, s’échappèrent
en voyant la bête, pendant que la femme Sabrevoys,
témoin de l'incident, allait chercher les gardiens. Mais
Gazeau, entendant des cris, sort de sa maison, voit ce qui
se passe et, sans hésiter, pénètre bravement dans le jardin
où se trouvait l'animal. À ce moment même, une autre
lionne apparaissait sur la crête du mur, se dressait sur ses
pattes et allait s’élancer à son tour, quand le charpentier,
d’une poussée, la fit retomber dans sa cour. La lionne
bondit de nouveau sur le mur; Gazeau, insouciant du
péril, la saisit cette fois par la queue, mais la bête tombe
sur lui de tout son poids, le renverse et, de ses griffes,
lui traverse la cuisse de part en part. Gazeau était un
hardi compagnon ; dans ce péril extrême il garda tout son
sang-froid, et, comme la bête furieuse avançait sa gueule
pour le dévorer, il plongea la main « bien pyé et demy»,
dit-il, saisit sa langue et ainsi put maintenir la lionne
assez longtemps pour que les gardiens eussent le temps
d'arriver, de ligoter l'animal et de le réintégrer dans sa
cage.
Le charpentier était gravement blessé ; il plaida en
dommages-intérêts et, comme il n’était pas riche, il
commença par assigner les époux Sabrevoys devant le
parlement pour leur demander une « provision », afin de
1. 12
178 MOYEN AGE
lui permettre de faire soigner ses plaies. Ceux-ci refu-
sèrent, alléguant, dit leur avocat, que Gazeau, dans som
combat avec la lionne, avait été l’imprudent agresseur et
qu'il avait mauvaise grâce à se plaindre si l'animal avait
riposté de la manière qu'on savait, « que defensio conce-
ditur animalibus brutis ». La cour du parlement renvoya
les parties devant le prévôt de Paris qui condamna Sabre-
voys à verser au plaignant une indemnité provisoire de
4 livres pour médicaments.
Nous ne connaissons pas la fin du procès; nous ne
savons pas davantage quand disparut la ménagerie de
Saint-Pol, mais il est probable qu'elle suivit la destinée
de l’hôtel. Déjà, en 1482, Louis XI avait donné, au curé
de l’église voisine, la partie de l’hôtel qui était du côté
de cette église, à charge par lui de dire tous les jours, à
l'issue de la messe, une antienne à Saint-Paul. Ce domaine
royal, ainsi diminué, subsista sous les règnes de
Charles VIII et de Louis XII. Ce fut François I[* qui em
consacra définitivement l’anéantissement; il vendit
d'abord toute la partie de l’hôtel voisine de la Seine, puis
il divisa le reste en lots qui furent donnés aux enchères,
à baïl. Peut-être les lions furent-ils transportés à ce
moment à la ménagerie de l'hôtel des Tournelles, que
François [* pourvoyait alors de logements pour bêtes
féroces, comme nous le verrons plus loin. En tous cas
il reste encore aujourd’hui le souvenir de cette ménagerie
dans le nom de la rue qui passe aujourd’hui sur Pem-
placement de l’ancien hôtel Saint-Pol.
VI. L'amour des animaux avait été une des passions
favorites de tous les princes de la famille de Charles VI,
sans qu’on puisse voir, en cette passion, un caractère de
dégénérescence, comme on a pu l'écrire un Jour‘.
# Brachet, p. CXW. (
CON D RRT SE — 12
A re te to gg à SE ep
#7 La fo
At Eh ° 27,
LES MÉNAGERIES EN FRANCE 179
Les oncles du roi dément : Philippe le Hardi, duc de
Bourgogne et Jean de France, duc de Berry, eurent, en
effet, dans leurs demeures, des collections plus ou moins
riches d'animaux vivants. Nous aurons l’occasion de
reparler de Philippe le Hardi en traïtant des ménageries
de Bourgogne. Quant au duc de Berry, sans compter les
grandes volières que ce prince avait fait construire à la
Tour de Nesles et au château de Poitiers, sans parler plus
longuement d’une suite de loges pour animaux qu'il avait
fait bâtir près des fossés de son château de Riom, nous
dirons qu’on voyait dans son donjon féodal de Nonette,
en Auvergne, des ours et de grands mâtins d’une espèce
aujourd’hui disparue, et que son splendide château de
Méhun-sur-Yèvre, près de Bourges, nourrissait des
ours et des chiens de toute espèce‘, en même temps que
des guépards apprivoisés, des chamois, des dromadaires,
des autruches, des paons, des cygnes, des étourneaux,
des perdreaux, des chardonnerets, des rossignols et
nombre d’autres petits oïseaux chanteurs.
Partout, du reste, où allait le duc Jean, il se faisait
accompagner par ses ours que leur gardien Colin condui-
sait en charrette; partout aussi, dans les douves de ses
châteaux et sur les étangs de son parc, on voyait se pro-
mener de magnifiques cygnes blancs*. C’est que les ours
et les cygnes formaient, avec les lettres VE enlacées, les
« armes et devises » du duc de Berry. Le duc avait com-
1 Une espèce de ces chiens, que l’on rapproche de la race ancienne des
petits chiens de Malte ou plutôt du « spitz » allemand actuel ou « loulou de
Poméranie », à poil blanc ou très clair, a été reproduite très fidèlement,
dans un des plus beaux livres d'heures du duc de Berry, étudié tout récem-
ment par le comte Paul Durrieu (Académie des Inscriptions et Belles-
Lettres, 9 juillet et 26 nov. 190g). Voir aussi G. Macon, Chantilly, p. 234.
? Nous avons pris ces renseignements, sur le duc de Berry, dans les
Comptes et Inventaires publiés par Douet d’Areq et Guiffrey, dans les Grandes
heures du duc, conservées à la Bibl. nat., dans les Très riches Heures du
Musée Condé, et dans Siméon Luce, a, p. 2r2, 224-226.
180 MOYEN AGE
posé ces armes, en souvenir d’une anglaise qui avait
charmé ses loisirs pendant qu'il était prisonnier en
Angleterre‘; les ours et le chiffre ve rappelaient le nom
d'Ursine qui aurait été celui de cette dame ; quant aux
cygnes, les premiers cygnes domestiques, sans doute,
qui parurent en France, voici comment le roi René en
explique la présence dans son Livre du cuer d’Amours
espris* :
« Jehan duc de Berry suis, ce de vérité saige,
Qui en tenant prison, et pour mon père ostaige
Le roy Jehan qui estoit ès mains des Anglois pris,
Je fu si ardemment d’estre amoureux espris
D'une dame englaische, servante au dieu d’Amours,
Que vaincu me senty par ses gracieux tours.
Pour elle prins ung mot, et mis soulz mon escu
Le cygne blanc nacré. Autre mot puis n’y fu. »
Charles VI avait encore un frère, le duc Louis d'Orléans,
qui, on le sait, demeura plus souvent à l’hôtel Saint-Pol,
auprès de la reine Isabeau, que dans ses propres chà-
teaux. Ce prince sacrifia pourtant au goût du jour en
voulant avoir, lui aussi, des animaux sauvages. Un jour
qu’il était à Lyon, il lui prit fantaisie de faire venir d’Avi-
gnon un perroquet dont on lui avait vanté la beauté; il
paya l'oiseau « cinquante escus d’or » et donna en plus,
aux deux hommes chargés de le lui apporter, dix autres
escus d’or, tant pour leur nourriture que pour celle du
perroquet et pour payer le « drap vert gay » qui couvrait
la cage‘. Ce perroquet était peut-être destiné, il est vrai,
à sa belle-sœur la reine, car le duc aimait à faire des
1 En 1360, le duc de Berry était retenu captif en Angleterre, avec beau-
coup d’autres seigneurs, comme otages, jusqu’à ce que la rançon du roi Jean,
fait prisonnier par les Anglais à la bataille de Poitiers, fût entièrement
payée.
2? OŒuvres complètes, édit. de Quatrebarbes, III, p. 117.
8 Champollion-Figeac, p. 252.
LES MÉNAGERIES EN FRANCE 181
cadeaux d'animaux; c’est ainsi qu’il envoya un jour, à son
cousin germain, Jean sans Peur, des autruches et « autres
oiseaux rares ou singuliers », en même temps que des
chiens et des faucons*.
Les bourgeois de France commencèrent à suivre, dès
cette époque, l'exemple des grands seigneurs; ils n'avaient
encore ni le droit, ni les moyens de nourrir des animaux
féroces, mais chaque maison bien ordonnée avait ses
« oiselets de chambre* ». Les maisons et les volières
bourgeoises étaient alors très luxueuses et on citait,
parmi les plus grandes et les plus belles du royaume :
la volière d’un bourgeois parisien nommé Charlot, celle
que messire Hugues Aubriot, le célèbre prévôt, avait dans
son somptueux hôtel de la rue de Jouy, enfin la splendide
demeure de Jaques Duchié qui était « rue de Prouvelles »
(aujourd’hui rue des Prouvaires) et en la cour de laquelle
« estoient paons et divers oyseaux à plaisance* ». Le
commerce des oiseaux d'agrément fut, du reste, très
florissant au moyen âge‘. Il avait son centre à Paris,
à peu près là où il se trouve encore aujourd’hui, c'est-
à-dire autour du parvis Notre-Dame et sur le Pont-au-
Change. Une ordonnance de Charles VI, en date du
mois d'avril 1402, imposait aux oiseliers l'obligation de
mettre en liberté quatre cents de leurs oiseaux, au moment
du sacre des rois à Reims et lors de la première entrée
de la reine à Paris*. C’était là une coutume charmante
qui s'étendit et que l’église garda longtemps pour les
1 La fauconnérie du duc d'Orléans était celle d’un roi et sa meute comptait
98 chiens courants, 8 limiers, 32 lévriers pour le cerf, plus nombre de chiens
pour le sanglier, de lévriers ordinaires et de mâtins. Ajoutons qu'il avait
un troupeau de daims à Villers-Cotterets.
? Le ménagier de Paris, II, 62.
? Le ménagier de Paris, Il, p. 253-255, et Guillebert, p. 199.
* Voir Franklin, I, p. 258 et suivantes, et II, p. 223 et suivantes.
5 Delamare, Il, p. 1414.
182 MOYEN AGE
fêtes du jour de la Pentecôte; pendant l'office divin, à
Paris du moins, on jetait du haut des voûtes de Notre-
Dame, à l’intérieur de l’église, des fleurs et des étoupes
enflammées en même temps qu'on làchait un certain
nombre de petits oiseaux‘. Dans une autre circonstance,
quand le roi Louis XI passa sur le Pont-au-Change, le
3r août 1461, venant prendre la couronne de France,
à la mort de son père Charles VII, les oiseliers avaient
couvert le pont d’un immense filet et avaient lâché dans
cette sorte de volière 2.400 oiseaux chanteurs.
D'autre part, la coutume romaine des garennes ou parcs
à gibier se maintenait toujours dans les grands domaines
de France, comme le montrent les « Capitulaires » et les
différents « Ménagiers ». Enfin les montreurs de bêtes
allaient toujours de ville en ville, principalement aux
époques des grandes foires : à Paris, à Troyes, à Provins,
à Beaucaire, à Guibray, etc. Détail curieux et quiexplique
une locution employée encore de nos jours, payer en
monnaie de singe, ces bateleurs étaient exempts de tout
péage, quand ils entraient à Paris, à condition qu'ils
fissent exécuter quelques gambades à leurs singes. Voici
en effet ce qu'écrivait, au temps de saint Louis, le prévôt
des marchands de cette ville : « Li singes au marchant
doit iy den., se il pour vendre le porte ; et se li singes
est au ioueur, iouer en doit devant le paagier ; et pour
son ieu doit estre quites de toute la chose qu’il achète à
son usage; et ausi tot li iongleur sunt quite por j ver
de chançon » [pour un couplet de chanson|*.
L Lebeuf, Histoire du diocèse de Paris, 1, p. 17. Voir aussi, notre t. IIT,
chap. 7.
? Boileau. Le Livre des métiers, p. 287.
DEUXIÈME PARTIE
ÉPOQUE DE LA RENAISSANCE (XV° ET XVI° SIÈCLES)
CHAPITRE VII
LES DÉBUTS DE LA RENAISSANCE.
MÉNAGERIES DES ARABES, DES TURCS
ET DES ANCIENS MEXICAINS.
1. Les Arabes et les Turcs ramènent en Europe et en Afrique le faste des
anciens rois perses. Les ménageries turques de Constantinople.
2. Les ménageries arabes du nord de l'Afrique.
3. Les ménageries des anciens Mexicains : la ménagerie de Montezuma à
Tenochtitlan. -
4. Les animaux et le musée de l'Académie de Tezcuco.
I. La fin du xrv° siècle et le commencement du xv°
furent marqués par deux grands événements qui vinrent
renouveler complètement l’état des choses dans l’ancien
monde civilisé et dont l'effet se fit sentir jusque dans
l'établissement des ménageries : la destruction définitive
de l'empire d'Orient sous les invasions des Arabes et des
Turcs, d’une part, la rénovation de l'esprit antique sous
l'influence du mouvement intellectuel et artistique qu’on
appelle la Renaissance, d'autre part.
La conquête de l'empire d'Orient, dernier reste de la
puissance romaine, avaitété commencée, à la vérité, dès
le vrr siècle, par les invasions des Arabes. À cette époque
les deux grands empires rivaux, celui des Grecs et celui
des Perses, étaient épuisés autant par les luttes religieuses
184 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
que par les luttes politiques; aussi, les Arabes, soulevés
par la guerre sainte que venait de proclamer le successeur
de Mahomet, le premier khalife Abou-Kehr, pénétrèrent-ils
facilement dans ces empires. Ils s’emparèrent d’abord
de la Chaldée, de la Syrie et de toute la Perse, puis ils enta-
mèrent les possessions byzantines, en prenant Memphis
et Alexandrie qui les rendirent maîtres de toute l'Égypte,
de la Nubie et de la Cyrénaïque. Au siècle suivant, ils
remontèrent d'un côté vers la Chine, s’avançant jusqu’au
Gange, et, de l’autre, continuèrent à démembrer les restes
de l'empire romain en conquérant la Crète, la Corse, la
Sardaigne, en venant s'établir en Espagne, et enfin en
s’avançant dans les Gaules jusqu’à Poitiers ; c’est là qu'ils
furent finalement arrêtés, comme l’on sait, par Charles
Martel, en l’an 732.
Constantinople, qui était l'objectif principal de l'Islam,
résista d’abord victorieusement pendant trois cents ans
aux attaques répétées des Arabes ; mais, au début du
xr° siècle, un autre peuple musulman entra en scène et vint
donner une nouvelle vigueur à la guerre sainte. Les Turcs,
descendant des steppes de la Tartarie, commencèrent par
s'installer en Asie Mineure d’où ils chassèrent peu à peu
les Grecs, puis en Palestine, où ils remplacèrent les Arabes.
Ils s’occupèrent d’abord d’affermir leurs conquêtes, tout
en continuant à guerroyer avec les Byzantins, puis, au
xiv° siècle, ils passèrent la Méditerranée et s’emparèrent
d’abord d’Andrinople; ilsremontèrentensuite vers le nord,
occupant tout le pays jusqu'aux Balkans, s’avancèrent à
l’ouest dans la Hongrie ; enfin, revenant sur leurs pas, ils
finirent par mettre le siège devant Constantinople qu'ils
prirent d'assaut, le 29 mai 1453; avec Constantin XIII,
tué en combattant sur les remparts de la ville, dispa-
raissait le dernier des empereurs d'Orient.
Les Arabes avaient adopté les mœurs des anciens rois
RE
RES EN T T PAEE
LES MÉNAGERIES DES ARABES ET DES TURCS 185
perses, et Bagdad, placée entre Babylone et Ninive,
vit se renouveler, au temps des khalifes, les splendeurs
de ces deux grandes capitales. Un écrivain Arabe,
Maçoudi, qui vivait à Bagdad au début du x° siècle, parle
de lions privés que le khalife Abd el-Melik gardait près
de lui, à sa cour ; il nous dit qu'Haroun er-Reschid avait
une fosse aux lions dans laquelle il faisait jeter ceux qui
lui déplaisaient ‘, et nous savons d'autre part que ce
célèbre Abasside avait fait cadeau à Charlemagne d'un
éléphant et de singes. Il devait en être de même à Cordoue,
la capitale du khalifat d'Occident, car, si l’on en croit la
Chanson de Roland, un des kalifes de ce pays, le roi
Marxile, pensa un jour envoyer également à Charle-
magne : des lions, des ours, des chameaux, des chiens et
des autours *.
Les Turcs, continuateurs des Arabes, apportèrent natu-
rellement, avec eux, ces mêmes coutumes. La fauconne-
rie du sultan Bajazet renfermait, par exemple, à la fin du
xiv° siècle 7.000 oiseaux de vol, et l’on raconte que ce
prince, vainqueur des chrétiens à Nicopolis, demanda,
pour la rançon du commandant français Jehan de Nevers,
le futur Jean sans Peur, 12 faucons blancs du Nord*. Ils
réintroduisirent en même temps, en Europe, sous le nom
de poules de Jérusalem, les pintades, dont la connais-
sance s'était complètement perdue en Occident depuis les
Romains.
Les voyageurs qui visitèrent les pays soumis aux Turcs
et aux Arabes, trouvèrent donc, dans ces pays, des ména-
geries florissantes et même, au xvi° siècle, une sorte de
1 Les Prairies d’or, t. V, p. 282 ett. VI, p. 300.
? Chanson de Roland, éd. Gautier, V, vers 30, p. 6.
3 Le roi de France Charles VI envoya les faucons ; il y ajouta des autours
et des éperviers de grand prix avec des gants brodés de perles fines pour
porter ces oiseaux au poing. Pichot. Bull. soc. d'acclimat., 1891, t. I, p. 84.
186 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
commerce d'animaux sauvages où se ravitaillèrent pen-
dant longtemps les ménageries d'Occident ‘. La ménagerie
de Constantinople, par exemple, fut visitée, au milieu du
xvi° siècle par les voyageurs français Pierre Gilles d'Albi,
Pierre Belon du Mans et André Thevet, cosmographe du
roi Henri IT. C’est en 1544 que maître Gilles fut envoyé em
Orient, par ordre de François I‘, afin de « chercher et
amasser des livres anciens pour l’accomplissement de sa
librairie? ». Il s'arrêta longuement à Constantinople,
où il trouva Thevet, mais, dans la relation de son voyage,
ii ne fait que citer, en passant, les animaux étranges
qu'il voit dans cette ville, en particulier un éléphantetun
hippopotame. Pierre Belon, au contraire, envoyé égale-
ment en mission dans les mêmes pays, deux ans après
Gilles, sous les auspices du cardinal de Tournon, nous
donne une description complète de cette ménagerie.
« L’on voit [à Constantinople], les ruines d'vn palais
moult antique, que le vulgaire nomme le palais de Cons-
tantin. Le Turc y fait nourrir ses Éléphants, et autres
bestes douces. Il y à vn lieu en Constantinople, ou le grand
Turc fait garder des bestes sauvages : qui est une Église
antique tout ioignant l'Hippodrome : et à chaque pilier
de l’Église y a vn Lion attaché, chose que n'auôs peu
voir sans merueille, attendu qu'ils les détachent et
manient, et rattachent quand ils veulent, et mesmement
les meinent quelque fois par la ville. Et pource qu'il ne fut
onc queles grands seigneurs quelque barbares qu'ilsayent
1 Pour les pays d'Extrême-Orient, nous ne trouvons, à cette époque, que
les voyages de l'italien Ludovico di Varthema qui visita l'Egypte et les Indes,
de 1500 à 1508. Dans la relation de son voyage (p. 209), il parle des animaux
du roi de Tarnassery (Tenasserim, une ville de l'Inde) : lions, loups, civettes,
sangliers, cerfs, chevreuils, paons, papegaux, faucons, autours et autres
rapaces dont un oiseau plus grand qu'un aïgle, au bec jaune et rouge, utilisé
pour faire des manches d’épées ; c'était sans doute l’adjudant javanais.
? Voir une lettre du cardinal Georges d'Armagnac au roi, reproduite par
Hawmy, a, p. 15.
LES MÉNAGERIES DES ARABES ET DES TURCS 187
este, n'ayent eu plaisir de voir les animaux singuliers et
rares : tout ainsi chaque nation du pays ou domine le
Turc, ayant pris quelque animal sauuage, l’enuoye à Cons-
tantinople, et là l'Empereur le fait nourrir et garder soi-
gneusement. Il y auoit des Loups enchesnez, des Asnes
sauvages, des Hérissons, des Porcsespics, Ours, Loups
Ceruiers, et Onces, qu'uon nomme autrement Linces. Il
n'est pas iusques aux plus petites bestes, comme Er-
mines, nomméesen Latin Mures Pontici, c’est à dire Rats
de Pont, qu'ils ne nourrissent soigneusement. Il y auoit
aussi deux petites bestes, ressemblantes si fort à un chat,
qu'elles ne nous sembloyent différer sinon en grandeur,
ausquels n’auons sceu trouver nom ancien. Il fut vn têps
que les pensions estre Linces : car nous prenions les
Onces pour Panthères ; toutefois n’auons sceu resouldre
quelles bestes ce fussent. C’est merueille comme ils
sçauent traiter toutes ces bestes là si doucement, qu'ils
les rendent grandement apprivoisées : comme aussi les
genettes, qu'ils laissent eschapper par la maison, priuées
comme chats‘. » Une trentaine d’années après le voyage
de Belon, la ménagerie de Constantinople s’était enri-
chie d’une girafe que l’on vit paraître aux fêtes splen-
dides de la circoncision de Mahomet III°.
IH y avait également, chez les Turcs, beaucoup de
montreurs de bêtes qu'on voyait surtout à Constanti-
nople. Chaque fois que ces hommes apprenaient que
quelque ambassadeur ou grand seigneur était arrivé
en ville, ils allaient en son logis avec leurs bêtes, aux-
quelles ils faisaient faire mille passe-temps, en jouant
eux-mêmes de plusieurs sortes d’instrumentset même la
comédie. On les rencontrait alors dans les rues conduisant
1 Belon. Le premier livre des singularités, p. 93. Thevet décrit aussi cette
ménagerie de l'Hippodrôme (a, chap. xvu).
? Joly et Lavocat, p. 17.
188 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
leurs lions enchaînés de la facon que le figure Thevet,
dans une des curieuses gravures de son livre ‘. Deux lions
marchant côte à côte, ayant au cou un large collier d'où
s'avance de grosses chaînes de fer; un des bateleurs
est à leur tête, semblant les conduire; à droite et à
gauche, deux autres hommes tiennent les chaînes d’une
main et un bâton de l’autre; derrière, suit un quatrième
personnage muni également d’un bâton et qui paraît
être le chef de la bande. Les lions ont de petites clo-
chettes au cou afin « que le peuple se retire, et que ces
bestes ne gastent quelqu'un, ce que souuentes fois est
aduenu ». On trouvait encore en Turquie, des chasseurs
de « vipères et autres serpents », que Belon appelle des
« Vipériers », des oiseleurs qui prenaient, avec des filets
teints en vert, jusqu'à cent milans et éperviers par jour,
et des gens qui montraient, au marché, des animaux
étranges ; Belon y vit, en particulier, un tatou dont il
donne un « naïf portrait »°.
IT. Gilles et Belon visitèrent aussi, dans ces mêmes
voyages, la ménagerie du château du Caire où demeurait
le Pacha d'Égypte. Gilles se contente encore de nous dire
qu’il y trouva trois girafes”. Belon, comme toujours plus
explicite, nous apprend que la ménagerie était située dans
la cour du château, qu’elle renfermait un petit bœuf
La, Cosm.du Lev.— Chap. xviu, p.65. Voir également Ambroise Paré (Livre
IL. Animaux et de l'excellence de l'Homme, p.65 et 66) qui donne, d’après une
autre édition de Thevet que nous ne connaissons pas, une figure plus complète
et des détails plus circonstanciés. C’est surtout Paré que nous suivons ici.
? Le Tiers-Livre..., p. 209 et suivantes.
3 Thevet, qui accompagna Gilles dans une partie de ses voyages et qui wit
également ces animaux, les décrit dans sa Cosmographie du Levant, édit, de
1554, p. 142. Il nous dit qu'ils avaient été pris par les Turcs aux gouver-
neurs portugais d’Amiadine, île dépendant alors de la vice-royauté de Goa.
Dans l’éd. de 1556, Thevet cite, dans le château du Caire, la présence de
lions, éléphants, léopards, rhinocéros, veaux marins, cigognes et girafes
(chap. xxxix, p. 145).
= 15
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22e d'assaut: den nctr es dl été
LES MÉNAGERIES DES ARABES ET DES TURCS 189
d'Afrique ou bubale qui était venu du pays d’Asamie, un
couple de cerfs axis, des gazelles privées et enfin une
girafe (Zurnapa') dont il donne le portrait avec son har-
nachement particulier ; c'était, dit-il, «une beste moulte
belle et de la plus douce nature qui soit, quasi comme
yne brebis, et autant amiable que nulle autre beste sau-
uage. » Belon rencontra au Caire beaucoup de montreurs
de bêtes qu’il n'avait point vus à Constantinople. Ces
« basteleurs » faisaient voir surtout des guenons appri-
voisées ; « ce qui est chose rare à voir, dit-il, car (ces
bêtes) sont communément inconstantes; puis de gros
maimous ou cynocéphales, « si sages et bien apprins,
qu'ils vont d'homme à homme qui regardent iouer le bas-
teleur, et leur tendent la main, faisant signe qu’on y mette
de l’argent » ; enfin des callitriches remarquables « pour la
grande beauté de leur cheueux et de leur poil. totalement
jaune comme fil d’or ». Belon remarqua encore que les
Égyptiens avaient conservé l'habitude du temps des Pha-
raons de garder dans leurs maisons des ichneumons privés.
« Les habitants d'Alexandrie, dit-il, nourrissent une beste
nommée Ichneumon, qui est particulièrement trouvée en
Égypte. On les peut apprivoiser es maisons tout ainsi
côme vn chat ou vn chien. Le vulgaire a cessé de plus le
nommer par son nom ancien, Car ils le nôment en leur
langage Rat de Pharaon. Or auons nou veu que les pai-
sans en apportoyêt des petits vêdre au marché d’Alexi-
.… drie, où ils sont bien recueillis pour nourrir es maisons,
à cause qu'ils chassent les Rats, tout ainsi que fait la
- Belette et aussi qu'ils sont friands des serpents, dont ils
se paissent indifféremment *.… » De son côté André Thevet,
qui voyagea en Orient en même temps que Pierre Gilles,
remarqua à Alexandrie un grand nombre de tourterelles
1 Sans doute altération du mot arabe : serrafa.
2 a, Le Second livre... p. 118 et suivantes.
MEAAPTe
Ë an
EU
n
190 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
et d’autruches. Autre part, il nous apprend que le plus
grand plaisir du « Roy de Marroque » était le combat
de lions et que ce roi entretenait sa ménagerie en for-
çant chaque village à lui envoyer un lion tous les ans!.
À l’époque de la Renaissance, l'Orient continua done,
à-être, par l'intermédiaire des Arabes et des Turcs, le
grand pourvoyeur d’animaux de ménagerie, comme il
l'avait été déjà au temps des Romains. En Perse, de même
qu'en Chine, on nourrissait toujours certainement, dans
les palais, des éléphants pour la guerre et pour le faste,
et des félins pour la chasse; malheureusement, les données
que nous avons pu recueillir ici se résument aux récits
du voyageur vénitien Barbaro * qui visita la Perseen 147 ;
encore, cet écrivain se borne-t-il à nous parler des cent
léopards chasseurs qu’un certain prince Assambeï faisait
garder dans son palais de Tauris.
IH. Mais si nous dépassons l'Asie, si nous allons,
de l’autre côté de l'Océan, dans ce qu’on appelait alors
les Indes orientales, nous allons trouver, à cette époque,
des ménageries luxueuses qui vont nous ramener, par
quelques points, aux grandes collections d'animaux sau-
vages. de l'antiquité.
Un peuplemigrateur, les Aztèques, venu on nesait d’où,
était arrivé, en 1216, dansles vallées lacustres du Mexique
où il fut d’abord réduit en esclavage par les peuples qui
habitaient déjà ces vallées. Faibles et misérables, maistrès
intelligents, aimant la guerre et unis par deux prineipes
d'association puissants : la religion et la royauté, les Aztè-
ques parvinrent à s'affranchir vers 1325 et firent peu à
peu, à leur tour, la conquête de tout le pays jusqu'au
lac Nicaragua. La civilisation qui commença alors, se
1 a, chap. xxxvr et b, t. I. Liv, E, p: 164.
2 Cité par Camus, a, p. 130.
Le
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PEU
PEU
LES MÉNAGERIES DES AZTÈQUES 191
forma-t-elle entièrement par elle-même, s’assimila-t-elle
plus vraisemblablement quelque chose des autres peuples
civilisés qui occupaient le Mexique : les Toltèques et les
Chichimèques, par exemple? Ce sont là des points que
nous n'avons pas à envisager dans cet ouvrage. Mais
cette civilisation nous intéresse car elle comporta, entr’au-
tres choses, la coutume de garder et d'élever des ani-
maux sauvages en captivité.
Lorsque les Espagnols, conduits par Fernand Cortez,
envahirent le Mexique, en 1519, ils trouvèrent dans la ville
de Tenochtitlan (aujourd’hui Mexico) une grande ména-
gerie qui appartenait à l’empereur aztèque Montézuma :.
Cette ménagerie était placée tout près du palais impérial
dont elle était séparée par des jardins. L'on rencontrait
d'abord une immense volière qu’on appelait le Palais
(en aztèque : Tepac) des Oiseaux. Le centre de cette
volière était occupé par un grand étang d’eau douce et,
tout autour, se trouvaient rassemblés tous les oiseaux
indigènes au riche plumage : cardinal écarlate, faisans
dorés”, perroquets de diverses espèces, oiseaux-mou-
ches, etc. Trois cents personnes, tant hommes que
femmes, étaient chargées du soin de ce palais des oiseaux.
Elles avaient d’abord à s'occuper journellement du soin et
de lanourriture des animaux ; en particulier, elles devaient
aller chaque jour recueillir de nombreux insectes dans la
campagne pour les ajouter à la nourriture de certaines
espèces. À l’époque des mues, elles recueillaient avec
soin les plumes les plus brillantes, ou bien aidaient au
£ Nous avons trouvé les documents sur les ménageries de Montézuma : dans
les lettres de Fernand Cortez, dans le récit de la conquête par l’un des
conquistadors, Bernal Diaz (p. 240-et suiv.), dans Prescott (II, p. 93 et suiv.),
ù enfin dans un plan de l’ancienne Tenochtitlan reproduit par Guy Patin.
2 Nous donnons ici les noms d'animaux que nous trouvons dans nos auteurs,
mais il est évident que, dans nombre de cas, les conquistadors se sont laissé
abuser par de simples ressemblances avec 1rs animaux de l’ancien monde.
192 RENAISSANCE : XV° ET XVI° SIÈCLES
changement de parure en arrachant elles-mêmes les
plumes du corps de l'animal ; quand le temps de la cou-
vaison approchait, elles mettaient les nids en état, puis
surveillaient attentivement les œufs, et enfin s’occupaient
de l’élevage des nouveau-nés.
À côté de cette première maison d'animaux, s'élevait le
Palais des Rapaces, que Cortez décrit ainsi : C'était une
« maison fort belle où se trouvait une grande cour pavée
de gentils carreaux disposés en façon d’échiquier, et les
chambres, selon leurs dispositions ou leurs mesures, pou-
vaient avoir six pas en carré ; à moitié pavée de carreaux
par le bas, la portion restée à découvert était garnie d’un
treillis de bois fort bien fait, et, dans chacune de ces
volières, il y avait un oiseau de proie, à partir de la cré-
cerelle jusqu’à l'aigle (ou Tapalcatl). On y rencontrait
tout ce que produit l'Espagne en ce genre, et bien d’au-
tres espèces qui n'y ont jamais été vues. Il y avait grand
nombre d'individus de chaque sorte. En la partie couverte
de chacune de ces chambres, se voyait une gaule en
manière de perchoir, et il y en avait une également en la
partie fermée par le treillis ; si bien que l'oiseau avait un
asile pour la nuit contre la pluie, et un autre où il pou-
vait gagner le soleil et se nettoyer au grand air. A tous
ces oiseaux, on donnait chaque jour un certain nombre de
volailles pour nourriture et rien autre chose ». Un autre
document nous dit qu'ils consommaient, chaque jour,
500 dindons dont la viande était alors la moins coûteuse
au Mexique.
Le logement des Mammifères carnivores, décoré de
sculptures représentant les espèces des animaux exposés,
se trouvait dans la même maison que les Rapaces. Il
se composait d’un certain nombre de grandes salles basses,
garnies de cages claires, bien aérées et assez vastes
pour laisser aux animaux toute liberté de mouvement.
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LES MÉNAGERIES DES AZTEQUES 193
Ces cages étaient faites de très gros madriers bien tra-
vaillés et fortement chevillés ; on y voyait des lions et
des tigres, des léopards et des chats sauvages, des adives,
des zorros, des fouines, qui se reproduisaient presque
tous dans cette maison. On les nourrissait de chevreuils,
de chiens, de poules, de dindons; « j'entends même
dire, ajoute Bernal Diaz, qu'on leur jetait de la chair
d'indien provenant des sacrifices ».
Tout près de la Maison des Carnivores, se trouvaient
des enclos où vivaient des lamas et des vigognes utilisées
déjà comme animaux domestiques, deschevreuils, etl’ani-
mal le plus remarquable et le plus rare de la Nouvelle-
Espagne, « le taureau mexicain [ou bison]‘ ».
Enfin, toujours dans le même voisinage, peut-être
même dans le Palais des Rapaces et des Carnivores,
| on voyait une collection variée de Reptiles : caïmans,
» tortues, iguanes, serpents, dont un avait des « casta-
gnettes à la queue ». Les serpents étaient enfermés dans
de grandes auges à moitié remplies d’une eau vaseuse ou
dans de longues caisses garnies de plumes et de duvet
pour réchauffer leurs œufs. On leur donnait à manger des
chiens du pays et, assure toujours Bernal Diaz, de la chair
d’indien.
L'on peut encore placer dans la ménagerie de Monté-
zuma, une étrange collection de monstres humains :
nains, bossus, albinos et autres individus difformes que
l’empereur faisait rechercher partout dans son pays et
qu'il payait sans doute un bon prix; il paraît, en effet, que
des parents, spéculant sur ce goût bizarre, obtenaient,
chez les enfants, des monstruosités artificielles en les
déformant dès leur bas âge.
Toutes les maisons d'animaux de la ménagerie de Mon-
1 De Salis, 1724.
1. 13
194 RENAISSANCE : XV° ET XVI° SIÈCLES
tézuma étaient entourées, ou du moins séparées les unes
des autres, par de vastes jardins remplis d’arbrisseauxodo-
rants, de fleurs variées, et surtout d’un grand nombre de
plantes médicinales ; mais on n’y trouvait aucune plante
alimentaire, niaucun arbre fruitier, car l’empereur consi-
dérait que cela aurait déparé un jardin d'agrément. Les
plantes médicinales, de même que les plantes rares,
étaient « l’objet d'une sollicitude constante et lon
s’efforçait de mettre là, sous les yeux des visiteurs, la col-
lection complète de la flore du pays, non pas en désordre,
mais avec une certaine entente des qualités distinctives
des végétaux. Au milieu de ces bocages aux doux par-
fums, on voyait des fontaines d’eau fraîche lancer en
l'air leurs jets étincelants, et répandre sur les fleurs
leur rosée bienfaisante. Dix grands bassins bien empois-
sonnés (les uns alimentés par les eaux salées du lac de
Mexico, les autres recevant de l’eau douce par l’aqueduc
de Chapoltepec) offraient, sur leurs bords, une retraite
à diverses espèces d'oiseaux aquatiques. Un pavé de
marbre entourait ces spacieux réservoirs sur lesquels
étaient comme suspendus de légers et fantastiques pawil-
lons que pénétraient les brises parfumées des jardins;
c'était là, dans les chaleurs étouffantes de l’été, une déli-
cieuse retraite pour le monarque et son sérail.
On trouvait encore, cà et là, des bains construits en
pierre de taille, de petits réduits, des pavillons de repos,
des lieux aménagés pour le chant et pour la danse, car
Montézuma avait une grande quantité de jongleurs et de
danseurs. Enfin, dans les appartements mêmes du palais
vivaient. une sorte de petit chien, appelé alca par _
Mexicains, et nombre d'oiseaux apprivoisés.:
Comme les rois d'Égypte, l'empereur du Mexique se
procurait la plus grande partie de ses animaux par le
moyen de tributs annuels qu'il avait imposés aux difté-
LES MÉNAGERIES DES AZTÈQUES 195
rents pays dont se composait l'empire. Il se servait de
sa ménagerie d’abord pour une simple raison de luxe,
d'ornement; mais 1l s’en servait également dans un but
pratique. Il y faisait élever, en effet, des animaux pour
la chasse; les prêtres venaient y choisir des victimes
nécessaires pour les sacrifices; les peaux de pumas et
de panthères [jaguars| fournissaient des vêtements et
des tapis pour la cour ; enfin, une sorte de fabrique d’ou-
vrages em plumes était annexée au Palais des Oiseaux.
Là les nombreuses femmes de l'empereur venaient occuper
leurs journées à faire de riches surtouts de plumes brodés,
utilisant surtout les plumes vertes fournies par les
mues.des oiseaux appelés quezales'. D'autres personnes,
devéritables taxidermistes, mettaient en peau les oiseaux
morts pour les conserver dans des sortes de collections
zoologiques, et les artistes, des orfèvres surtout, venaient
y prendre des modèles pour leurs bijoux. C'est ainsi que
les conquistadors rapportèrent nombre d'objets en or,
tous « très bien travaillés et imitant parfaitement... »
des jaguars, des pumas, des singes, des canards, des
lézards, etc.
IV. La coutume de garder des animaux sauvages en
captivité semble avoir été générale alors dans les mœurs
des anciens Mexicains. Les Espagnols citent en effet,
parmi les objets vendus au marché de Mexico, des ani-
maux sauvages etapprivoisés, voisinant avec des esclaves,
, et ayant, les uns et les autres, des colliers autour du cou.
Ils parlent également de ménagerie dans d’autres villes
du Mexique, telle que Tezcuco, autrefois capitale d'un
1 Ou quetzal. C’est le couroucou resplendissant qui jouait un rôle dans
lés légendes des Mexicains et que les Guatémaliens ont encore adopté aujour-
d’hui pour mettre en effigie sur leurs timbres-postes de 20 centavos. On peut,
voir à Madrid quelques-uns de ces ouvrages magnifiques en plumes de cou-
roucou que les conquistadors envoyèrent alors à la métropole.
196 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
royaume indépendant. Tezcuco était la métropole scienti-
fique de l'empire. Le palais y renfermait une bibliothèque
et un musée d'histoire naturelle, dans lequel des sta-
tuettes en or figuraient les animaux que l’on n'avait pu
se procurer, et des « tapisseries exécutées avec le poil fin
de certains quadrupèdes étaient destinées à compléter,
par des représentations exactes, la nomenclature des
animaux qu’on n'avait pu observer à l’état vivant ». Ce
musée, de même que la bibliothèque, était destiné à
l'étude ; « une grande salle et plusieurs chambres où se
tenaient les historiens, les poètes et les philosophes du
royaume divisés en classes selon les sciences qu'ils cul-
tivaient » s’ouvrait dans son voisinage, à l’ouest du palais;
et il y avait, dans le parc, un jardin botanique et une
ménagerie sur lesquels nous n’avons malheureusement
pas de détails. Mais il faut croire que cette ménagerie,
comme celle de Mexico, servit aux progrès des sciences
d'observation, car nous savons que les Mexicains avaient
écrit des traités d'histoire naturelle dont le souvenir est
parvenu jusqu’à nous ; ces ouvrages disparurent dans les
incendies qui détruisirent, dès le commencement de la
conquête, les archives les plus considérables du Mexique.
À la même époque, dans l'Amérique du Sud, une
autre civilisation toute aussi intéressante, celle des Incas
du Pérou, comportait la vénération d’un certain nombre
d'espèces d'animaux, au nombre desquels étaient le puma,
le renard, le chien, le lama, le condor et l'aigle. Les
Incas croyaient, commeles Chaldéens, que ces espèces ani-
males avaient leurs représentants au ciel’. Les Mexicains
avaient bien quelques idées semblables. On ne peut cepen-
dant pas dire que, dans ces deux pays, au temps de leur
conquête, il y eùt encore des animaux reconnus comme
dieux nationaux.
! Prescott, History of Peru, p. 87 (cité par lord Lubbock, p. 270).
CHAPITRE VIII
LES MÉNAGERIES D'ITALIE A L'ÉPOQUE
DE LA RENAISSANCE
1. Le développement des ménageries en Italie. Les ménageries de Flo-
rence.
2. Les ménageries de Ferrare, Milan, Rome, Naples et autres villes
d'Italie.
3. Les animaux du Pape et des Prélats de l'Église romaine.
4. Les peintres italiens et les ménageries.
I. Le mouvement intellectuel et artistique qui vint, au
xv° siècle, transformer l'esprit mystique et symbolique
du moyen âge, fut accompagné, dans tout l’ancien empire
d'Occident, par un développement plus grand donné à la
garde des animaux dans les châteaux et les domaines
princiers. Cette activité nouvelle était favorisée, du reste,
par les découvertes d'outre-mer, et par un commerce
qui allait amener une prospérité et un désir de luxe de
plus en plus intense.
C’est en Italie que se manifesta naturellement d’abord
le développement du goût des ménageries et des grands
parcs d'animaux. Non seulement, en effet, c'était dans
ses villes libres que se formait l'esprit nouveau, mais
encore c'était par Gênes, par Pise, par Livourne, et par
Venise que l’Europe communiquait avec la Turquie,
l'Asie et l'Afrique. Venise surtout était alors l’intermé-
diaire obligée entre l'Orient et l'Occident; elle possédait
tout le commerce de Constantinople, elle avait des comp-
toirs et même des colonies dans tout l'Orient; aussi c’est
par elle principalement que se ravitaillèrent, en animaux
PT D 7 LU) A) PE Ce, Ar NE |
DURS ETES ut 140
198 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
féroces, les ménageries d'Italie. Elle eut elle-même sa
ménagerie de lions, puisque nous l'avons vue faire cadeau
de quelques-uns de ces animaux à Florence; mais c’est
surtout dans cette dernière ville que le luxe des ménage-
ries, les serraglii, comme on va commencer à appeler les
maisons de bêtes féroces, semble s'être le plus déve-
loppé en Italie. En 1459, au temps de Cosme de Médicis,
la maison des lions du Vieux palais renfermait 26 lions
qui figurèrent dans une fête donnée en l'honneur de la
visite du pape Pie IT et de Galeas Sforza. Les Florentins
avaient voulu reproduire une des grandes chasses de
l’époque romaine. Pour cela, les rues qui aboutissaient
à la place de la Seigneurie furent barrées de manière
à transformer cette place en une vaste arène; on y lâcha
les lions’, puis des sangliers, des loups, des taureaux
indomptés, des chevaux sauvages, des chiens corses et
d’autres bêtes sauvages. Le spectacle ne répondit pas
à l'attente des spectateurs, car les lions, après s'être pro-
menés de long en large, au milieu des bêtes effrayées,
se couchèrent tranquillement dans un coin; la vue
d’un immense mannequin qui était construit en forme
de girafe” et qui renfermait, dans le corps, dit Volpi,
vingt jeunes gens (7 corpo venti garzont) bien décidés à
molester les lions, ne parvint pas à émouvoir ceux-ci et
c’est à peine s’ils répondirent aux attaques d’une autre
machine que les Florentins avaient imitée des Turcs.
1 Certaines chroniques disent bien qu'il y eut 26 lions, mais d’autres seu-
lement 10 (voir G. Volpi, p. 16 et 18). On trouvera dans Muratori (t. II, p.
718-752) un poème anonyme donnant une longue description de ces fêtes et,
en frontispice, p. 724, une vignette représentant la place du Vieux palais avec
quelques lions qui s’y ébattent.
2? Cette machine, représentant une girafe, a été prise pour une girafe
vivante par des auteurs même très sérieux, tels que Burckhardt (t. IE, p. vx)
et Perrens (I, p. 200), qui n’ont évidemment pas lu attentivement les textes.
Il est vrai que Muratori se contente de dire, b, p.741 : una girafa v'era molto
grande per far muover le bestie.
nb ce. ai
pél. -
f
"
hi.
à
.
À
LES MÉNAGERIES D ITALIE 199
Cette machine était une grosse boule creuse percée de
fenteset de trous et contenant un homme à son intérieur ;
la machine était ajourée de facon que l’homme pouvait
faire rouler la boule, s'approcher ainsi des lions et les
piquer d’un fer par les ouvertures. Ce fut alors, ajoute le
chroniqueur, une belle chose et d’un grand génie ; mais
un autre chroniqueur, dit qu’on dépensa là, en somme,
beaucoup d'argent sans arriver à grand'chose. On s'amusa
beaucoup plus, paraît-il, un jour de l’année 1462, où on
jeta aux lions un robuste sanglier et un grand cerf*.
Quelques-uns des animaux de Cosme l’Ancien furent
peints à cette époque par Benozzo Gozzoli, un élève de
Fra Angelico, dans ses magnifiques fresques de la cha-
pelle du palais des Médicis (aujourd’hui palais Riccardi).
Dans le radieux paysage du maître-autel, où des chœurs
d'anges aux ailes de paon chantent avec allégresse le
Gloria in excelsis, on voit, en effet, un paon recevoir de
la nourriture de la main d’un de ces anges ; or, à l’examen,
superficiel il est vrai, d'une simple photographie, cet
oiseau semble bien être un paon nigripenne, variété que
l'on croyait jusqu'ici être apparue par hasard en Angle-
terre, au xvu° ou au xvrm° siècle. D'autre part, sur les
trois principaux murs de la chapelle où il déroula son
joyeux Cortège des Rois mages apportant des dons à
l'enfant Jésus, l’artiste représenta un faucon de chasse,
dévorant un lapin, des chameaux, un singe favori et sur-
tout deux magnifiques guépards, l’un placé en croupe
derrière un cavalier, l’autre tenu en laisse par un servi-
teur qui s'apprête à monter à cheval; or, là encore, à
l'examen des taches de la robe, on voit que ces animaux
appartiennent à deux types différents.
Sous la domination de Laurent de Médicis, le luxe des
1 Nicodemo, 16 mars 1462, orig. 1589, #° 51 (cité par Perrens, I, p. 200).
200 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
animaux devint toujours plus grand à Florence et les fêtes
plus splendides. Laurent avait d’abord des léopards de
chasse dont la renommée s’étendait jusqu’en France,
puis des tigres, des lions et des ours que le Magnifique
faisait combattre, comme du temps de son père, contre
des taureaux, des chevaux, des sangliers et des dogues ;
des éléphants qu'il fit figurer avec des lions dans un cor-
tège triomphal ; enfin une girafe, une vraie cette fois,
qui fut chantée parles poètes Angelo Politien et Antonio
Costanzo, et qui fut peinte dans une des fresques du
palais Poggio Cajano ; nous verrons plus tard cet animal
exciter grandement l’envie de la fille du roi de France
Louis XI.
Au xvi° siècle, la ménagerie de Florence était toujours
florissante ; elle faisait venir ses bêtes d'Alexandrie‘ et
les nourrissait d’agneaux vivants avec une telle abondance
qu'on voyait parfois les tigres, repus, se refuser à tuer
les pauvres bêtes qu'on jetait palpitantes dans leurs
fosses?. Pourtant Rabelais, qui vint plusieurs fois en
Italie, en parle sans grand enthousiasme. « Je ne scay,
dit-il, dans son Pantagruel, quel plaisir avez prins voyans
les lions et afriquanes (ainsi nommez-vous, ce me semble,
ce qu’ils appellent tygres), près le beffroy ; pareillement
voyans les porczespicz et austruches au palais du seigneur
Philippe Strossy*. » Ces animaux furent figurés .-par
Stradan, un artiste flamand qui était au service de Cosme
de Médicis, le premier Grand-duc de Toscane, dans
plusieurs gravures; l’une d'elles représente un combat
furieux entre un lion, un taureau, un cheval et des dogues*.
1 André Thevet, b, t. I, liv. IX, p. 297.
2? Voir le Bestiaire de Léonard de Vinci, p. 247. Nous supposons, bien
qu’il ne le dise pas, que Léonard fit cette observation à Florence, où il vécut
une partie de sa vie.
3 Livre IV, chap. x1, p. 51 du tome II de l’édit. in-4° illustrée de Robida.
* Biblioth. de l’Arsenal à Paris, Recueil n° 1371, 3° série, pl. 24. Voir
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À.
LES MÉNAGERIES D'ITALIE 201
En 1580, Montaigne vint à Florence. Il vit, au Pratolino,
« dans une très belle et grande volière, des petits oiseaux
comme chardonnerets qui [avaient à] la cüe [queue] deus
longues plumes comme celles d'un grand chappon ». Il
ne parle pas de la ménagerie des lions.
II. Les grandes villes et autres cours italiennes
eurent aussi, à cette époque, un grand luxe d’animaux
privés. Tantôt, comme chez le duc de Calabre, Alphonse II,
dans sa villa de Poggio Reale, ou bien chez le duc Her-
cule I‘ dans le parc du Barco, à Ferrare, c'étaient des
animaux de chasse ou d'agrément : des guépards en
grand nombre, des cerfs, des chevreuils, des daims, des
girafes, des autruches, des cygnes, des oiseaux des
îles, etc. ; tantôt c'était quelque fier animal symbolisant
la puissance de la ville ou du prince : une louve à Sienne,
un aigle à Pise, l'éléphant des Malatesta à Rimini,
des lions ou des aigles à Venise, à Pérouse, à Ferrare
et à Naples. Dans cette dernière ville, on voyait encore,
au xv° siècle, une girafe et un zèbre qui avaient été offerts
par un prince de Bagdad”. A la cour de Ferrare, à la fin
du xv° siècle, on voyait réapparaître le tigre”, animal
qui était resté inconnu en Occident pendant tout le moyen
âge ; d'autre part les d'Este « employaient de très beaux
guépards, portés chacun à cheval, sur un tapis, en croupe
aussi, dans ce recueil, la planche 34 de la 2° série qui représente un guépard
placé en croupe derrière un cavalier et un autre combat d'animaux intitulé :
Spectacle donné par Alexandre le Grand. Le guépard a été reproduit par
Paul Lacroix, b, p. 205, fig. 141.
1 Voir la description de la villa d'Alphonse dans le Vergier d'honneur du
poète André de la Vigne. Cette description est reproduite par E. Muntz,
a, p. 435.
Pour le Barco, voir Venturi, Archivio Storico dell Arte, 1888, p. 390
(cité par Jean de Foville, a, Le Musée, t. VI, n° 7, juillet 1909, p. 152}
et Cittadella p. 17.
? Burckhardt, t. IL, p. 13.
# Guasparo Sardi. Historiæ ferraresi, p. 329 (cité par Camus, c, p. 14).
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202 RENAISSANCE : XV‘ ET XVI‘ SIÈCLES
derrière le chasseur, et ayant des colliers agrémentés
de grelots comme ceux des éperviers de chasse‘ ».
L'Arioste, le poète guerrier qui gouvernait alors le chà-
teau de Canossa, au nom des ducs de Ferrare, parle plu-
sieurs fois de ces animaux en homme qui les a vus chasser? ;
enfin ce sont certainement eux que Le Titien a peints
dans son tableau : Bacchus et Ariane qu'il fit à Ferrare,
en 1523, pour le duc Alphonse I°*.
III. À Rome, les papes, revenus définitivement d'Avi-
gnon, au début du xv° siècle, suivirent le mouvement
général de grand luxe qui s’étendait peu à peu alors dans
toute l'Italie, On ne vit d’abord, au Vatican, que des
animaux d'appartement, des oiseaux, surtout des perro-
quets‘; puis le pape Alexandre VI Borgia, un Espagnol
qui avait un taureau dans ses armes, remit à la mode le
goût des combats de taureaux. Un jour on vit son fils,
César Borgia, abattre, dans l'arène, six taureaux indomptés,
et,uneautre fois, trancher le cou à un jeune buffle d’un seul
coup de son épée”; cela se passait sans doute au Colisée.
Avec Léon X, qui était de la famille des Médicis, la
ménagerie du Vatican paraît avoir eu son plus grand déve-
loppement. Elle renferma « une multitude de perroquets
de diverses couleurs. quantité de singes, de guenons, de
civettes et d’autres animaux bizarres » que son peintre,
1 Camus, c, p. 37.
2 « De même que deux belles et courageuses léopardes, come due belle e
generose parde, qui, détachées de la laisse en même temps, reviennent tristes
et honteuses de la poursuite inutile des lièvres et des cerfs. » (Roland,
XXXIX, 69.) Ce passage montre que l’Arioste a bien remarqué as 2 «+
de dépit que le guépard témoigne quand il a manqué sa proie.
Voir aussi : Roland, 1, 34, et XX VI, 93.
3 Ce tableau est aujourd’hui à la National Gallery.
* Bertolotti Z. Papi et le Bestie, Archivio storico de Rome, citées par
E. Gebhardt, a, p. 177 et suivantes.
ÿ E. Gebhardt, c, p. 218.
LES MÉNAGERIES D'ITALIE 203
Jean d'Udine, représenta sur les murs et au plafond des
appartements situés au-dessus des Loges’. On y vit
encore : des lions et des léopards qui venaient de Florence,
des ours qui arrivaient de Hongrie?, enfin un éléphant et
une once que lui amena Tristao da Cunha, ambassadeur
-du roi de Portugal Manoel [®, à l’occasion de son élection.
Ce dernier envoyait avec ces animaux, comme prémices
des richesses de l'Orient, des produits agricoles, mdus-
triels et artistiques de l'Inde, ainsi que des vases sacrés,
des tapisseries, des pierres précieuses, etc. Il fit son
entrée publique et solennelle à Rome, avec tous les
cadeaux, le 12 mars 1514. Arrivé devant la fenêtre où le
pape s'était placé avec sa cour, l'éléphant s’arrêta et plia
trois fois le genou, sur l'ordre de son cornac, pour rendre
hommage à Sa Sainteté; mais, gêné sans doute par la
foule du peuple qui se pressait autour de lui, le malicieux
animal apercevant un baquet plein d'eau, y plongea sa
trompe et aspergea tout le monde, sans même respecter
le pape. La scène réjouit infiniment Léon X dont l’atten-
tion fut bientôt attirée de nouveau par trente mules
richement harnachées qui portaient les cadeaux, et sur-
tout, paraît-il, par l’once que l’on conduisait en com-
pagnie d’un magnifique cheval arabe. Tous ces ani-
maux furent logés au Vatican où l'éléphant eut le plus
de succès; des peintres vinrent y faire son portrait,
Beraoldo le jeune composa des vers en son honneur* et
1 Vasari. Giovanni da Udine, p. 775. Cette décoration fut détruite ensuite,
par l'ordre du pape Paul IV.
2 «25 octobre 1513. Payez à Francesco de Ferrare, gardien du léopard de
Notre Très-Saint-Seigneur, dix ducats d’or, à savoir six pour les dépens du
léopard, et quatre pour un mois de traitement au gardien. »
« 2 octobre 1516, la Sainteté de Notre-Seigneur donne dix grands ducats
d’or à l’homme qui a mené les lions de Florence à Rome. »
« 29 juin 1517, aux Hongrois des ours, dix-huit ducats. » (E. Gebhardt,
4, p. 180).
% Roseoe, t. Il, p. 287.
20/4 RENAISSANCE : XV° ET XVI° SIÈCLES
on le vit un jour, tout harnaché d’or, porter en triomphe,
au Capitole, un autre poète de cour, Barabello de Gaete‘.
Les papes Sixte IV et Léon X° avaient encore, en
dehors de Rome, dans le Parc de la Magliana, une
réserve de chasse et une grande fauconnerie.
Les prélats de la cour romaine suivaient l'exemple
de leur maître. En 1473, par exemple, lors des fêtes
splendides que le cardinal Piétro Riario donna en l’hon-
neur de la princesse Léonore d'Aragon, on revit, comme
aux temps anciens, Orphée charmant les bêtes sau-
vages et Bacchus traîné par des panthères*. Puis ce fut
le cardinal d’Aquilée qui nourrissait, dans son parc d’Al-
bano, des paons, des coqs d'Inde et des chèvres syriennes
à longues oreilles‘; le cardinal de Saint-Clément qui
montrait, comme une grande curiosité, deux meléagrides
(pintades) vivant en liberté dans son jardin‘; le car-
dinal de Ferrare qui faisait nourrir près de la ville ducale,
à sa villa de Belfiore, des troupeaux de paons sur les-
quels Benvenuto Cellini exerçait son adresse de tireur”;
enfin, ménagerie d’un nouveau genre, le cardinal Hip-
polyte de Médicis entretenait, à sa cour, une troupe de
Barbares, parlant plus de vingt langues différentes et
tous choisis parmi les plus beaux individus de leur race ;
on y trouvait, entre autres, des Maures, des Tartares,
des Indiens, des Turcs et des Nègres d'Afrique. Chose
curieuse, cette coutume de former des collections
1 Burckhardt, t. I, p. 196, 197.
2 Voir E. Gebhardi, a, p. 180 et L. Pastor, VIII, p. 64-71. À Rome même,
les thermes de Dioclétien où avaient poussé quantité d'arbres avait été trans-
formé en parc aux cerfs (L. Pastor, VIII, p. 46).
3 Burckhardt, II, 169.
# Burckhardt, 13.
5 Volateran, cité par Delamare, III, p. 1376.
Œuvres, t. 1, p. 332 (chap. x des Mémoires).
Paul Jove. Elogia, p. 307 (cité par Burckhardt, II, p. 15).
6
7
LES MÉNAGERIES D'ITALIE 205
d'hommes de races étrangères se retrouvait, à la même
époque, de l’autre côté de l'Atlantique, comme nous
l'avons vu au chapitre précédent ; nous allons la retrouver
à la cour de Savoie, à Turin, et à celle du roi René, à
Angers.
IV. C’est sans doute ces sortes d'esclaves gardés dans
les cours italiennes qui servirent de modèle au Giotto pour
les Mongols de son tableau Les Trois Mages (aujourd’hui à
la basilique d’Assise) et pour les Nubiens de son Saint
François devant le sultan (église Sainte-Croix à Florence),
de même qu’à Pierro della Francesca pour ses Tartares et
ses Arméniens, et à Mantegna pour ses Mauresques.
D’autres peintres, surtout Vittore Pisano (il Pisanello) et
Jacopo Bellini, visitèrent souvent également les cours
italiennes et c’est par eux, par les études d'animaux ou de
mœurs qu'ils ont faites, au cours de leurs voyages, que nous
pouvons le mieux nous rendre compte de ce qu'étaient
alors les ménageries italiennes‘. Ces études nous per-
mettent d’abord de reconnaitre les diverses espèces ani-
males qu'on voyait le plus souvent dans ces ménageries ;
c'étaient des lions qui se reproduisaient en cage”, des
tigres, des guépards représentés sous le nom de léopards,
des lynx, des ours, des loups et des renards, dessinges, des
porc-épics, des éléphants, des dromadaires, des chameaux,
des bubales, des cerfs, des daims et, plus rarement, des
girafes. En fait d'oiseaux, on trouvait : des autruches, des
grues, des cigognes, des aigrettes, des hérons, des butors,
1 Voir les dessins de Pisano au Louvre, à l'Ambroisienne de Milan et au
British Museum. Voir aussi un tableau de Pisano à la National Gallery.
(La Vision de saint Eustache, salle VIII, n° 1436). Quant aux dessins de
Bellini, qui se trouvent au Louvre et au British Museum, ils ont été publiés
en fac-simile par Corrado Ricci et par Victor Goloubew.
? Voir ce que nous en avons dit plus haut et Recueil Bellini (Louvre)
pl. LXI, Etude de lions : deux lions et une lionne jouant avec ses petits.
206 RENAISSANCE : XV° ET XVI° SIÈCLES
des aigles, des vautours et diverses espèces. de faucons,
des pigeons, des colombes, des pintades et des paons,
des perruches, des perroquets et des aras, diverses
espèces de canards et d’oies, et nombre de petits-oiseaux
variés. On y rencontrait parfois aussi des tortues.
Tous ces animaux n'étaient pas rassemblés en un lieu
unique, comme dans nos ménageries actuelles ; ils étaient
disséminés un peu partout, dans les cours, dans les jar-
dins ou même dans les appartements du château, où ils.
vivaient parfois en une sorte de demi-liberté. Jacopo
Bellini nous montre, par exemple, dans la cour d’hon-
neur de riches maisons vénitiennes, des ours enchaînés
à des colonnes de portique, et des singes tenus en
laisse‘; dans une salle intérieure de château, deux
guépards enchaînés à un pilier”; devant la façade d’un.
palais, des cerfs et des chevreuils auxquels des enfants
offrent des feuillages, un cynocéphale, des paons”; un
autre de ses dessins nous montre la tête d’un lion à une
fenêtre grillagée de sa loge‘. Deux tableaux de l’École
ombrienne sont encore très instructifs pour ce sujet :
l’un montre un ours brun attaché à un pilier par um
cordon rouge et un collier de cuir rouge, en même temps
qu'un paon, un chien et un chevreuil mâle se promènent
en liberté, au milieu des personnages du premier plan;
le second tableau représente, dans une salle de banquet,
des singes attachés et, en liberté, les mêmes chiens, un
paon et un animal qui ressemble à un gros rat. Tous.ces
1 Voir le Recueil Bellini, iz Goloubew : III, Flagellation; XI, Palais
d'Hercule ; XCII, Scène de justice.
? Jbid., XL. La tête d'Hannibal présentée à Prusias.
3 Jhid., XII. Jésus chez les docteurs; XXVIII, Annonciation. Voir aussi
au musée du Louvre, dans la salle VII, n° 1159, un tableau de l’école de
Bellini intitulé Réception d'un ambassadeur égyptien.
* Recueil du British. Mus., pl. VIIL, verso.
5 Jlistoire de Griselidis, n° 913 et 914, salle VI de la National Gallery.
BR in ie
ET
LES MÉNAGERIES D ITALIE 207
amimaux, placés au premier plan des tableaux, semblent
bien être des portraits, par leur dessin et leurs attitudes
particulières qui sont très exactes. Nous pourrions citer
encore les perdrix privées d’Antonello de Messine et
de Catena', les singes de P. Véronèse, de Filippino
Lippi®, du Pinturicchio*, de Pippi (Jules Romain)‘, ete.
Les seigneurs se faisaient suivre de certains de leurs
animaux, tels que de guépards, de singes et de faucons,
quand ils allaient à la chasse ou simplement en prome-
nade*. Ils s'en servaient encore pour donner en spec-
tacle au peuple des combats d'animaux; ils mettaient
en présence des bêtes féroces contre des chiens, des
chevaux et des taureaux, comme nous l'avons vu avec
Laurent de Médicis, et comme nous le montre encore
Bellini®; on put mème, sans doute, voir se renouveler
les exploits des bestiaires romains, car certaines études
de cet artiste nous montrent des lions aux prises avec
des hommes; dans l’une d'entre elles, par exemple, on
voit un homme nu luttant avec un lion dont il s’efforce
de déchirer la gueule d’un effort puissant de ses bras
robustes; dans un autre dessin du même artiste on voit
un guerrier enfoncer son épée dans l'œil d’un lion
dressé devant lui’, et toutes ces études semblent bien
avoir été prises d'après nature.
Quelques peintres eurent eux-mêmes, à cette époque où
1 National Gallery, salle VII, n° 1418 et n° 234.
? Id., salle IX, n° 294 et salle I, n° 1033.
3 Dans l'Histoire de la chaste Suzanne, Vatican, appartements Borgia,
salle IL, dite de la vie des saints.
# La Fornarina, n° 58 de l'Ermitage.
5 Voir plus haut un tableau de Gozzoli, et Recueil Bellini : XXII, Marie au
Temple, XXIX, Adoration des rois.
5 Recueil du British Museum, in C. Ricci, pl. VII et VIL. Zion attaquant
des chevaux.
1 Recueil Bellini du British Museum, pl. XXI (20 b). Voir également ibid.,
pl. VIII et pl. LIII, et Recueil du Louvre, pl. LXXX VII et LXXXIX.
208 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
l'amour de la nature était si vif et si varié, leurs propres
collections d'animaux vivants. On raconte, en effet, que
Pesello; qui vécut de 1367 à 1446, élevait dans sa maison
de nombreux oiseaux, et c’est à une semblable coutume
que le célèbre peintre florentin Paolo (1397-1472) dut son
surnom d'Uccello (oiseau). On peut même dire que le
Sodoma et le grand Léonard entretinrent près d'eux de
véritables ménageries.
Le Sodoma, de son vrai nom Giovanni Antonio dei
Bazzi (1477-1549), se plaisait en effet, paraît-il, à nourrir,
dans sa maison de Sienne, « toutes sortes d'animaux
bizarres, tels que des blaireaux, des écureuils, des
singes, des guenons, des ânes nains, des chevaux de
l’ile d'Elbe, des geais, des poules naines, des tourterelles
indiennes, et, en un mot, toutes les bêtes les plus
extraordinaires qu’il pouvait se procurer. Dans cette
ménagerie il y avait encore un corbeau qui avait si bien
appris à contrefaire la voix de son maître, que souvent
l’on s’y méprenait surtout lorsqu'il répondait aux visiteurs
qui frappaient à sa porte. C’est un fait que pas un Sien-
nois n'ignorait. Tous les autres animaux de Giovannan-
tonio étaient également si apprivoisés qu’ils étaient sans
cesse à jouer à ses côtés, de facon que sa maison ressem-
blait véritablement à l’arche de Noé. Aussi beaucoup
de gens du vulgaire le regardaient comme un grand
homme‘ ».
Quant à Léonard de Vinci (1452-1519), ce fut une
ménagerie de petites bêtes et même d'insectes qu'il
forma dans un but scientifique comme nous le dirons
plus loin. Cette ménagerie était à Milan sans doute,
là où le génial artiste vécut son âge mür; elle se com-
posait de toutes sortes de bêtes affreuses et bizarres :
1 Vasari, p. 759.
de singes, de chauves-souris, d'oiseaux, de serpents, de
lézards, etc. Tout cela vivait en compagnie du peintre,
et, comme Léonard gardait les cadavres pour les dissé-
quer, c'était dans sa maison une grande infection dont
l'artiste souffrit lui-même beaucoup.
4 Vasari : p. 514, 515, 516, 524.
LES MÉNAGERIES D'ITALIE 209
CHAPITRE IX
LES MÉNAGERIES D'ANGLETERRE, D’ESPAGNE
ET DU PORTUGAL, AUX XV° ET XVI: SIÈCLES
4. La ménagerie royale de Londres à l’époque de la Renaissance.
2. Les ménageries espagnoles. — Combats de taureaux et de bêtes féroces
au temps de Charles-Quint.
3. Les ménageries portugaises. — Combat d'un rhinocéros et d'un élé-
phant.
I. Les mêmes causes qui produisirent le développe-
ment des ménageries que nous venons de constater en
Italie : les communications plus fréquentes avec l'Orient
et l'Afrique, le commerce plus actif, la richesse plus
grande, un amour du luxe plus intense, amenèrent égale-
ment une rénovation des idées et des mœurs dans la
plupart des autres pays d'Europe.
En Angleterre pourtant, ce fut une circonstance toute
particulière qui provoqua le rétablissement de la ménage-
rie de la Tour de Londres, décimée, comme nous l'avons vu,
en l’an 1436. Neuf ans après cette date, en effet, Henri VI,
le dernier des Lancastre, épousait une princesse fran-
çaise, Marguerite d'Anjou, qui venait de la cour du roi
René, où se trouvait une grande ménagerie. La jeune
Marguerite avait été précédée sans doute, dans son nou-
veau pays, de la réputation d'aimer beaucoup les animaux,
car, lorsqu’au mois de mai 1445, elle arriva à l’abbaye
de Tichfield pour la cérémonie nuptiale, un courtisan ne
trouva rien de mieux que de lui faire hommage d'un
lion‘. La jeune reine, elle avait seize ans, accepta le
4 Strickland, III, 202.
LES MÉNAGERIES D ANGLETERRE a1t
présent et fit conduire la bête à la Tour, où la ménagerie
fut alors réorganisée. À partir de ce moment, la place de
gouverneur des lions du Roi devint une des charges les
plus importantes de la cour d'Angleterre. Elle fut donnée
à Robert Mansfeld, esq., maréchal de la cour, et fut
occupée ensuite par le dapifer‘ Thomas Rookes. Il est pro-
bable, toutefois, que cette ménagerie fut quelque peu
négligée pendant la guerre civile des Deux-Roses qui
ensanglanta le pays à cette époque, car Londres était
toute dévouée au parti opposé à la reine, à celui de la Rose
blanche. Le logement des lions fut déplacé sous le règne
suivant, sous Édouard IV (1461-1485), et installé dans
un nouvel emplacement où il resta cette fois jusqu’à nos
jours. Un plan de Ia Tour, fait en 1597, et une vue inté-
rieure de la vieille ménagerie dessinée vers 1820 ° nous
permettent de nous figurer exactement ce qu'était cette
ménagerie. On y arrivait par ce qu'on appelle encore
aujourd'hui la Porte des Lions ; au delà de cette porte,
on entrait dans la Tour du Milieu qui commandait les
abords du pont de la Tour et on s’engageait sur ce pont.
Au milieu, se trouvait un petit îlot portant une tour
aujourd'hui détruite, la Tour des Lions. C’est dans le
chemin de ronde de cette tour que se trouvaient les
loges des bêtes féroces : de vastes refuges en pierre, de
forme demi-circulaire, hauts de douze pieds et grillagés
en avant. La partie du chemin de ronde comprise entre
ces loges et la tour proprement dite formait un assez
grand espace en demi-cercle qu’on pouvait clore à ses
deux extrémités de manière à en faire une cour de pro-
menade ou de combat pour les bêtes. La ménagerie
1 Officier attaché au service de la table royale.
? Ce plan et cette vue se trouvent reproduits dans Thornbury, p. 85 et gr.
Nous nous servons également ici des descriptions du xvmm® siècle dont nous
parlons dans notre second volume.
Ge FER DNS AA À à 4 El Pa Re En 4 MA Sn ir CA AL Tr ART EX Pau UE
212 RENAISSANCE : XV° ET XVI° SIÈCLES
s’augmenta de nouveaux hôtes sous le règne de Henri VITE
(1509-1547), prince qui essaya d’acclimater, dans ses États,
les dindons et les perdrix rouges’ ; plus tard, sous celui
de sa fille, la reine Élisabeth, qui donna la charge de la
ménagerie à l’un des officiers de sa cour. Elle dépensa pour
ses animaux, en une année : 36 livres, 14 sous, 6 deniers.
Dans ce compte ne figurent pas la dépense d’un éléphant
que la Reine reçut en cadeau du roi de France Henri IV, ni
les prix qu’elle fonda pour des combats de taureaux, de
dogues, d'ours et de coqs; nous savons d’autre part, en
effet, qu'elle avait, pour ces combats, trois gardiens
d'ours qu’elle payait de 12 à 15 livres par an°.
II. L'Espagne fut le pays où les Romains construisirent
le plus d'amphithéâtres, après l'Italie et les Gaules. On
en trouve encore les restes à Tarragone, à Ercavira, à
Cordoue, à Emerita, etc. Malheureusement, en dehors
d’un bas-relief de l’église de San Miguel de Lino, qui date
du 1x° siècle et qui représente le combat d’un lion contre
deux bestiaires”, il faut arriver jusqu’au début du xrv° siècle
pour trouver dans ce pays, le premier document pouvant
se rapporter à des ménageries espagnoles. C’est dans les
archives des Pyrénées-Orientales* que nous apprenons
qu’ « en 1316, le roi d'Aragon faisait nourrir, dans son
château de Perpignan : des paons, des cerfs et des lions
envoyés en cadeau par la ville de Florence ».
À l’époque de la Renaissance, en 1474, le mariage du roi
d'Aragon Ferdinand, qui était en même temps roi de
1 Champier, p. 784, cité par Franklin, IT, 2. C’est à ce prince encoré
qu'appartenait l'intelligent perroquet qui, tombé un jour dans la Tamise,
appela à son secours les bateliers, comme il l’avait entendu faire chaque
jour aux personnes qui voulaient traverser la rivière. Aldrovande, cité par
Buffon à l’art. Jaco.
? G, Duval.
# Voir André Michel, t. IL. Prem. part., p. 217, fig. 174.
* Citées par Henry et par Franklin.
LES MÉNAGERIES D ESPAGNE 213
Sicile, et d'Isabelle reine de Castille, vint réunir sous une
même couronne les deux plus puissants royaumes d’Es-
pagne. Ce fut à cette époque glorieuse que la conquête du
pays sur les Maures fut achevée, par la destruction du
royaume de Grenade (1482 à 1492), que Christophe
Colomb découvrit l'Amérique (1492), que l'Espagne fit
alliance avec la Bourgogne, qu’elle fit valoir ses droits
sur l'Italie; enfin, un peu plus tard, que Fernand
Cortez faisait la conquête du Mexique. Partout, dans
ces différents pays, les Espagnols trouvaient des ménage-
ries et, comme eux-mêmes allaient suivre le mouvement
général qui entrainait la civilisation dans de nouvelles
voies, il est probable que les rois et les grands d'Espagne
prirent aussi l’habitude d’avoir, dans leurs châteaux, de
grandes collections d'animaux sauvages. Mais là encore,
comme pour l'Italie, du reste, la pénurie des documents
que nous avons pu consulter ne permet que de donner
une faible idée des ménageries de l'Espagne du xv° et du
xvi° siècle.
Nous voyons, d'abord, le jeune roi de Castille Juan IF,
ou plutôt sa mère Catherine, envoyer en 1411, au roi
de France Charles VI, un lion et une lionne avec des
colliers d’or et deux autruches. Quelques années après,
ce même roi recevait une ambassade du roi de France,
Charles VII, assis sur un trône très riche et ayant à ses
pieds un énorme lion apprivoisé ‘. D'autre part, dans un
roman traduit en français sous le nom de Jugement
d'amour, un auteur espagnol, Juan de Flores, qui vivait
à la fin du xv° siècle, nous montre son héroïne, désespérée
de la mort de son amant, se jeter par la fenêtre de sa
chambre dans une cour où le Roi, son père, gardait des
lions : « les lions, plus tost advisant à leur faim qu'à sa
1 Ferreras, t. IX, p. go et 362.
214 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
Royale condition, de sa délicate chair tous se saou-
lèrent ! ».
Ce sont là les seules données que nous ayons sur les
ménageries royales d’Espagne au xv° siècle. Pour le sièele
suivant, nous voyons Charles-Quint aimer à s'amuser
avec une guenon familière à laquelle il avait appris à
jouer aux échecs? et faire placer, dans des bassins, sept
phoques vivants que la régente Marie de Hongrie avait
fait prendre en Hollande par le «baïlly de Ziericxée », «pour
le service de sa Majesté et ceulx de sa court * » ; mais, à la
vérité, nous n'avons trouvé en Espagne, au xvr° siècle,
que la trace d’une seule ménagerie véritable, celle du
duc de l’Infantando, don Diego Hurtado de Mendoza. Un
document de l’époque nous apprend que ce seigneur fai-
sait nourrir, dans son château : des ours, des lions et
des tigres, pour les faire combattre contre des taureaux,
les jours de grande fête. Un de ces spectacles fut donné
en l'honneur du roi de France, François I”, pendant sa
captivité en Espagne. On dressa une arène, un lion fut
lancé contre un taureau, mais le spectacle réussit autre-
ment qu'on ne l'avait prévu car les deux adversaires ne
voulurent jamais en venir aux prises ; on attendit quelque
temps, puis la compagnie se retira de guerre lasse. Or
« à peine le Roi était-il parti et le lion rentré dans sa cage,
qu'un incident imprévu jeta la terreur dans le palais; un
autre lion ou peut-être le même, devenu moins apathique,
s'échappa furieux et s'arrêta tout court à la porte du Patio-
Tous les assistants se levèrent en poussant des cris; aus-
sitôt le majordome de service, homme d’un grand courage
et d’une présence d'esprit admirable, se précipita sur une
torche enflammée, l’arracha d’une main, saisit son épée
1 Cité par Gustave Reynier, p. 81.
? Morfouace de Beaumont.
$ Finot, p. 96 et 97. Charles-Quint était alors à Gand.
LES MÉNAGERIES DU PORTUGAL | 215
de l’autre, et marcha droit au lion. L'animal, épouvanté
par le feu, s'enfuit en rugissant jusqu’à sa tanière, où le
brave majordome l’enferma de l’air du monde le plus
. calme‘ ».
III. Les renseignements que nous possédons sur les
ménageries du Portugal remontent un peu plus loin que
pour celles d’Espagne, mais sont encore peu nombreux.
Ils se rapportent à cette si curieuse figure de roi laboureur
et poète de la fin du x siècle, à Denis ou Don Diniz, au
sujet duquel un historien portugais* raconte l’histoire
suivante. Un jour de l’année 1294, le Roi chassant à
cheval sur une montagne aux environs de la ville de Beja,
se trouva tout à coup en face d’un ours de grande taille
qui parut d’abord fuir devant l'attaque du Roi; en
réalité, l’animal avait fait un mouvement tournant
derrière les buissons ; il vint tomber sur son adversaire
au moment où celui-ci ne s’y attendait plus et le choc
fut si rude que cheval et cavalier roulèrent à terre. Le
Roi n'avait pas eu le temps-de se saisir de sa lance et
l'ours se jetait sur lui. Alors, invoquant l’aide du ciel
et tirant de sa ceinture un grand couteau de chasse,
il l’enfonça dans le corps de la bête furieuse, avec tant de
vigueur qu'il lui traversa le cœur etla tua net. Telle serait
l'aventure qui aurait donné lieu à la première ména-
gerie portugaise dont parle l’histoire. En souvenir de
son exploit, en effet, et comme pour en perpétuer le sou-
venir, Don Diniz fit capturer un ours et le fit mettre dans
son domaine de Fuellas, à deux lieues de Lisbonne, dans
1 Cette anecdote, tirée de l'Aistoire ecclésiastique et séculière de La. très-
noble et très-loyale cité de Guadalaxara, par don Alonso Nunez, a paru
dans la Revue française, nov. 1829, p. 150-154, et dans la Revue des pro-
vinces, 1866, t. X, p. 349-350.
? Francisco Brandao, Monarchia Lusytana. Lisbonne, 1650-1672, à vol.
in-f°, cité par S. de Vilhena, dont nous tirons la plupart des renseignements
qui suivent.
216 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
une pièce du rez-de-chaussée d’un petit pavillon de chasse,
un peu plus tard, le Roi faisait prendre un loup vivant
que l’on plaça dans une cage, près de l’ours, Les deux
animaux servaient d’amusement à la famille royale et
aux personnes de la cour qui accompagnaient le Roi.
On ne sait combien de temps ils vécurent, ni si la Ména-
gerie de Fuellas dura après la mort de Don Diniz; c'est
probable, car cet endroit fut très fréquenté par les rois
Alphonse IV, Pierre 1° et Ferdinand [°'; en tous cas, le
pavillon fut incendié par les Espagnols à la fin du
x1v° siècle, et il n’en reste plus aujourd’hui que des ruines.
Si on laisse de côté les corbeaux vivants que la ville
de Lisbonne nourrissait, à cette époque, dans des cages,
en souvenir de saint Vincent martyr, la seconde grande
ménagerie du Portugal est la Ménagerie de Cintra.
Cette charmante ville, la « glorieuse Éden » de lord
Byron, située dans la montagne, à quelques lieues au
nord-ouest de Lisbonne, est entourée de châteaux et de
résidences d'été. Le roi Alphonse V, qui vivait au milieu
du xv° siècle, passa la plus grande partie de sa vie, dans
un de ces châteaux, celui de la Peña, où il était né et où
il revint pour mourir. C’est là qu'il faisait nourrir nombre
d'animaux sauvages qu’il avait fait venir de l'Afrique sep-
tentrionale, pour le luxe de sa cour et dont il se servait
pour faire des cadeaux à des princes alliés ou amis. En
1475, par exemple, Alphonse envoyait toute une collec-
tion d'animaux de Guinée, au roi de France Louis XI, et
deux ans après, un éléphant, des marmottes et des singes
à René d'Anjou :.
Le règne suivant, celui de Jean IL (1481-1495), fut
l’époque où l’on vit venir pour la première fois, à Lisbonne,
des nègres africains et où les envois de singes et d'oiseaux
? Depping. Pièces inédites, p. 470 et 485.
LES MÉNAGERIES DU PORTUGAL 217
aux beaux plumages devinrent les cadeaux obligés de
grand seigneur à grand seigneur. Avec Manoel (Emma-
nuel 1‘), la colonisation et le commerce portugais furent
portés à leur apogée par Vasco de Gama qui, en 1498,
trouvait la route maritime des Indes orientales et par
Cabral qui découvrait le Brésil deux ans après. Dès lors
on voit arriver, à Lisbonne, des animaux africains et asia-
tiques de plus en plus nombreux, en particulier les pre-
miers éléphants et les premiers rhinocéros qui soient
réapparus en Europe, depuis la destruction de l'empire
romain.
Une troisième ménagerie royale, celle de Ribeira,
fut construite, à cette époque, à un kilomètre au nord
de Cintra pour ces grands animaux. Elle reçut d’abord :
un rhinocéros, des gazelles et des antilopes venues
d'Afrique, un éléphant dressé et une once apprivoisée,
venus des Indes. En 1517, un nouveau rhinocéros et
un nouvel éléphant arrivèrent à Lisbonne, et l’on vit
alors Don Manoel sortir dans les rues de la ville, en
grand équipage, avec un rhinocéros ou un éléphant mar-
chant devant son cheval. C'est à propos de ces animaux,
que s’entama, à la cour, une grande discussion pour savoir
si l’antipathie réciproque que les anciens avaient attribuée
à ces bêtes était vraie. Désirant en faire l'expérience, le
Roi commanda d'entourer de palissades une des pro-
menades de la ville, et d'y amener les deux animaux.
Dès que le rhinocéros fut entré, on le fit placer der-
rière des tapis qui étaient tendus de la loge du Roi
à la loge de la Reine, afin que l'éléphant ne le vit pas,
lors de son arrivée dans l’arène. Peu d'’instants après,
celui-ci franchit la barrière, ayant de chaque côté des
hommes de la garde royale qui fermèrent aussitôt les
issues, Cela fait, le Roi ordonna que l'on enlevât les
tapisseries derrière lesquelles se tenait le terrible rival du
218 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
colosse de l’Inde. Bien qu’il marchât comme de coutume,
avec ses entraves de fer, ce dernier, en voyant l'éléphant,
fit un mouvement expressif et se rapprocha de l’Indien
qui le soignait, et qui le tenait par une longue chaîne;
il sembla en un mot, dit Damien de Goes présent à cette
scène, demander à son gardien licence d'aller au-devant
de l'ennemi. :
« Comme la bête commençait à l'entraîner, dit ce
vieux chroniqueur, l’Indien lui làächa la chaîne, en la
gardant toutefois par l'extrémité dans sa main. Lors
celui-ci, d'un pas-délibéré, commença à s’acheminer
vers le lieu où était l'éléphant, levant son grouin incliné
vers la terre et soufflant par les narines de telle sorte
qu'il faisait voler la poussière et les pailles de l'arène,
comme si se fut promené au-dessus de l'enceinte un
tourbillon de vent. Au moment où le rhinocéros s'était
mis en marche, l'éléphant portait ses regards du côté
opposé; mais dès qu'il l’aperçut, il tourna en rond sur
lui-même, poussant des rugissements et agitant sa trompe
comme s'il voulait combattre. Toutefois, lorsque le rhi-
nocéros fut arrivé près de lui, voulant évidemment com-
mencer l'attaque et le menaçant de lui ouvrir le ventre,
il perdit confiance, sans doute à cause de sa jeunesse, et
craignit de ne pouvoir s’aider de ses défenses contre un
tel ennemi, enraison de son âge ; eneffet, elles n'avaient
pas plus de trois palmes. Lors il fit volte sur lui-même et,
s’acheminant vers une fenêtre fermée par des barreaux
de fer qui se trouvait près de la porte de l'arène sur le
côté qui regardait les maisons de la Ribeira, il y jeta sa
tête avec tant d’impétuosité qu’iltordit du coup deux des
énormes barreaux de la grille qui pouvaient avoir environ
huit pouces en carré : ce fut par cette ouverture qu'il
sortit, laissant son cornac étendu à terre, car dans cette
occasion celui-ci s'était jeté à bas du dos de l'animal,
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LES MÉNAGERIES DU PORTUGAL 219
autrement il eût été écrasé. L’éléphant, une fois sorti de
l'arène, prit le chemin de l’étable où était son gîte, etne
tint plus nul compte de tout ce qui se présentait devant
lui, hommes de cheval ou gens de pied; il passait devant
tout le monde, donnant de tels bonds et faisant succéder
les uns aux autres de tels rugissements, qu’on eût cru
que c'était quelque bataille livrée sans ordre ou quelque
déroute de l’ennemi... Quant au rhinocéros, il resta fort
tranquille dans l'arène, donnant presque à entendre par
ses mouvements à ceux qui étaient près de lui, et faisant
comprendre par son air d'assurance, qu'il aurait eu certai-
nement la victoire si l'éléphant füt demeuré. »
Peu de temps après ce spectacle, en octobre de cette
même année 1517, le roi Manoel envoya son rhino-
céros au pape Léon X, avec un autre présent. Le bateau
qui transportait l'animal arriva au port de Marseille,
où se trouvait alors Francois [I*. Le roi de France,
apprenant le présence du rhinocéros, pria le capitaine,
Juan de Pina, de débarquer l’animal pour qu'il fût vu de
toute la ville. Il y excita naturellement une très grande
curiosité et, pour remercier le capitaine portugais, qui
lui avait offert en même temps un fort beau cheval tout
harnaché, François I° lui fit « courtoisie de 5.000 écus
d’or au soleil ». Hélas ! pendant le voyage, le bateau fut
surpris par une grande tempête et échoua sur les côtes
de Gênes; tout périt, équipage, animaux et cargaison.
Le corps du rhinocéros fut rejeté sur le rivage où il fut
recueilli, soigneusement empaillé, et envoyé à Rome.
Heureusement pour nous, avant son départ de Lisbonne,
un artiste portugais en avait fait le dessin qui fut envoyé
à Albert Dürer, et c’est d’après ce portrait que le célèbre
artiste de Nuremberg exécuta la gravure que l'on connait
et qui a été tant de fois reproduite depuis’.
1 Tous les renseignements donnés ici sur le rhinocéros de Lisbonne sont
220 RENAISSANCE : XV® ET XVI® SIÈCLES
1
Pendant la deuxième moitié du xvi‘ siècle, on continua
d'envoyer d'Afrique en Portugal des animaux sauvages,
principalement des singes et des oiseaux, et cela non seu-
lement pour la ménagerie royale, mais encore pour celles
des grands seigneurs, tels que les ducs de Bragance, de
Coïmbre, d’Aveiro et le marquis de Villa-Real. Mais le
beau temps de ce pays était passé; le commerce, et avec
lui la richesse, avaient passé en d’autres mains et la
domination espagnole, jointe aux excès du prosélytisme
religieux, vint bientôt consommer la ruine de ce vaillant
petit pays.
pris dans de Vilhena, dans Parsons, dans Lacépède (II, 15) et dans la chro-
nique de Damien de Goes, traduite par le Magasin pittoresque, t. XXII, 1855,
p. 202. Munster (liv. V, p. 1341) parle d’un combat de rhinocéros et d'élé-
phant, donné à Ulysponne (Lisbonne) en l’année 1515.
CHAPITRE X
LES MÉNAGERIES DES PAYS-BAS, DE SUISSE, D’AL-
LEMAGNE ET D’AUTRICHE, AUX XV° ET XVI:
SIÈCLES.
1. Les lions de Bruges et de Gand au temps des ducs de Bourgogne.
2. Les animaux de Marguerite d'Autriche à Louvain et à Malines. — La
ménagerie de la Cour du Prince, à Gand (de 1500 à 1598).
3. Anvers et le Parc de Bruxelles.
4. Les fosses à ours des villes de Suisse.
5. Les ménageries d'Allemagne et d'Autriche.
I. C’est surtout dans les Pays-Bas, en Bourgogne, en
Lorraine et en France, que nous allons voir la coutume
des ménageries se développer, toujours sous l'influence
de ces mêmes conditions que nous avons trouvées en
Italie.
À la fin du xrv° siècle, en 1384, à la mort du dernier
comte de Flandre, Louis de Mâle, le comté avait été
réuni à la Bourgogne par Philippe le Hardi qui avait
épousé Marguerite, la fille et la seule héritière du comte.
Cinquante ans après, en 1430, l’année même où le duc
régnant, Philippe le Bon, livrait Jeanne d'Arc aux Anglais,
le Brabant, la Hollande et la Zélande passaient à leur
tour, par héritage, au duché de Bourgogne qui devint
alors le pays le plus riche de toute l'Europe. Les contrées
du nord de ce duché, baignées par la mer, lui facilitaient,
en effet, des échanges commerciaux actifs avec les pays
étrangers ; d'autre part, la culture bourguignonne, qui
était toute française, venait apporter le goût du luxe et
des arts à des habitants restés jusqu'alors un peu gros-
222 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
siers. Sous cette dernière influence, le centre de la vie
active se déplaça ; il descendit du nord au sud, c’est-à-
dire des villes de Hollande, où florissaient les petites
ménageries du moyen âge, à Bruges, à Gand, à Anvers et
à Ypres ; toutes ces cités essentiellement commerçantes
vont alors rivaliser d'influence avec Florence et Venise.
Bruges fut d’abord la plus vivante de ces villes. Elle
était, par ses canaux qui lui amenaient les navires du
monde entier, le grand marché de l’Europe. Les nations
étrangères y avaient de somptueux comptoirs ; la Ligue
hanséatique y avait établi un grand entrepôt; enfin les
ducs de Bourgogne, Philippe le Hardi, puis Jean sans
Peur, y tenaient leur cour quand ils venaient visiter
leurs nouvelles possessions. Pourtant, en dehors du
lion envoyé de Bruges à la duchesse de Bretagne,
dont nous avons parlé plus haut, nous n’avons trouvé,
aucune autre indication concernant l'existence d’une
ménagerie dans cette ville. C’est que la faveur des ducs
devait bientôt abandonner Bruges pour se reporter sur
Gand où Louis de Mâle avait fait construire, vers 13850,
un charmant petit palais qu'on appela d’abord la Cour de
l'Étang (Hoften Walle) à cause d’un grand bassin qui ornaït
son jardin et que l’on nomma ensuite la Cour du Prince
(Prinsen Hof). A cette époque, le vieux château féodal des
comtes fut abandonné; par conséquent sa ménagerie de
lions fut supprimée ou plutôt, sans doute, transportée dans
le nouveau palais où l’on construisit, pour la recevoir, un
corps de bâtiment dont les loges s’ouvraient sur une cour,
la Cour des Lions (Leeuven-ho/f). Au temps de Philippe
le Bon, vers 1420, la Cour du prince à Gand renfermait
quatre lions qui étaient à la garde et aux soins d’un
boucher de la ville nommé Jacques de Mélle. Le bou-
cher qui avait soumissionné sa charge par « cry d'église
et à rabat »,recevait du duc 22 gros par jour. Avec cette
PPT me COTES VO
vdétaren lit: 40
LES MÉNAGERIES DES PAYS-BAS 223
somme, il devait alimenter les lions de bonne viande
de mouton, leur donner du « feuvre [feurre ?| et autres
mêmes choses pour la nécessité », enfin, il devait encore
payer un garçon de ménagerie 4 sous par jour. Ses gages
étaient donc peu élevés, mais maître Jacques s'était laissé
circonvenir par les belles paroles des gens du duc qui
lui avaient assuré qu'il aurait « grand prouffit des deniers
que les bonnes gens y donneroïent à les aller voir » [les
lions]. En réalité, soit que le boucher demandät trop
cher pour laisser visiter la ménagerie du duc, soit que
les Gantois aient été peu curieux, la recette fut maigre
et le duc fut obligé de reconnaître qu'il ne payait pas
assez le gardien de sa ménagerie. Il porta d'abord ses
gages à 28 sous ‘. Mais c'était encore trop peu, surtout
quand les guerres qui se firent « es pays voisins dudit
pays de Flandre » (c'est sans doute de la guerre que la
France avait alors avec l'Angleterre dont veut parler le
secrétaire du duc,) vinrent augmenter le prix des mou-
tons; en 1426, par exemple, Jacques de Melle payait de
32 à 36 gros la même bête qu'il avait payée auparavant de
18 à 24 gros. Il se plaignit donc, de nouveau, au duc qui
porta d’abord ses gages à 33 gros et y ajouta ensuite
six gros pour un nouveau lion qui arriva à la ménagerie
de Gand cette même année 1/26 *. Son successeur, Henri
van den Vyvere, fut plus habile ; il sut augmenter ses
bénéfices en allant montrer aux échevins les petits lion-
ceaux qui naissaient dans la ménagerie, car il recevait,
chaque fois, un pourboire de 4 escalins gros”,
La mort du dernier duc de Bourgogne, Charles le
4 Comptes publiés par Laborde, à, 1, 216 et suivantes.
? Inventaire des Archives départementales de France. Série B. Nord, VII,
P- 227.
* Archives de la ville de Gand, comptes de 1443-1444, f 138, et de 1451-1452,
f 158. Ces comptes sont rédigés en flamanä.
Pre AS ST EE ANR s'\i 2
NAT Lie TA Lors
22/4 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
Téméraire, en 1477, laissa les Flandres entre les mains
de sa fille, Marie de Bourgogne, qui donna son héritage,
avec sa main, à l’archiduc d'Autriche Maximilien [°, plus
tard empereur. Pendant cette période, la ménagerie fut
dirigée d’abord par Jean van den Vyvere, sans doute un
fils du précédent, qui avait été promu, par la duchesse
Marie, « concierge de la cour du Prince » ; ce fut alors sa
femme qui vint, comme à l'habitude, présenter aux
échevins les lionceaux nouvellement nés à la ména-
gerie. La coutume fut continuée par Jean de Croc, le
troisième gardien en date de la ménagerie de la Cour*.
Marie de Bourgogne mourut en 1482, laissant un jeune
fils, Philippe le Beau, que les États de Flandre recon-
nurent comme souverain. La ménagerie persista pendant
les troubles qui signalèrent la minorité de ce prince,
tellement qu'elle put servir aux fêtes qui suivirent le
mariage de Philippe et de l’infante d'Espagne, Jeanne
la Folle. Le 10 avril 1497, en effet, les échevins, sur la
prière de leur « redouté seigneur », envoyaient chercher
des taureaux à Stuvenberghe, à Mariakerke et à Vinder-
haute pour faire combattre ces animaux contre un ours *.
Trois ans après, la duchesse Jeanne mettait au monde,
au Palais même, le futur Charles-Quint. A cette époque,
le grand bassin du jardin qui avoisinait la ménagerie
était couvert d'oiseaux aquatiques, parmi lesquels des
cygnes sauvages “. La présence de ces oiseaux, avec les
1 Du temps de Charles le Téméraire, nous ne trouvons qu’un compte
de 1476, qui parle de « XXII moutons et demi pour la gouverne de la
lyonesse tout ce caresme ». (/nventaire des Archives départ. de France.
Série B. Nord, VII, p. 227.)
On trouvera la suite de l’histoire des animaux des ducs de Bourgogne,
au paragraphe III de ce chapitre, et au chapitre suivant.
? Archives de la ville de Gand. Comptes 1483-1484, # 260, et 1488-1489,
fo 92 vo.
# Ibid. Comptes 1496-1497, f° 49.
* Ibid. Comptes 1499-1500, fo 260 w°,
NE at eS gte CON APTE RARE
LES MÉNAGERIES DES PAYS-BAS 225
ours de combat, que renfermait la maison des lions,
semblait indiquer l'intention d'augmenter la collection
d'animaux sauvages que nourrissait le Palais, mais des
événements politiques importants vinrent faire perdre
pour toujours, à la ville de Gand, l’avantage de posséder
une cour princière. En effet, Philippe le Beau quittait la
Flandre, en 1506, pour aller prendre possession du trône
d'Espagne, mais il mourait presque aussitôt, laissant la
couronne sur la tête d’un enfant de six ans.
Il. Pendant la minorité de Charles-Quint, les Flandres
furent gouvernées par une régente, Marguerite d'Autriche,
qui était la sœur de Philippe le Beau. « Madame Margue-
rite », comme on l’appelait, demeurait alors à Louvain,
dans l’ancien château des comtes où elle avait élevé son
neveu. Elle y avait réuni une ménagerie plus considé-
rable que celle de Gand, quoique ne renfermant pas
d'animaux féroces ; on y voyait trois civettes, un blaireau,
deux marmottes, un taureau avec quatre vaches sauvages
et quatre chameaux (Schayes, p. 204). A Malines, où Mar-
guerite, nommée gouvernante générale des Pays-Bas espa-
gnols, vint tenir une véritable cour, la princesse continua
à s'entourer d'animaux. Quand elle se promenait dans
ses jardins, plantés de roses, de marjolaines, de romarin
et autres plantes aromatiques, on la voyait accompagnée
de dogues d'Angleterre et de lévriers d'Espagne, et por-
tant dans ses bras, sur une robe de satin aux larges
manches fourrées d’hermine, sa marmotte et son perro-
quet. Cet oiseau mourut pendant un long séjour que la
princesse fit en Autriche, auprès de son père, l'empereur
Maximilien 1°. À son retour, nouvelle Romaine, elle fit
élever un tombeau à l'endroit où l'oiseau chéri avait été
enterré et, sur la pierre, elle fit graver cette épitaphe
qu'elle composa elle-même :
I. 5
226 RENAISSANCE : XV ET XVI* SIÈCLES
« Sous ce tumbel, qui est un dur conclave,
Git l’amant verd, et le très noble esclave,
. Dont le noble cœur, de vraye amour pure, yvre,
Ne peut souffrir perdre sa dame et vivre !. »
Marguerite d'Autriche mourut en 1531. Charles-Quint
la remplaça l’année suivante, dans le gouvernement des
Pays-Bas, par sa propre sœur, Marie de Hongrie, qui
vint demeurer à Bruxelles. Le palais de la Cour du Prince,
à Gand, n’était pourtant pas abandonné et sa ménagerie
était toujours entretenue. Au temps de Marguerite, elle
s'était même augmentée d’un aigle de grande taille qui y
vécut trente ans, et, en 1521, Albert Dürer, passant par là,
y dessina un lion?.
C’est sans doute là aussi que le maître ouvrier inconnu,
qui sculpta vers cette époque le lion et le caniche,
du tombeau du comte Jean de Mérode que l’on voit
encore aujourd’hui à Gheel, vint prendre son modèle.
Cette sculpture est intéressante car elle montre qu'on
avait toujours l'habitude, comme au temps des anciens,
de tondre les lions captifs de la même facon que les
caniches. Les deux animaux de Jean de Mérode sont en
effet représentés tondus; le sculpteur n’a laissé au chien
que les poils de la partie inférieure du corps et, au lion,
que sa crinière avec quelques bandes régulières 1e poil
entourant la croupe.
Charles-Quint n’oublia pas le palais où il était né.
En 1535, alors qu’il guerroyait en Afrique, il prit à Tunis
trois lions qu’il amena avec lui à Naples, où il passa l’au-
tomne de la même année et qu’il envoya, de cette ville, à
1 Altmayer, p. 137. L’épitaphe se trouve dans le Recueil des chansons de
Marguerite d'Autriche.
2? Ce dessin, qui est conservé actuellement, croyons-nous, dans la biblio-
thèque impériale de Vienne, porte ces mots « Zu Gent », de la main du
grand peintre. Il a été gravé par Wenceslas Hollar.
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LES MÉNAGERIES DES PAYS-BAS 227
sa ménagerie de Gand. L'année suivante il y plaçait un
nouveau lion qu'il achetait 120 livres* ; en 1539, on cons-
truisit un nid de cigogne dans une petite île de la Lys,
nommée Asselt* ; enfin, dix ans après, au mois de juil-
let 1549, quand il vint faire reconnaître, par les États, son
fils Philippe, comme son héritier légitime, il donna de
grandes fêtes parmi lesquelles figura un combat d’ani-
maux. Ce fut le 17 juillet, après diner, que Charles-Quint
régala les hôtes du palais du spectacle de ce combat. On
introduisit d’abord, dans la cour de la ménagerie, un
cheval, puis un lion qui était la bête la plus sauvage
qu'on eût jamais vue; pourtant la bête féroce, intimidée
peut-être par la vue de si hauts personnages, se com-
porta tellement mal, c’est-à-dire se montra si pacifique,
qu’elle ne chercha même pas à attaquer le cheval. L’au-
teur contemporain qui nous raconte ce fait‘ ajoute qu'il
y avait alors à la ménagerie trois lions des plus sau-
vages, et des ours fort féroces, ainsi que diverses espèces
d'animaux rares et curieux.
En 1555, à la suite de l’abdication de Charles-Quint,
Marie de Hongrie résigna ses pouvoirs, et Philippe IE
mit à la tête du gouvernement des Pays-Bas une fille
naturelle de Charles-Quint, Marguerite d’Autriche,
duchesse de Parme. En même temps, par une ordon-
nance en date du 17 octobre 1556, il maintenait un nommé
Pierre de Rijcke dans ses fonctions de « concierge de la
1 Archives de la ville de Gand. Comptes de 1535-1536, f° 27. Pour complé-
ment, voir la citation d’un auteur contemporain, Marc de Vaernewyck, Die his-
torie van Belgis, édit. de 1619, f® 119.
? Inventaire des Archives départementales de France, série B. Nord VII,
(rédigé par Finot), p. 60.
# Archives de l'État, à Gand. Riche Hôpital, n° 32. Rekening van de brieven
van der Hasselt, f 6 (comptes du 1% octobre 1538 au 1% octobre 1539). Il y
avait alors plusieurs autres nids de cigognes sur le toit des maisons, comme
le montre la vue à vol d'oiseau de Gand de 1534.
* Juan Christoval Calvette de Estrella, t. II, p. 87 et 92.
228 RENAISSANCE : XV° ET XVI* SIÈCLES
cour des lions ». Ces charges de concierge étaient alors,
en Belgique comme en France, des places de véritable
intendant ; aussi voit-on cette ordonnance accorder à
Pierre de Rijcke, en plus de ses émoluments, « droictz,
honneurs, prérogatives, libertez, franchises et proffictz »;
elle lui donnait en particulier la jouissance d’un pré atte-
nant à la ménagerie, à charge d’ « appliquer lherbaige
dicelluij à nourrir et paistre les bestes qu'il convient
journellement avoir et despencer pour la nourriture et
entretenement diceulx lions... * ». Il y avait pourtant
encore, à la cour du prince, un Jean van den Vyvere,
sans doute un descendant de l’ancien concierge de la
ménagerie au temps des ducs de Bourgogne, car nous
voyons, en 1557, la ville de Gand rembourser à cethomme,
qualifié « demeurant dans la Cour du prince », les dépenses
qu'il avait faites pour la garde d’un ours et d’un «lucerne ».
Ces deux animaux avaient été offerts, à la ville, par
Madame la duchesse de Lorraine, Claude de France,
fille du roi Henri II. Cette princesse envoyait encore aux
Gantois, trois ans après, un jeune lion, en souvenir,
écrivait-elle, de la bonne réception qui lui avait été faite par
la ville, lors de son séjour à Gand. Ces animaux avaient-ils
été logés avec ceux du prince, ou bien avaient-ils formé
une ménagerie municipale ? Les documents officiels * ne le
disent pas, non plus qu'un voyageur italien, qui visita
Gand vers 1566 : « On y nourrit aussi, pour parade de gran-
deur et de magnificence, se contente en effet d'écrire ce
dernier, des lyons, des ours, loups-cerviers et autres
bestes crueles et farouches d’estranges contrées *, »
1 « Ordonnance de Philippe II maintenant Pierre de Rijcke dans ses
fonctions de concierge de la cour des lions » (17 octobre 1556), publiée in
extenso par de Potter, p. 155, LXXX VI.
? Archives de la ville de Gand. Comptes de 1557-1558, f 181, et comptes
de 1560-1561, f° 246.
3 Guicciardini, éd. fr., p. 332.
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LES MÉNAGERIES DES PAYS-BAS 229
En tous cas, la répression si cruelle que le duc
d’Albe fit subir à la ville de Gand, en 1567, laissa sub-
sister la ménagerie ducale, car les Archives municipales ‘
nous apprennent que l’archiduc Albert, gouverneur de
la Belgique pour le compte de Philippe II, y possédait
toujours des lions. Elle était située exactement entre le
grand étang qui ornait les jardins fleuris du palais et la
cour d'honneur, transformée aujourd’hui en large passage
public. Son entrée principale devait être à peu près vers
l'emplacement de la maison qui porte aujourd’hui le n°27
de la rue dite « Cour-du-Prince ». On trouvait d’abord des
bâtiments pour le logement du personnel, des étables et
des écuries ; puis une grande cour libre, la « cour des
lions », divisée en deux parties dans lesquelles Sanderus
a figuré des lions jouant avec une boule de bois; au fond
de cette cour, du côté du jardin du palais, se trouvaient
deux longs corps de bâtiments où étaient les cages des
bêtes féroces; tout à côté de la ménagerie, s'étendant
vers le sud, se voyait le grand pré dans lequel paissaient
les moutons et les veaux destinés à la nourriture des
lions ?.
III. Il y avait longtemps, à cette époque, que Gand,
après Bruges, était entrée en décadence. Le grand com-
merce, suivant le déplacement de la navigation, avait
abandonné ces villes l’une après l’autre, pour s'établir
à Anvers, la grande métropole de l’Europe, au xvr° siècle.
C'était là maintenant que débarquaient les animaux sau-
vages apportés des pays lointains pour réapprovisionner
les ménageries. Y eut-il à Anvers un dépôt de ces ani-
maux comme nous en verrons exister plus tard à Amster-
1 Archives de la ville de Gand. Comptes de 1590-1591, f 382 vo,
? Cette description est faite d'après le plan donné par Sanderus (t. I,
p. 147), publié seulement, il est vrai, en 1641.
230 RENAISSANCE : XV° ET XVI° SIÈCLES
dam ? Cela est presque certain, car on trouve encore au-
jourd’hui, dans le quartier nord d'Anvers, tout près du
fleuve, une petite rue qui porte le nom de Vieux canal
des lions, Oude Leeuwenvwliet.
C'est à peine si nous avons plus de renseignements,
pour cette époque, sur la ville de Bruxelles, l’ancienne
capitale des ducs de Brabant. Nous savons qu’au temps de
ces ducs, il y avait un parc de réserve de chasse entouré
de murs que Philippe le Bon fit agrandir et repeupler
de daims, bouquetins, chèvres sauvages, sangliers et
lièvres. Il yavait sans doute aussi une ménagerie, car nous
voyons ce prince y faire envoyer, en 1467, un lion appri-
voisé qu’il avait demandé à Venise’; et c’est de ce pare,
ou de cette ménagerie, que veut parler certainement un sei-
gneur bohémien, le baron Lôw de Rosmital, qui visita les
Pays-Bas en 1465°. Au siècle suivant, en 1520, Albert
Dürer y note la présence d’un « jardin des animaux ».
« Je n’ai jamais vu chose plus plaisante » (écrit-il, p.456);
« c'est comme un paradis. » Et il en rapporte des perro-
quets qu'on lui avait donnés.
IV. La Suisse, pays de montagnards peu fortunés,
n'eut point de grandes ménageries ; seules des fosses à
ours sont mentionnées par les documents anciens à Berne,
à Zurich et à Lucerne. Cet usage des villes suisses de
garder, dans leurs murs, des ours en captivité, remonte-
rait à la plus haute antiquité. La légende fait daterles ours
de Berne, par exemple, du temps de Berthold V, duc de
4 Laborde, I, 477.
2? La relation de ce voyage a été publiée en latin par Isidoor Hye. Voie
le passage qui nous intéresse et dans lequel on trouve, en même temps, le
récit d’une sorte de joûte sur un étang glacé :
« Ea die, qua dominus Duci valedicebat, mirabile spectaculum conspe-
ximus. Vivarium est : Bruxellae, arci contigum, in eoque piscina cujus sum-
mum tum glacie obductum fuit. Id vivarium Dux ministros suos aliquot
ingredi jussit, et super piscinam glacie concretam depugnare..…. Varias
etiam feras in eodem vivario conspeximus » (p. 42).
jen Rep de, à
LES MÉNAGERIES EN SUISSE ET EN ALLEMAGNE 234
Zaehringen, c’est-à-dire du xn° siècle; mais, pour Salo-
mon Reinach, il faudrait voir là la survivance d’un culte
totémique, antérieur de plusieurs dizaines de siècles à Ber-
thold ; en 1832, en effet, on découvrit à Muri, village situé
dans les environs immédiats de Berne, un ensemble de
petits bronzes romains, représentant une ourse qui s’ap-
proche d’une déesse comme pour manger les fruits qu’elle
tient dans la main‘.
En tout cas, la première mention historique que l’on
trouve d’une fosse aux ours à Berne, ne remonte qu'à
l’année 1480. À cette époque, nous écrit M. l’archiviste
du canton de Berne”, on entretenait un jeune ours dans
une fosse de la ville, mais cet animal était seul, et, après
sa mort, la fosse resta vide jusqu’en 1513. Le 16 juin
de cette année, les mercenaires suisses de Sforza défai-
saient les troupes françaises à la bataille de Novare, et les
compagnies de Berne ramenaient dans leur ville, en guise
de trophée, un ours qui avait été trouvé dans les bagages
du duc de La Tremouille. Comme ces compagnies s'étaient
couvertes de gloire à cette bataille, la municipalité résolut
de conserver cet ours en souvenir de la journée, et de lui
donner pour compagnon d’autres ours pris dans la mon-
tagne. Ces animaux furent placés dans une fosse que l’on
creusa sur une place qui prit alors, et garda depuis, le
nom de Bärenplatz.
V. En Allemagne, la plus ancienne ménagerie connue
est celle que le grand maître de l'Ordre Teutonique pos-
sédait à Marienburg; en 1408, il y avait, dans le vieux
château qui reste encore aujourd’hui une des merveilles
de la Prusse : un lion, des vaches marines et des bœufs
1 Ce groupe dont on peut voir les différents morceaux au musée de Berne,
a été figuré reconstitué par Reinach, d, I, fig. 1, p. 31.
? D'après le chroniqueur bernois, Valerius Anshelm, t. II, p. 433.
232 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
marins (phoques ou morses), plusieurs ours, un certain
nombre de singes, des cerfs, des chevreuils et. cinq
aurochs, dont quatre provenaient d’un cadeau du grand
seigneur Witold de Lithuanie (voir Voigt).
Des animaux féroces furent gardés aussi, sans doute,
par les seigneurs allemands qui avaient comme emblème
dans leurs armoiries, soit un lion (Limbourg, Luxem-
bourg, Holstein, Zæœhringen-Bade, Hesse, Palatinat), soit
un ours (Anhalt, Saint-Gall). Il est probable encore qu'il
y eut une ménagerie à Nuremberg, au temps des Bur-
graves, car il existe dans cette ville, une porte des
remparts qui garde le nom de Thiergartnertor*. Pourtant,
les seuls documents que nous connaissons, à propos de
cette ville, ne parlent que des perroquets que les magis-
trats offraient à des princes ou à des évêques. En 1458,
par exemple, Nuremberg offrit à l’archevèque de Mayence
une perruche, qui avait été achetée 25 florins à un nommé
Anton Baumgartner; la dorure de la cage dans laquelle
on porta l'oiseau coûta 7 florins et la draperie pour la
recouvrir 9 schellings 4 hellers ; la dépense totale, avec
les frais de voiturage et les dépenses de route, coûta
50 livres (pfound), x schelling et 11 hellers. Deux ans
après, c'était à la reine de Bohême que les magistrats
de Nuremberg envoyaient une autre perruche, qui leur
avait coûté également 25 florins.
Dans d’autres villes allemandes et suisses : à Franc-
fort-sur-le-Main dès 1399, à Soleure en 1448, à Friedberg
en 1489, c'étaient des cerfs que les municipalités nour-
rissaient aux frais des villes?. La fosse aux cerfs de
Francfort est la plus connue car le souvenir s’en est per-
1 Ce mot composé signifie Porte du jardin d'animaux ; son orthographe
indiquerait une origine récente, mais aucun jardin zoologique n'existe et n’a
jamais existé, dans ces derniers siècles, croyons-nous, à Nuremberg.
2? Bruhin, p. 62.
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LES MÉNAGERIES D'ALLEMAGNE 2233
pétué jusqu à aujourd'hui dans le nom de la rue Grosser
Hirschgraben. À l'origine, en 1399, il n'y eut dans cette
fosse que deux animaux : un cerf et une biche, cette der-
nière étant le cadeau d’un juif de Kreuznach, du nom de
Gottschalk. Le couple fit souche d’une nombreuse famille,
ce qui permit au Sénat de la ville de choisir chaque année
un des plus beaux cerfs de la fosse pour le manger en
grande cérémonie, dans un festin annuel qui prit le
nom de Repas du Cerf; d'autre part, en 1444, les élevages
étaient ici si nombreux que le seigneur de Falkenstein et
Eppstein fut autorisé à venir y ravitailler son Parc de
Münzenberg, situé dans le Harz.
Les grandes ménageries allemandes ne se dévelop-
pèrent guère qu'au xvur° siècle, comme nous le dirons
dans notre second volume. Mais déjà, en 1580, Montaigne
voit dans le jardin d’une des maisons de campagne des
Foulcres ‘, à Augsbourg, un vivier et une volière dont les
dispositions curieuses avaient été prises aux Italiens.
C'étaient, écrit notre célèbre moraliste : « deus grands
gardoirs de poissons, couvers, de vint pas en carré, pleins
de poisson. Par tout les quatre costés de chaque gardoir,
il y a plusieurs petits tuiaus, les uns droits, les autres cour-
bés contre-mont ; par tous ces tuiaux, l’eau se verse très
plesamment dans ces gardoirs, les uns envoiant l’eau de
droit fil, les autres s’élançant contre-mont à la hauteur
d'une picque. Entre ces deux gardoirs, il y a place de dix
pas de large, planchéés d'’ais ; autravers de ces ais, il y a
force petites pouintes d’airain qui ne se voyent pas.Cepen-
dant que les dames sont amusées à voir jouer ce poisson,
on ne faict que lâcher quelque ressort; soudein toutes
pouintes élancent de l’eau menue et roide jusques à la
1 Montaigne veut parler ici des Fugger, célèbre famille de négociants
allemands qui avaient prêté des sommes considérables à Charles-Quint, lors
de sa campagne électorale pour l'Empire.
234 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
teste d’un home et ramplissent les cotillions des dames
et leurs cuisses de cette frecheur.… Il y a aussi une volière
de vint pas en carré, de douze ou quinze pieds de haut,
fermée par tout d'areschal bien noué et entrelassé ; au de-
dans dix ou douze sapins, et une fontene : tout cela est
plein d’oiseaus. Nous y vismes des pigeons de Polongne,
qu'ils appellent d'Inde, que j'ai veu ailleurs; ils sont
gros et ont le bec comme une perdris'. »
Dans le cercle d'Autriche, les grandes ménageries
apparaissent également dans la dernière moitié du
xvi° siècle”. La ménagerie d'Ebersdorf, la plus ancienne,
fut fondée en 1552, par Maximilien II, le fils aîné de l’em-
pereur Ferdinand, Ce prince, qui venaitde quitterla vice-
royauté des Pays-Bas où l'avait placé la faveur de son oncle
Charles-Quint, était revenu d'abord en Espagne, le pays
de son enfance, puis était reparti en 1551 pour l'Autriche,
emmenant avec lui un éléphant. Ce fut sans doute pour
loger cet animal, ainsi que ses léopards de chasse, que
le futur empereur fit construire une ménagerie dans le
parc de la maison de chasse d'Ebersdorf, près de Vienne,
mais ce n'était pas le premier animal de cette espèce
qui ait alors paru dans le pays, comme l'avance Fitzinger.
Un autre éléphant, conduit par un montreur de bêtes,
voyageait alors en effet en Autriche. Il avait passé la nuit
du 2 janvier 1551 à Brixen, une petite ville située sur
l’Eisak, près d’Insprück, dans une auberge qui s’appela
depuis et s'appelle encore aujourd'hui « Zum Ele-
phanten* ».
Maximilien fit figurer son éléphant dans le somptueux
cortège de son couronnement comme roi de Hongrie, le
1 Montaigne, p. 78.
? Voir Fitzinger.
# Stricker. L’unique hôtel de Stein, une petite ville située dans le voisi-
nage d'Ebersdorf, porte la même enseigne : A l’'Eléphant.
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LES MÉNAGERIES D AUTRICHE 235
7 mai 1552 ; la bête existait encore en 1574, car lorsque
Henri III, qui se sauvait de Pologne pour venir occuper le
trône de France, passa par Vienne, l'Empereur lui fit voir
tout ce qu'il avait « de plus singulier »; dans le nombre
figurait l'éléphant‘ et sans doute aussi ce pélican familier,
dont parle Gessner*, qui suivait Maximilien au vol par-
tout où ce prince allait, même à l’armée. Sous le règne
suivant, celui de Rodolphe II, une autre rareté se trouvait
à la ménagerie d’'Ebersdorf ; c'était le premier casoar
connu qui avait été apporté de Bemba par des Hollan-
dais ; cet oiseau avait été exposé pendant quelque temps
à Amsterdam, puis acheté par l’Électeur de Cologne qui
en fit cadeau à l'Empereur”.
La ménagerie d'Ebersdort disparut au commencement
du xvu siècle, sans que nous sachions comment. Elle
avait été supplantée par un autre établissement semblable,
la ménagerie de Neugebau, qui, fondée également par
Maximilien Il, ne prit tout son développement que dans
la dernière moitié du xvu* siècle‘ ; mais ce sont bien cer-
tainement les animaux de ces deux ménageries qui servi-
rent de modèles à Roeland Savery pour plusieurs de ses
tableaux de paysages avec animaux*. R. Savery, un
artiste hollandais de la fin du xvr° siècle, fut, en effet, au
service de l’empereur Rodolphe II jusqu’en 1612.
Nous pouvons signaler encore, pour en finir avec l’Au-
4 P. Mathieu, Histoire de France, t. 1, p. 396 (cité par Franklin, I,
p- 100).
2 Cité par Valmont de Bomare, t. III, p. 403. Ce pélican vécut, paraît-il,
quatre-vingts ans.
3 Fitzinger ne parle pas de ce casoar dont l’histoire nous est donnée
par Maréchal et Miger, an IX, p. 3.
* Voir, t. II, p. 65.
5 Par ex : Paysage, au Musée de Vienne, n° 931 ; Orphée charmant les ani-
maux, à l'Ermitage, n° 530 et au Musée national de Stockholm, n°s 364 et 365.
Voir encore au Musée des arts de Christiania, au Musée de La Haye et à la
Galerie d'Utrecht.
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236 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIECLES
triche du xvr' siècle, quelques paires de chevaux sauvages
et six jeunes aurochs que l’archiduc Ferdinand, fils de
l’empereur Ferdinand Ie, avait fait demander au duc
de Parme, en 1558, pour son château de Prague.
CHAPITRE XI
LES MÉNAGERIES DE BOURGOGNE, DE LORRAINE,
DE SAVOIE, D’ANJOU ET DE PROVENCE AUX XV°
ET XVI: SIÈCLES.
1. Les animaux à la cour de Philippe le Hardi, à Dijon.
2. Les ménageries de Bourgogne au temps de Philippe le Bon.
3. Les lions et les ours à la Cour de Lorraine. Combats d'animaux à Nancy.
4. Les ménageries de Savoie.
5. La Cour du roi René et sa ménagerie au château d'Angers.
6. Les ménageries de Provence.
I. Ilest probable que les premiers dues de Bourgogne
eurent des lions ou des ours dans leurs châteaux,
comme tous les grands seigneurs du moyen âge. Mais
nous ne voyons les ménageries de ce pays prendre
quelque importance qu'à partir des ducs de la seconde
race, c’est-à-dire à partir de Philippe le Hardi (1342-1404),
qui était fils du roi de France Jean le Bon. Nous savons
comment le duché s'agrandit, sous ce règne, par l'apport
des possessions maritimes des Pays-Bas, et comment
un commerce actif rendit alors ce pays un des plus
riches d'Europe, de même que la cour de son prince
devint une des plus fastueuses du temps. A cette cour,
grâce sans doute aux facilités de communication avec
la mer, les animaux tinrent une place très considérable,
non seulement auprès du prince, mais encore auprès
de sa dame. Les jours d’apparat, en effet, on pouvait voir,
dans une des salles de réception du Palais des ducs de
Bourgogne, à Dijon, la duchesse Marguerite de Flandre
assise et reposant ses pieds « sur un tapis velu par forme
238 RENAISSANCE : XV° ET XVI° SIÈCLES
d'herbe des préés' », jouer avec des tourterelles blan-
ches, tandis que des singes, venus des Indes, gamba-
daient à distance respectueuse d’un léopard, et que des
paons se dressaient majestueusement de chaque côté de
la salle.
Le léopard, sans doute une bête de chasse, était un
animal privé que le comte de Vertuz avait donné au duc
de Bourgogne; couché sur un tapis qui avait coûté à
Paris 50 francs 10 sous tournois?, il était attaché aux pieds
de sa maîtresse avec une simple cordelette de soie.
Quant aux paons, leur présence auprès de la duchesse
s'expliquait non seulement par la beauté du plumage de
ces oiseaux, toujours très rares, mais encore par la signif-
cation symbolique qu’on leur donnait alors. On les plaçait
parmi les oiseaux nobles, en compagnie des faisans et de
certains des Rapaces usités pour lachasse au vol. Par léclat
et la variété de leurs couleurs, ils représentaient parfai-
tement, en effet, « la majesté des Rois et les superbes
habillements dont ces Monarques étaient parés pour tenir
ce que l’on nommoit Tixer ou Cour plénière ». De plus, la
chair du paon comme celle du faisan était, si l’on en croit
nos vieux romanciers, « la nourriture particulière des preux
et des amoureux. Leur plumage avait été regardé par les
Dames des cercles de Provence, comme le plus riche orne-
ment dontelles pussent décorer les Troubadours ‘; elles
en avoient tissé les Couronnes qu’elles donnoient comme
1 Nous parlons ici d’après les Inventaires publiés par Prost et d'après
l'ouvrage de Maillart de Chambure, p. 28 et suivantes. Il faut peut-être en-
core attribuer à la cour de Philippe le Hardi une partie des scènes
d'animaux représentées dans le Livre des Merveilles (y. notre Bibliogra-
phie).
? Le « franc » était une nouvelle pièce de monnaie, un denier d’or fin de
la valeur de 20 sous tournois, qui venait d’être créée par le roi Jean.
3 « Les yeux représentés sur le plumage de paon et dont il paraît envi-
ronné lorsqu'il fait la roue, exprimoient les regards de tout le monde fixés.
sur les troubadours pour écouter leurs compositions. » La Curne de Sie-P.),
LES MÉNAGERIES DE BOURGOGNE 239
la récompense des talens poëtiques consacrés alors à
célébrer la valeur et la galanterie". »
Une pièce voisine de celle où se tenait Madame Mar-
guerite était la chambre à coucher du jeune comte Jehan,
le futur Jean Sans Peur, et là, au-dessous d’une espèce
de baldaquin placé devant la cheminée, trois clochetons
dorés et armoriés suspendaient 24 cages remplies de
chardonnerets et de tarins. À cette cour, la charge de
« garde des rossignolets et oiseaulx de chambre » était
tenue par un certain Jehan Freconel, alors que la demoi-
selle Amyotte de Marey, dénommée « nourrice des chiens
de Monseigneur », avait à s'occuper de quelques chiens
favoris : de Marthelet, le chien blanc, de Coguart, le
favori de « Madame Marguerite », de Doulcet, un chien
camus chèrement payé par le duc, et des « chiennettes
d'Autriche » qui étaient dressées à prendre les perdrix.
Ce n’était là, il est vrai, qu’une faible partie de la meute
ducale, car on comptait encore, comme personnel d’équi-
page de chasse, 430 veneurs de tout grade.
Au dehors du Palais, au pied du mur de la vaste et splen-
dide Salle des Gardes qui existe encore, se trouvaient des
loges et des enclos où l’on nourrissait des cerfs, un castor,
un porc-épic, une jeune ourse, des lièvres, des cigognes,
puis des faisans, paons, oies, gelines, poules de Flandre
et poules d'Inde. Ces logements d'animaux donnaient sur
un vaste jardin où s’ébattait, dans un large bassin, le
marsouin de Madame la Duchesse, que son mari lui avait
envoyé des Flandres ; enfin, dans une enceinte de chaînes
attachées à de hautes bornes, paissaient tranquillement
les jolies vaches noires qui servaient de nourrices au
jeune Jehan.
IL. Cent ans après, on trouvait toujours des bêtes féroces
4 La Curne de Sainte-Palaye, b, I, p. 185.
240 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
apprivoisées à la cour de Bourgogne, en particulier un
lion que les Vénitiens avaient donné à Philippe le Bon, et
un petit ours’. En même temps, le duc faisait nourrir
des buffles, des chameaux et des dromadaires dans le
parc de son hostel, « en sa ville de Quesnoy” », et la
volière de son château d’Hesdin, en Artois, était citée
comme la plus grande « cage à oiseaux du royaume * ».
Quelques-uns des animaux de ce prince servirent alors
d’apparat dans un banquet célèbre qui eut lieu à Lille, au
mois de février 1454 (1453 de l’ancien style). Le duc avait
réuni à cette fête son fils Charles (le Téméraire) et toute la
noblesse de Bourgogne pour faire vœu d'entreprendre
ensemble une croisade contre les Turcs qui venaient de
prendre d'assaut Constantinople. Or, à cette époque, tout
engagement de guerre et de chevalerie était scellé par
des actes particuliers que la religion, l'honneur et l'amour
rendaient également irrévocables. « Le plus authentique
de tous les vœux était celui que l’on appelait le Vœu du
Paon ou du Faisan... Le jour donc que l’on devait prendre
l'engagement solennel, un paon ou bien un faisan, quel-
quefois rôti, mais toujours paré deses plus belles plumes,
était apporté majestueusement par des dames ou par des
demoiselles, dans un grand bassin d’or ou d’argent, au
milieu de la nombreuse assemblée de chevaliers convo-
qués. On le présentoit à chacun d'eux; et chacun faisoit
son vœu sur l'oiseau : ensuite on le reportoit sur la table
pour être enfin distribué à tous les assistants". »
1 de Laborde a, t. I, p. 477 et 499.
? Comptes publiés par de Laborde, II, 229.
3 Ménagier de Paris, II, 253.
# La Curne de Sainte-Palaye, I, 183. Les détails très curieux du Banquet
du Faisan nous sont connus par les récits de deux témoins oculaires : Mathieu
de Coussy (ch. Lxxxvrx, p. 145 et suiv.) et Olivier de la Marche (t. II, p. 340).
Voir également : Laborde, Les ducs de Bourgogne. Preuves, I, p. 427.
La coutume de présenter aux festins des paons ou des faisans ainsi parés
de leurs plumes, le bec et les pieds dorés, dura longtemps. Sebizius, qui
LES MÉNAGERIES DE BOURGOGNE 241
Au banquet donné à Lille, le duc de Bourgogne voulut
entourer cette cérémonie d’un faste tout oriental. On
vit d’abord, dans la salle, un lion vivant attaché à un pilier
par une chaîne qui avait été payée vingt sous à un serru-
rier de Lille ; l'animal était couché aux pieds d'une statue
de femme nue dont le sein droit laissait couler conti-
nuellement du vin épicé ou hypocras ; près du lion était
une inscription portant ces mots : « Ne touchez à ma
dame. »
Au cours même du festin, on vit paraître dans la salle,
en guise d’entremets, diverses décorations : des machines,
des figures d'hommes et d'animaux extraordinaires, des
arbres, des montagnes, des barques sur des rivières et
des vaisseaux sur la mer. Tous ces objets, accompagnés
de personnages, d'oiseaux et d’autres animaux vivants,
furent placés sur les tables ou défilèrent tout autour; ils
représentaient des scènes relatives au dessein de croi-
sade que le duc avait formé. La scène capitale fut jouée
par un éléphant qui entra portant, dans une tour sur son
dos, une dame éplorée, vêtue de longs habits de deuil,
qui se lamenta sur les malheurs que souffrait la Religion
de la part des Turcs. Ensuite parut un magnifique faisan
vivant orné d’un collier d’or enrichi de pierreries et de
perles ; il fut présenté aux nobles seigneurs par deux
demoiselles : Yolande, fille bätarde du prince, et Isabeau
écrivait avant le xvi® siècle et que nous citons d'après Aldrovande, nous
apprend comment on procédait. On dépouillait soigneusement l'animal de
sa peau et, après avoir fait cuire le corps avec de la cannelle, du girofle et
d’autres aromates, on le recouvrait de nouveau de sa peau; si le travail
avait été bien fait, on le servait sans qu'il parût que les plumes eussent été
gâtées le moins du monde. Ce plat était fait généralement pour le seul
plaisir des yeux ; on n’y touchait point et, comme la chair du paon très cuite
peut se conserver plusieurs années sans se corrompre, le plat pouvait ainsi
resservir pour une nouvelle occasion. A l'appui de ce dire, Aldrovande parle
d'un morceau de paon cuit en 1592 et qui, six ans après, n'avait encore con-
tracté aucune mauvaise odeur. Parfois aussi, comme au banquet de Liell,
l'oiseau choisi était un faisan vivant.
E 16
242 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
de Neufchatel, accompagnées chacune par un chevalier
de la Toison d’or. Tous les assistants firent vœu tour
à tour d'aller combattre les infidèles et ils accompa-
gnèrent leur vœu de serments particuliers, tels que de
ne pas coucher dans un lit, de ne point manger sur une
nappe, de s'abstenir de viande ou de vin, etc., avant que
le vœu ne füt accompli. On sait, du reste, qu'il ne le fut
jamais.
HIT. Il y avait donc, à cette époque, dans les domaines
des ducs de Bourgogne, des collections d'animaux plus
variées et plus nombreuses que celles des autres châteaux
du moyen âge; et déjà l’on peut prévoir, par là, l’in-
fluence que cette cour aura sur le développement des
ménageries en France. Pourtant, l'habitude de garder
uniquement un lion, un ours, ou quelqu’autre bête, per-
sistera encore longtemps chez les princes et dans les
villes.
Il en fut ainsi, par exemple, dans un duché voisin,
celui de Lorraine. On sait que le fils de Philippe le Bon,
Charles le Téméraire, s'était emparé de la Lorraine
en 1475; on sait également que, peu de temps après,
ce prince trouvait la mort sous les murs de Nancy, la
capitale du duché. Le duc légitime de Lorraine, René II
de Vaudémont, reprenait alors possession du domaine
de ses ancêtres.
Un de ses premiers soins fut de rendre hommage aux
Bernois, qui l’avaient aidé dans sa lutte contre le Témé-
raire, en faisant nourrir, près de lui, un ours, l'animal
symbolique de ses alliés ; pour cela il faisait construire
une fosse que nous retrouverons encore à Nancy, au
xvin* siècle’. En même temps, il faisait élever une « Maï-
son des lions » qui lui coûta 112 francs barrois, 8 gros,
4 Voir notre tome IE, p. 91.
Frit. RE eds D UE D UENt NS “S re É
LES MÉNAGERIES DE LORRAINE 243
7 deniers', sans compter quelques milliers de tuiles
pour la couverture, qu'on tira des tuileries domaniales.
Cette maison comprenait deux pièces planchéiées : la
« chambre des lyons », qui prenait jour sur la cour du
palais par deux vastes baies grillagées, pouvant être
fermées par des fenêtres pendant l'hiver, et la chambre
du gardien qui communiquait avec la précédente par une
porte renforcée de solides verrous. C’est le 28 octobre 1480
qu’elle reçut ses premiers habitants : un couple de beaux
lions qui venaient du château d'Aix, en Provence. Le
« lyonnier », Anthonelle, qui les accompagnait, fut habillé
d’une livrée en drap de Bar; ses gages furent établis à
12 francs 10 deniers par trimestre, et il reçut, en plus,
3 gros et 1 denier par jour, pour sa dépense de table et
5 gros pour celle de ses bêtes.
Les lions prospérèrent à ce régime, car ils se reprodui-
sirent; le 17 mars 1483 en effet, Anthonelle porta deux
jeunes lionceaux au comte Palatin ; l’année suivante, ce
furent trois autres lionceaux que René II offrit au jeune
roi de France Charles VIII. Cinq ans plus tard, le lion et la
lionne de Nancy vivaient encore, mais il faut croire que
leur voisinage incommodait fort ces messieurs de la Cour
des comptes, car nous les voyons, le 21 novembre 1488,
réduire l'ordinaire des fauves et le traitement du lionnier.
Anthonelle, désormais « aura et emportera tant pour ses
gaiges, despens, que pour le norissement desdits lyons,
chacun jour V gros pour tout » ; ce qui d’ailleurs, calcule
Boyé, faisait encoreune rétribution mensuelle de 290 francs
environ.
Le duc de Lorraine ne se contentait pas de veniradmirer
ses lions ; il s’en servait pour donner à sa cour le spec-
tacle de combats d'animaux. On construisait alors un
1 Environ 2.500 francs d'aujourd'hui. Ce renseignement est pris dans des
Comptes de dépenses publiés par Boyé, p. 238.
244 RENAISSANCE : XV° ET XVI’ SIÈCLES
« échafaud » semblable à celui sur lequel se jouaient les
farces, mais que l’on faisait en énormes madriers ; on sur-
montait l'échafaudage d’une vaste cage, dans laquelle on
mettait les animaux, puis le public se pressait tout
autour. En janvier 1488, ce fut un fort taureau du pays,
acheté à Herbéviller pour le prix de 7 francs barrois, qu’on
fit entrer en lice contre les lions ; le combat fut acharné,
plusieurs barres de fer furent brisées et les lions restè-
rent vainqueurs ; l’année suivante, en mars 1489, ce fut
un taureau encore plus fort, qu’on acheta à Pulnoy et que
six hommes eurent grand'peine à amener dans l’arène;
les lions triomphèrent encore; ils arrivèrent à tuer le
taureau dont la chair leur fut abandonnée, mais la lionne,
blessée sans doute dans le combat, mourut au mois de
juin suivant. À partir de ce moment, Anthonelle ne fut
plus payé que 3 gros par jour; aussi retourna-t-il bientôt
en Provence.
En 1491, la ménagerie restait à la garde du portier
de l'hôtel; il n’y avait plus qu’un seul lion qui mourut
quelque temps après et, pendant quatorze années, le
château de Nancy demeura sans animaux sauvages. Ceux-ci
y réapparurent en septembre 1505, sous la forme de deux
civettes, qu'on installa dans une des chambres du chà-
teau; elles consommèrent, du 20 septembre au 31 dé-
cembre, cent trente-cinq gigots de mouton, six poulets
et trois gelines, de la graisse de veau ou de mouton, sans
compter le rizet les « chandoilles » ; tel fut du moins le
compte de leur entretien que présenta au duc, Grand
Jehan, concierge de l'hôtel. De plus, on fit du feu nuit
et jour dans leur chambre et, afin de coucher douillette-
ment ces petits animaux, on capitonna de drap gris deux
amples coffres que l'on garnit de coussins. « Bref, calcule
Boyé, en trois mois et dix jours, on dépensa à leur occa-
sion 37 francs, 7 gros, 3 deniers, à peu près 625 francs
LES MÉNAGERIES DE SAVOIE 245
d'aujourd'hui. Leur entretien et le salaire du portier furent
ensuite fixés à 80 francs barrois par an (1.500 francs). »
L'une de ces civettes mourut en décembre 1507; l’autre
vivait encore en 1513, sous le règne du duc Antoine,
qui en faisait venir une troisième, trois ans après.
Quelque quarante ans plus tard, la maison des lions de
Nancy devait se trouver repeuplée, car la duchesse de
Lorraine envoyait, à deux reprises différentes, en 1557
et 1560, des lions à la ville de Gand”; mais nous ne
savons quand, ni comment disparut cette maison.
IV. En Savoie, les premières ménageries n’apparais-
sent dans l’histoire que vers 1416, année où le comté
fut érigé en duché par l’empereur Sigismond. Le nouveau
duc, Amédée VIII, prince fastueux et artiste, avait pour
femme une bourguignonne, Marie, fille de Philippe le
Hardi, qui avait apporté de son pays l’amour des ani-
maux. Elle fit venir de Gênes un guépard de chasse qui
traversa le Mont Cenis, en plein hiver, hissé sur la croupe
d’un cheval, et emmitoufflé d’une « jaque » fourrée et
d'un manteau vert brodé * ; elle peupla l’ancien colom-
bier de Bonne de Bourbon, femme d'Amédée VI, de
pigeons d'espèces rares, et fit placer dans le parc de
Ripaille, sur le bord du lac de Genève, des agneaux,
des brebis, et un « gros mouton », en compagnie de
nombreux daims, biches, cerfs et bouquetins du Cha-
blais qui faisaient déjà, avant elle, l'attraction du parc.
Les daims, en particulier, s’acclimatèrent si bien dans
ce parc, que le duc de Savoie put en peupler ses domaines
1 P. Boyé. Ce grand désir d'avoir des civettes s'explique peut-être par ce
fait que le produit odorant de leur poche, le zibeth, entrait comme antispas-
modique et aphrodisiaque dans la pharmacopée de l'époque.
2 Voir p. 228.
5 Camus, b.
246 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
de Chambéry, de même que ceux du roi des Romains à
Constance :.
À Thonon, le duc de Savoie avait encore un grand
parc de réserve de gibier, dans lequel le duc de Bour-
gogne, son beau-neveu, put, en 1422, venir chasser des
bouquetins, des chamois et autres « sauvagins » du pays.
Pendant le séjour de ce prince sur le bord du lac Léman,
on lui fit voir un jour des combats de « murets »; puis
Amédée donna l’ordre de faire avancer ses ours, sur
lesquels il lança les grands dogues que l’empereur Sigis-
mond lui avait donnés à son retour d'Angleterre. Ce fut,
paraît-il, « grand passe-temps de voir que les ours ne pou-
voient mordre les chiens, parce que le maître qui les avait
en gouvernement, leur avait frotté les dents de vitriol,
mêlé avec un certain médicament, si fort astringent
qu'ils n’avoient aucune puissance de mordre ».
Nous ne savons s’il y avait à cette époque une ména-
gerie au château de Turin; cela est probable car, cin-
quante ans après, en 1475, la duchesse de Savoie, Yolande,
sœur du roi de France Louis XI, faisait placer dans les
tours de ce château : un lion à la crinière dorée, un ours,
un sanglier, un cerf, un serpent, une « irecorne » et des
« morisques ». Trois ans après, elle faisait donner « deux
escus de roy » à « certains hommes de Grèce », quiétaient
venus montrer à sa cour un éléphant et un tigre”;
c'était probablement la première fois, depuis le temps
des Romains, qu’on revoyait ce dernier animal, en Europe;
il réapparaissait de même, quelque temps après, à la cour
de Ferrare.
V. Les ménageries les plus considérables du xv° siècle
furent sans aucun doute celles de René d'Anjou, grâce
4 Voir Max. Bruchet, p. 161.
? Yolande de France, p. 119, 129 et 197.
LES MÉNAGERIES DE RENÉ D ANJOU 247
aux relations directes et suivies que ce prince eut cons-
tamment avec la cour des ducs de Bourgogne, d’une
part, avec la Sicile et l'Orient d’autre part. |
René, comte d'Anjou et de Provence, en même temps
roi des Deux-Siciles, duc de Lorraine et de Bar, avait
séjourné un temps plus ou moins long dans tous ces
pays et avait toujours gardé des relations avec eux.
Esprit curieux et artiste, aimable et généreux, le « bon
roi René », comme l’appelaient ses sujets, voulut avoir
dans ses châteaux d'Angers, d'Aix et de Tarascon,
ceux qu'il habita le plus souvent, le faste d’un roi de
Sicile et particulièrement de cette cour un peu orien-
tale qui avait été celle d’un de ses illustres prédécesseurs,
Frédéric II. Il attira à lui les ménestrels, les faiseurs de
mystères et de moralités, les farceurs, les balleurs, les
jongleurs et les danseurs de corde; il voulut même
avoir des esclaves turcs, barbaresques et nègres, que
l’on appelait les « mores du roi », et qu’il achetait à de
véritables courtiers ou qu'il recevait sous forme de
cadeaux‘; enfin, il entretenait à Angers, et encore en
Provence, non plus seulement des fosses à lions ou à
ours, comme on l'avait presque toujours fait au moyen
âge, mais de véritables ménageries comparables aux
ménageries actuelles.
La Ménagerie du château d'Angers est peut-être la
plus complète que nous ayons eue en France, avant
Louis XIV. Quand elle fut terminée, vers 1450, elle
comprenait : une maison des lions, des logements pour
petits mammifères, des enclos pour ruminants et
autruches, une grande volière, des cages à petits pas-
sereaux, enfin un jardin avec bassin pour oiseaux d’eau.
Toutes ces divisions n'étaient pas groupées en un
1 Voir Comptes et Mémoriaux, et Hamy, b, p. 418-420.
2,8 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
ensemble distinct comme pour les ménageries d’aujour-
d’hui; elles étaient disséminées dans les douves et dans
les jardins du château, et chacune avait son gardien parti-
culier et un budget spécial. La direction générale en
était exercée par le Roi lui-même qui donnait ses ordres
par l'intermédiaire de sa « Chambre des Comptes ».
D'autre part, il envoyait des missionnaires dans le
Levant et en Afrique, en les accréditant par des lettres
écrites en latin ; c'étaient Antonelle de Rosan, Antoine
Falconieri et peut-être aussi un Jean de Village dont
nous parlons plus loin, qui apportaient à Marseille les
animaux sauvages de ces pays, en même temps que des
esclaves maures, des orfèvreries et des étoffes pré-
cieuses *.
La Maison des Lions est la partie de la ménagerie
d'Angers sur laquelle nous avons le plus de renseigne-
ments. Elle se trouvait du côté du fleuve, tout près
précisément de la Chambre des comptes, dans cet endroit
qui correspond aujourd’hui à une partie de l’esplanade
dite du « Bout du Monde ». D'un côté, cette maison
donnait sur une cour, la Cour des lions, par des baies
munies de barreaux de fer, longs de neuf pieds ; de l’autre,
elle était fermée par un grand mur qui fut d'abord sans
ouverture, et qui s'élevait sur le bord des douves du
château.
La maison des lions n’est indiquée dans les comptes
du Roi qu’à partir de l’année 1450, mais elle existait
depuis longtemps déjà, ou du moins il y avait, avant
cette date, des logements pour les animaux féroces ; René
l'indique dans une de ses lettres écrites à sa Chambre
des Comptes, et nous savons qu’à son passage à Flo-
rence, en 1442, il accepta et emmena avec lui une
1 de Quatrebarbes, p. 31.
LES MÉNAGERIES DE RENÉ D ANJOU 249
lionne que la ville lui avait offerte’. En tout cas, la
maison que nous connaissons ne renferma primitive-
ment que quatre lions ; deux de ces animaux, un mâle
et une femelle, avaient été amenés de Bretagne le mer-
credi 22 novembre, peut-être de ce château ducal de
Clisson où résidait alors une cour fastueuse et où l'on
voit encore aujourd'hui de belles garennes ombreuses.
Ce jour-là, on donna aux lions la moitié d’un mouton, mais,
les jours suivants, Colas Babin, boucher à Angers, fut
chargé de leur « bailler » régulièrement un mouton entier
par jour. Quatre ans après, quatre nouveaux lions arri-
vaient à René, dont trois lui étaient offerts, avec un
léopard, par les Florentins. Il fallut alors agrandir la
maison et construire de nouveaux logements : la dépense
s’éleva à 33 livres, 6 sous, 1 denier pour ce qui concernait
la charpenterie, la maçonnerie, la serrurerie et la couver-
ture, pour les grilles, les clôtures, les dressoirs à mettre
la viande, les matériaux et les journées d’ouvriers?.
L'année suivante, en 1447, deux de ces lions figurèrent à
une grande fête de chevalerie appelée le « Pas de lajoyeuse
garde », que René donna près de Saumur. Les animaux
étaient attachés par une forte chaîne d'argent, au pied de
la colonne de marbre qui portait | « écu de l'emprise ».
Malheureusement, des maladies vinrent décimer cette
belle collection de fauves ; la Chambre des comptes s’en
émut, et, dès le 9 juillet 1454, elle faisait venir devant elle
Guillaume Sébille, le « garde des lyons du seigneur roy
de Sicile ». Guillaume interrogé répondit que la maladie
du beau lion nommé « Daulphin » datait d'avant Pâques
et qu'elle lui semblait tenir entre le cou et les épaules ; il
avait fait visiter la bête par un chirurgien et par « maistre
Seguin de Cohardy », médecin du roi, mais ces hommes
t Le Coy de la Marche, b, t. I, p. 219.
2 Compte du 20 décembre 1455.
250 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
de l’art n'avaient pu lui dire de quelle maladie le lion était
atteint; Guillaume s'émouvait fort du mal qui faisait
souffrir « treffort », son pensionnaire, disait-il, et il aimait
mieux le voir mort que rester longtemps en cet état. Les
membres de la Chambre lui enjoignirent de n’épargner
« ni denier ni maille » pour tâcher de remettre le lion en
bonne santé; ils lui recommandèrent de le placer « en
bon lieu », de lui administrer tous les remèdes qu'il fau-
drait et de faire venir des chirurgiens ou d’autres per-
sonnes pouvant se connaître aux maladies des lions.
Hélas! rien n’y fit; le pauvre Dauphin mourut neuf jours
après ; son cadavre fut enterré dans la cour même des
lions, tout près de la cheminée de la Chambre du Con-
seil. La mortalité continua à sévir dans cette maison. En
janvier 1458, il n'y restait plus que deux lions, dont un
nommé « Marsault » et un léopard qui avait une plaie
pour laquelle Guillaume dépensa six écus d’or. Ces ani-
maux moururent au début de l’année 1461 ; leurs peaux
furent tannées et conservées.
René repeupla aussitôt cette partie de la ménagerie avec
des lions, des lionnes et des léopards qu'il fit venir de ses
châteaux de Provence (12 mai 1461, 15 février et
14 juin 1462). Mais ce fut alors au tour de Guillaume
Sébille de disparaître; le 3 avril 1463, jour de Pâques fleu-
ries, sur les huit heures du soir, le pauvre gardien fut
étranglé par l’un des léopards ; son corps fut enterré le
lendemain en l’église Saint-Aignan d'Angers. L’ « office de
lionnier » fut alors donné à Benoît Bagonet qui prêta ser-
ment le lendemain même l’accident. Ce Bagonet, qualifié
de « sert d’eau du roi », était venu de Provence avec les
léopards ; on le logea au château où il reçut le même trai-
tement que son prédécesseur, c’est-à-dire cent vingt sous
tournois par mois, « tant pour ses gaiges que pour la paille
des lyons ». Il est permis de penser, bien que lescomptes
LES MÉNAGERIES DE RENÉ D ANJOU 251
n’en parlent pas, que le lionnier était également nourri
aux frais du Roi. On voit, en effet, ce dernier allouer
comme nourriture des lions et des léopards un demi-
mouton par jour et par animal, ce qui était beaucoup
trop pour ces bêtes. Les moutons ne lui coûtaient pas
très cher, il est vrai; il les achetait entre 7 sous 6 deniers
tournois et 7 sous 8 deniers.
Bagonet fit remarquer probablement au Roi que si ses
lions mouraient, c’est que leurs logements étaient trop
étroits et mal aérés, car c’est à cetteépoque, le30 avril 1463,
que l’on voit René ordonner de faire quelques transfor-
mations qui vont évidemment placer les animaux dans de
meilleures conditions de santé. Aux loges des lions, il
fait percer deux lucarnes avec trappes, dans le mur qui
donne sur les douves du château ; il fait établir une « vue »
pour que l’on puisse faire passer les léopards d'une de
leurs chambres dans l’autre, et faciliter ainsi les net-
toyages de ces chambres ; il fait réparer en même temps
un barreau de fer qui avait été rompu par les lions.
L'année suivante, le Roi fit construire encore un nou-
veau logis pour une petite lionne que lui envoyait, de
Provence, son gendre, le comte de Vaudémont; il reçut
en outre un lynx femelle et une genette.
Cette division de la ménagerie d'Angers renfermait donc
à cette époque jusqu'à quatre espèces différentes de félins
au moins. C’est alors qu’elle fut visitée par le seigneur de
Bohème, Low de Rosmital, dont nous avons parlé plus
haut’. Mais, malgré les modifications que René avait
apportées à sa maison des lions, les maladies vinrent à
nouveau décimer sa collection de bêtes féroces, et cette
fois, comme le Roi nes’occupa plus de remplir les vides qui
se produisirent, la maison se dépeupla d'année en année.
4 Port, b, t. I, p. 50.
252 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
Le 10 septembre 1476, un léopard, le dernier survivant
de la collection, mourut ; Benoist n’eut plus alors de
bêtes à garder, aussi l'emploi qu’il occupait fut-il sup-
primé.
La ménagerie du château d'Angers comportait, avons-
nous dit, d’autres mammifères que des félins. Les comptes
du Roi nous parlent, en effet, de : « civette, renard blanc,
renard ordinaire, singes, singesses et rats de mer »;
mais nous ne pouvons dire exactement où étaient placés
ces animaux; nous savons seulement, à propos de l’un
d'eux, que Jean Bidet, « tapicier, garde de la civete du
roy de Sicile », recevait 112 sous 6 deniers par mois pour
se nourrir, nourrir la bête et la chauffer été comme
hiver.
Nous ne savons pas davantage où se trouvaient les enclos
des dromadaires et des chèvres ; mais nous savons qu ils
dépendaient de la même partie administrative que les
esclaves du Roi, car nous trouvons, à la date du 7 no-
vembre 1450, une lettre de René qui commandait de
donner 66 livres tournois « pour nourrir et alimenter nos
more (Maure), dromadaire et chèvres... à raison de
CX solz tournois par moys ». Ce personnel d'hommes et
de bêtes : de « chamoex, chieuvres et mores », comme
dit un autre document, était donné en charge à un
nommé Yves Cadoret. En 1472, on ne parlait plus de
Maures ni de chèvres, mais d'un « garde des droma-
daires », Boniface Ami, qui recevait 45 sous par mois
pour sa nourriture et celle de ses bêtes.
Les logements des sangliers, des brebis de Provence et
de Barbarie, des bouquetins et des cerfs, parmi lesquels se
trouvait une « biche cornue », étaient à la charge d'un
seul gardien nommé Bertrand Gosmes. Ces enclos étaient
placés, avec les loges des porcs-épics et des lapins, dans
les douves du château, où les cerfs et les sangliers se
LES MÉNAGERIES DE RENÉ D ANJOU 253
multiplièrent tellement que nous voyons René, en 1464,
peupler, avec eux, sa forêt de « Bellepoule ». Près
de ces animaux, également dans les douves, se trou-
vaient placés les grands oiseaux de la ménagerie, de
même que les cages des tourterelles et des perroquets.
On voyait là : ducs, chevêches, butors, aigrettes, hérons,
autruches et une certaine « Duchesse » quidévorait chaque
jour un-demi quartier de mouton. Les oiseaux des douves
étaient soignés aussi par Bertrand Gosmes qui avait
épousé une des esclaves du Roiï, une Mauresque appelée
Cresselle ; son traitement était de 110 livres par an.
Les oiseaux chanteurs, la dernière division administra-
tive de la ménagerie, étaient placés, pour la plupart, dans
une grande volière située dans un jardin au milieu duquel
se trouvait un bassin avec des cygnes, des canards et des
oies sauvages ; tous ces oiseaux étaient nourris par le
concierge du château, Pierre Desbans, qui dépensait pour
cela, rien qu’en chènevis, vingt-trois boisseaux par an.
Telle fut cette curieuse ménagerie d'Angers qui ne
dura guère plus de vingt à vingt-cinq ans. Sous l'influence
d'événements politiques que nous n'avons pas à raconter
ici, René quitta l’Anjou, en 1473, et vint se retirer déf-
nitivement en Provence.
Après son départ, il s'occupa encore de la ménagerie
du château d'Angers; du moins nous le voyons, en
mars 1477, écrire d'Aix pour que l'on donnât la maison
de son ancien garde de lions à un autre gardien de la
ménagerie, Bertrand Gosmes, qui n'avait plus à soigner
qu'un porc-épic, une grue et 24 tourterelles. Mais déjà
le bon roi René n'était plus maître chez lui; son neveu
Louis XI s'était à peu près emparé de l’Anjou et les offi-
ciers du roi de France s'opposèrent à l'exécution de cet
ordre. Longtemps encore pourtant, on vitdes cerfs captifs
dans les douves du château, car on raconte que, pendant
254 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
la nuit de la vigile de Saint-Marc de l’année 1580, ces
animaux firent un tel tapage que les sentinelles, croyant
à une attaque, donnèrent l'alerte et mirent toute la gar-
nison sur pied‘.
En quittant l’Anjou, René n’abandonnait pas seulement
son château seigneurial ; il laissait encore de charmants
manoirs qu'il avait fait construire tout à l’entour d’An-
gers : Chanzé, Épluchard, La Baumette, La Menitré, Les
Ponts-de-Cé, Reculée et Rivette. C’étaient presque tous
des rendez-vous de chasse où eurent lieu les dernières
grandes fêtes de la chevalerie et où, dans ces occasions,
René faisait venir ses lions de la ménagerie d'Angers,
comme nous l’avons dit plus haut. Ces manoirs étaient.
généralement accompagnés de fermes dans lesquelles le
comte d'Anjou entreprit les premiers essais rationnels
d’acclimatation qui furent sans doute faits en France; à
Rivette, par exemple, il avait des « cos et poulles de
grant orine » dont la reine de France, Marie d'Anjou,
désira avoir quelques spécimens, et, à La Ménitré, il
nourrissait des veaux de telle réputation que le duc de
Bretagne voulut les voir, lors du voyage qu'il fit en
Anjou, en 1458.
VI. La Provence, où les princes de la maison d'Anjou
régnaient depuis plus de deux siècles, présentait égale-
ment de nombreux châteaux et manoirs appartenant à la
couronne, quand René s’y retira en 1473; c'étaient ceux
d’Aix, d'Arles, des Baux, de Fréjus, de Marseille, de Mey-
rargues, de Saint-Camuat, de Saint-Rémi et de Tarascon.
Quelques-uns de ces châteaux, comme ceux de Meyrargues.
et de Saint-Rémi, avaient de grandes fauconneries ou
des parcs de réserves de chasse ; d’autres, tels que ceux
d'Arles, de Tarascon et d’Aix, avaient des ménageries
1 Port, p. 50.
LES MÉNAGERIES DE RENÉ D ANJOU 255
d'animaux féroces. Malheureusement, nous avons trouvé
beaucoup moins de renseignements sur ces dernières
ménageries que sur celle d'Angers; il est probable, du
reste, qu’elles furent toujours moins importantes. À Arles,
au temps de Louis Il, le père de René avait déjà un
lion qui combattit contre un taureau, lors des fêtes qui
eurent lieu dans cette ville, au mois de mai de l’année 1400;
deux ans après, ce même lion entrait de nouveau dans
l'arène pour lutter contre un bélier qui le fit fuir à coups
de cornes.
La Ménagerie du château de Tarascon se composait
également de cages ou de fosses à lions dans lesquelles
René fit placer, en mai 1447, un lion qui avait mis sept
jours à venir en chariot d'Aix à Tarascon *. Quant à Aix,
il y avait sans doute un établissement plus considérable,
comparable à la ménagerie d'Anjou, car René y logea
en 1477 : un éléphant, deux dromadaires, des civettes,
des singes ordinaires, des singes blancs et quelques mar-
mottes, qu'il avait reçus du roi de Portugal*; il y avait
déjà des moutons et des chèvres sauvages d'Afrique,
des « poules de Turquie » ou « poules d’Inde » qu'un
capitaine de la marine provençale, Jean de Village, lui
avait rapportés d'Orient ; des perdrix bartavelles qu'on
lui avait envoyées de l'ile de Chio, etc. Tous ces animaux
débarquaient à Marseille où se trouvait encore une petite
ménagerie d'oiseaux ‘.
C’est à Aix que René mourut en 1480 ; trois ans aupa-
ravant, il avait envoyé, à son neveu Louis XI, une partie
de ses animaux.
1 Le Coy de la Marche, Comptes, n° 82 à 156 et Villeneuve-Bargemont,
t. 1, p. 244, en note.
2 Le Catalogue des actes de Francois 1°, t. VIII, p. 298, n° 32108, nous
apprend qu'il y avait encore des lions à Tarascon, en 1538.
# Barth et Le Coy de la Marche, b, t. II, p. 15 (en note).
# Voir Comptes, publiés par Le Coy de la Marche, b, t. LE, p. 15.
CHAPITRE XII
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE
AUX XV° ET XVI: SIÈCLES
1. Les animaux de la reine Marie d'Anjou et l'enfance de Louis XI au
château de Chinon.
2. La ménagerie de Plessis-les-Tours et les autres ménageries royales du
temps de Louis XI.
3. Anne de Beaujeu et la girafe de Laurent de Médicis. — Les ména-
geries à la cour de France au temps d'Anne de Bretagne.
4. Les animaux de François 1°". — Combats de bêtes féroces et pour-
voyeurs d'animaux.
5. La ménagerie de Henri II au château de Saint-Germain. — Les ani-
maux de Catherine de Médicis et des « enfants de France ».
6. La nouvelle ménagerie du Louvre et la ménagerie des Tuileries.
7. Les ménageries de Henri IV.
I. La Renaissance ne commença guère en France qu'à la
suite des guerres d'Italie ; mais elle avait été préparée, de
longue date déjà, dans cette vallée délicieuse de la Loire,
où les anciens seigneurs avaient construit tant de puis-
santes forteresses et de ravissants castels : Arlempde,
Bouzoles, Polignac, la Roche-Baron, la Bastie re
Chinon, Angers, etc.
C’est le fils d'Isabeau de Bavière, Charles VII, qui, le
premier des rois de France, commença à résider en Tou-
raine. Il y avait été conduit par les graves événements
politiques qui se passaient alors dans son royaume, par
la répulsion que lui inspirait l'hôtel Saint-Pol, et aussi
par les goûts personnels de sa femme, Marie d'Anjou.
La reine Marie était la sœur du « bon roi René »;
elle affectionnait tout particulièrement le château de
Chinon, où son mari avait sa cour, pendant que les An-
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE 257
glais occupaient Paris, et c’est là que nous la voyons,
comme les femmes grecques et romaines, s'amuser à
élever des levrauts, au cou desquels elle mettait des col-
liers de velours noir. Elle y eut de plus un marsouin que le
bailli d'Évreux lui avait envoyé, deux outardes dont la
« dasme de Vendosme » lui avait fait cadeau, une chèvre
sauvage, des chiens, des cerfs, des biches, un perroquet,
un étourneau et d’autres oiseaux du pays’. En même
temps, elle faisait nourrir des cerfs et des biches en sa
« garenne » de Montils-lès-Tours, où elle allait se pro-
mener souvent accompagnée de son fils aîné, le futur
Louis XI.
En compagnie d’une pareille mère, neveu d’un prince
tel que René, le jeune dauphin devait prendre vite le
goût des animaux. Et c’est bien, en effet, ce que nous
indique cette histoire de sa jeunesse. Son oncle lui ayant
fait envoyer, de Marseille, une lionne âgée de huit mois,
tout de suite il prit en affection la bête qui se prêtait à
ses jeux; il voulut même qu'elle passàt les nuits dans
une pièce voisine de sa chambre à coucher, attachée avec
une simple corde près d’une fenêtre. Malheureusement,
un soir, cette fenêtre étant restée ouverte, la lionne sauta
au dehors et resta suspendue par la corde qui l’étrangla ;
la Relation du chambrier de Saint-Martial, qui rap-
porte cette histoire, nous dit que le jeune Louis en eut
un grand chagrin et qu'il fit écorcher la bête pour en
garder la peau.
II. Le dauphin, devenu roi, n’oublia pas le domaine qui
avait vu ses premiers jeux. En février 1463, il acheta, près
de l’ancienne garenne des Montils, une propriété privée
où il fit bâtir un manoir qui devint le château du Plessis ?.
1 du Fresne de Beaucourt, t. VI, p. 18.
? Les renseignements que nous allons donner sur les animaux de ce
1. 17
NES REA RD TR TEE ON A LT PA NN LM PO IREERSTS
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258 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
Aimant avant tout la chasse, il y rassembla d'abord des
chiens de toute race qu’il envoya « quérir » un peu par-
tout : de grands chiens forts et courageux « qu’on appe-
lait des « allans » et qui venaient d'Espagne; de petits
chiens « veluz » de la Provence qu'il faisait payer plus
cher que les gens ne voulaient les vendre; des lévriers
et des petites levrettes de Bretagne qu'il payait le
double de leur valeur; des épagneuls de Portugal et
d'Espagne ; des chiens de l’île de Chio et des chiens
d'Écosse’. Puis il écrivit au duc de Ferrare pour lui
demander un léopard mâle dressé à la chasse au lièvre.
Au reçu de l’animal, il remercia le duc par cette lettre :
« Mon cousin, j'ay reçu le lyépart qu’il vous a pleu
m'envoyer par ce porteur, lequel est le plus beau et le
meilleur que je veiz jamais, dont je vous mercye, et vous
prie, s’il y a aucune chose de par deca en quoy vous
prenez plaisir, que vous me le faites savoir. Et à Dieu,
mon cousin, qui vous ait en sa garde.
« Escript au Plessis du Parc, le XXE jour d'avril (1479).
« Loys » ?:
Avec son léopard, Louis XI allait courir la forêt ou la
plaine. Quand il ne pouvait ou ne voulait pas sortir, il
chassait, dans la cour même du Palais : des sangliers, des
marcassins, des renards, des hérissons qu’on appelait
« tessons », des lièvres, et des lapins sauvages ou « con-
nins »; et, quand il pleuvait, c’étaient des multitudes
de gros rats qu'il faisait lâcher dans sa chambre pour
s'amuser à les voir prendre par ses chats.
Il ne semble pas que Louis XI ait eu, au Plessis, des
domaine sont pris, en grande partie, aux Comptes de l'Hôtel des rois, aux
Lettres de Louis XI et aux Mémoires de Philippe de Commines.
1 Commines, Livre VI, chap. vi.
2? Lettres, t, VII (MCCCXI) p. 289.
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE 259
animaux féroces autres que des léopards, car, dans ses
comptes de dépenses, on ne trouve aucune trace de tra-
vaux de maçonnerie pour des logements de lions, ni
-ducune dépense de nourriture pour de pareils animaux.
Par contre, on voit qu'il possédait, dans ses appartements,
des singes, des oiseaux chanteurs, des tourterelles, des
mauvis, des cailles, des perdrix et quelques rares oiseaux
étrangers. Les oiseaux chanteurs étaient des chardonne-
rets, des linottes, des verdiers, des pinsons, mais surtout
des serins, pour lesquels ileutune véritable passion ; ainsi,
en 1478, il en acheta 48; en 1479, 46; et, en 1480, 330
qu'il mit dans des cages de fil de fer garnies de petits
anneaux de laiton doré et de sonnettes ; il payait ces
oiseaux 4o sous tournois la douzaine.
Il y avait en outre, au Plessis, une fauconnerie sur
laquelle nous n'avons pas à nous arrêter, deux grandes
volières en bois contenant des poules d'Inde, des paons
gris et blancs et d’autres grands oiseaux; enfin, dans le
parc attenant à son château, Louis XI avait fait placer,
à côté de cerfs et de daims, six élans et six rennes
qu'il avait fait venir de Danemark et qu'il avait payés
4 500 florins d'Allemagne *.
Le château de Melun fut, après Le Plessis, la demeure
préférée de Louis XI, mais il n’y eut là, semble-t-il,
1 On lit, il est vrai, dans le plus ancien manuscrit de Commines, que Louis XI
fit venir de Barbarie « une espèce de petitz lyons qui ne sont point plus
grans que de petiz regnards » et qu'il appellait « aditz ». Mais le second
manuserit, publié récemment par M. de Mandrot, montre qu'il y avait eu
d’abord une erreur de copiste, le mot lyons ayant été mis pour celui de loups.
? Commines, livre VI, chap. vx; édit. Dupont, p. 233. D'autre part, et
comme renseignement complémentaire, on lit dans un compte de Pierre de
Laïlly (VI et dernier allant du 1°* octobre 1479 au 12 décembre de la même
année) : « À Bernard More, marchant Austerlin de la ville de Campe {Kempen]
de la House {Hanse] 750 livres de merché fait pour amener au Roi, dans le
jour de Pasques 1480, six bestes nommées Elles, trois masles et trois
femelles et six autres nommées Rangées, aussi trois masles et trois
femelles. »
260 RENAISSANCE : XV° ET XV° SIÈCLES
qu’une grande volière. À Paris, c'était aux Tournelles que
le roi résidait le plus souvent, tout en continuant à faire
nourrir des lions à l’ancienne ménagerie de l’hôtel Saint-
Pol. Il venait du reste rarement dans sa capitale qu'il
n’aimait pas; il se souvenait de la réception que lui
avaient faite les Parisiens, en 1468, lors du retour de l’en-
trevue de Péronne. Louis XI, revenant du siège de Liège
où il avait été forcé d'accompagner le duc de Bourgogne,
passait alors par Paris pour faire entériner, par le Parle-
ment, le traité humiliant que lui avait fait subir le Témé-
raire. Tout cela avait été connu dans la capitale et déjà
l'opinion publique jugeait les rois. Il fut reçu respectueu-
sement, mais seulement en apparence, car lorsqu'il
passa dans les rues, il entendit les geais, les pies et
autres oiseaux parleurs lui crier ces mots qu'on leur
avait appris à son intention : «€ Larron ! Paillard! Filz
de putain! Va hors va! Perrette donne-moy à boire? ».
La leçon était aussi dure qu'imprudente à donner à
un roi autoritaire tel que Louis XI; aussi ne l’accepta-t-
il pas. En réponse à cette insolence, il donna ordre à
ses soldats d’aller saisir dans les habitations toutes les
bêtes qui s’y trouveraient et qui pouvaient lui convenir.
C’est ainsi qu'un beau jour, on vit se diriger, vers le chà-
teau d’Amboise, un convoi de cerfs, de biches, de grues,
de chouettes, de geais, de pies, etc.
Il semble Lien, du reste, que Louis XI, peu scrupuleux
comme on le sait, employa plusieurs fois ce moyen simple
etexpéditif pour peupler ses ménageries. Une autre fois, en
effet, apprenant qu’une collection d’oiseaux étrangers, des-
tinée à un château de Bretagne, allait traverser la Loire
1 C’est là sans doute qu’il fit placer les animaux que Le roi de Portugal lui
avait envoyés en 1475 et ceux que lui avait donnés, quelque temps avant de
mourir, son oncle René d'Anjou (V. p. 176).
? Jean de Roye, I, p. 220. Cette dernière exclamation visait une certaine
Perrette de Chalons que le Roi avait pour maîtresse.
AT
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE 261
près du Plessis, il ordonna à ses archers d’aller de nuit
se poster sur les différentes routes que pouvait prendre
le convoi, de s’en emparer et de l’amener aux Montils*.
III. Louis XI mourut en 1483, laissant le château du
Plessis à sa fille, Anne de Beaujeu, qui avait hérité,
dit-on, de l'intelligence de son père; elle avait hérité
aussi de son goût pour les animaux, car nous la voyons
acheter cent cinquante-six serins pour la grande cage
du château et faire venir deux poules d’Inde de Mar-
seille*?. Elle pensa même avoir un jour une girafe qui était,
à cette époque, la grande curiosité de la cour de Florence
et que Laurent de Médicis lui avait promise.
« Vous savez que autres fois, lui disait-elle dans une
lettre, m'avez escript que m'envoieriez la girafle, et com-
bien que je me tienne seure de vostre promesse, neant-
moins pour vous donner à cognoistre l'affection que je y
ai, je vous prie que vous la faictes passer et la m’envoier
par deca. Car c’est la beste du monde que j'ay plus grand
desir de veoir. Et sil est chose par deca que je puisse
faire pour vous, je m'y emploieray de bon cœur. Et à
Dieu soiez, qui vous ait en digne garde.
« Escript au Plessys du Parc, le XV® jour d'avril [1489].
« ANNE DE FRANCE*. »
Mais le Médicis garda sa girafe.
L'année suivante, ce fut son jeune frère, le roi
Charles VIII, qui fit acheter à Tours, pour la grande
cage du Plessis, seize douzaines de serins ; puis, en 1491,
trois perroquets qu'il paya 52 livres tournois. Lorsqu'il
1 Comptes de Tours, XLIV, fol. 82 V°, cités par Brachet, p. CXVII.
? Bibliothèque de l'École des Chartes, t, XL, 1879, p. 333. Voir aussi
Franklin, t, II, p. 32.
# Cette lettre a été publiée par Hamy, a, p. 16.
Aa AU CDR RES dr ET
262 RENAISSANCE : xv° ET XVI° SIÈCLES
fut marié, Charles vint habiter avec sa toute jeune femme,
Anne de Bretagne, le château d'Amboise où se trouvait
déjà une ménagerie, dans un fossé qui existe encore, près
de la Porte des Lions. Il amena avec lui sa chienne pré-
férée, « habillée de drap vert », ses marmottes « vêtues
de velours rouge ou fauve » et placça, dans le logis des
lions, ses léopards de chasse ; de son côté, Anne de Bre-
tagne apporta « plusieurs petits oyseaulx estranges
dressés à voler et à prendre mouches ».
Bientôt la jeune reine voulut assister à des jeux
d'animaux moins enfantins; en 1493 (elle n'avait pas
encore dix-sept ans), elle faisait donner des ânes
vivants à ses lions « pour les jouer et esbattre »,
disait-elle. Peu après, devenue veuve, elle épousait en
secondes noces le nouveau roi de France, Louis XIE, et
elle venait habiter le château de Blois où le duc d'Or-
léans avait été élevé. Là, Anne continua à s’entourer
d'animaux. Elle avait vingt-quatre chiens, tant petits
que grands, parmi lesquels il y avait neuf grands lévriers
qu’elle avait fait venir de Basse-Bretagne, où cette race
était très renommée; chacun de ces chiens portait un
collier de velours noir duquel pendaient quatre hermines
fixées par des boucles de fil de laiton doré. Quant aux
oiseaux, elle avait dans sa chambre une linotte chantante,
et elle s’amusait toujours à faire chasser les mouches par
de petits oiseaux qu’elle recevait du pays de Languedoc *.
La collection d'animaux du Roi était naturellement plus
grande que celle de la Reine. Louis XII avait, en effet, cin-
quante chiens courants dont la dépense annuelle s'élevait
à 18.000 francs et plus de trois cents oiseaux de chasse
qui lui coûtaient, en nourriture et entretien, 30.000 francs
4 Comte de Chabot, p. 100.
? Ces détails sont pris dans les Zeures, les Épitres, les Inventaires d'Anne
de Bretagne et dans les ouvrages de Le Roux de Lincy, de Franklin et de Jal.
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE 263
par an‘. À son retour d'Italie, après la conquête du
Milanais, il ramena avec lui les guépards de chasse de
Ludovic Sforza avec lesquels il alla courir lièvres et
chevreuils dans le parc du château d’Amboise*; il rap-
porta en mème temps un lion qu'il placa à Tours, dans
la tour dite de « feu Hugon » et qu'il fit nourrir aux
frais des habitants. Il est probable que c'était là un hôte
dangereux et coùteux à entretenir, car les habitants
s’efforcèrent de s’en débarrasser. Ils yparvinrent, grâce à
l'appui du seigneur de Colombiers qu'ils remercièrenten
Jui offrant « quatre poincons de vin de Sainct-Poursain * ».
Pendant ce temps, la ménagerie des lions de l'hôtel de
Saint-Pol subsistait toujours à Paris, mais elle était bien
près de sa fin, comme nous l'avons dit plus haut (p. 178).
IV. François 1°", le successeur de Louis XII, fut, on
le sait, le roi le plus fastueux de la Renaissance française.
La vie de ce prince, très agitée et très bruyante, se
passa presque tout entière en fêtes, en chasses ou en
guerres. Se déplaçant très souvent, allant de château en
château, il se faisait suivre partout de riches équipages
parmi lesquels se trouvaient des bêtes féroces; c'était
tantôt un lion *, tantôt des léopards de chasse de deux
espèces ; les plus grands de la grosseur d’un veau, mais
plus large et plus bas sur pattes, les autres s’approchant
de la taille d’un chien*.
Amboise devint cependant, avec Fontainebleau, le
séjour préféré de François I*". C’est là que se trouvait la
ménagerie royale ; on voyait, d’abord, de nombreux petits
oiseaux de chambre qui étaient aux soins des « valets
1 Paul Lacroix, a, p. 139.
? Lettres du roy Louis XII, t, 2, p. 43.
3 Lambron de Lignim, p. 139.
* Catalogue des Actes, t. VIII, p. 171, 258, 275.
? Conrad Gesner, Hist. Anim., Tiguri 1551; cité par Camus, a, p. 131.
ET A DOS LE STE ele
DERAËE NET FO LM EL LEE
264 RENAISSANCE : XV° ET XVI° SIÈCLES
de garde-robe » : Jean Le Velu, dit Buisson, Jean d’Es-
coubleau, dit Le Sourdier, et Samson; puis, dans des
loges grillagées : des lions et des tigres gouvernés par
un italien, appelé Jean Antoine ; autre part des ours,
des civettes, des léopards, des martes, des sangliers,
des moutons des Indes, etc.!.
En grand seigneur, François I” se servait avant tout
de ses animaux pour l’apparat. Il faisait coucher aux
pieds de son lit un lion, un ours ou bien, nous dit un
contemporain, Pierre Belon*, quelqu’autre « fière beste »
qui se prélassait dans la chambre royale comme le ferait
un « animal privé ès maisons des païsants ». À ses
chasses, paraissaient souvent des léopards ; un gardien
à cheval amenait l’animal porté en croupe, placé sur un
tapis ou coussin (super stragulo aut pulvino), puis il le
lançait sur un lièvre ; en un instant la proie vivante était
atteinte et étranglée ; le chasseur descendait alors de
cheval, s’avançait vers le léopard en lui offrant un mor-
ceau de viande qu'il lui présentait par derrière, entre ses
jambes ; il attachait de nouveau la bête féroce, la flat-
tait de sa main et la ramenait vers le cheval où d’un
bond elle reprenait sa place*.
D'autres fois, le Roi faisait combattre des taureaux avec
des lions, ou bien il se mesurait lui-même en champ clos
contre des sangliers. Ces combats nous sont connus par
une tapisserie de l’époque‘, par des Comptes de dépenses
1 Catalogue des Actes, t. II, 567 et 685 et t. V, p. 378.
2 b, livre III, chap. 11, p. 191.
8 Parmi les animaux dont Francois I®r se servit pour la chasse, il faut encore
citer une « pie-grièche privée qui parlait et revenait sur le poing ». (Gesner :
de Avibus, p. 558, cité par Buffcx ddition à l’article de la pie-Grièche grise
par Sonnini, éd. Sonnini. t. XXXIX, p. 278). D'autre part, Belon dit que
François Ie" avait dressé plusieurs hérons qui lui obéissaient comme des
chiens (éd. de 1555, p. 189).
# Enlart, b, p. 368.
5 Publiés par Cimber, p. 80.
PER +"
Vas end Ÿ RU GDE LS
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE 265
et par les récits du temps. Brantôme, par exemple, parle
d’un de ces combats au cours duquel une dame eut la
singulière idée de jeter son gant au milieu des bêtes
furieuses et de demander ensuite à son amant d'aller le
ramasser pour voir « s’il l'aymait tant commeil le disait ».
Le seigneur, c'était François de Montgommery (M. de
Lorges), se leva aussitôt et, sans s'étonner, mettant sa
cape au poing et l’épée à la main, descendit bravement
dans l'arène ; la fortune récompensa son courage, caril
fut assez heureux pour ramasser le gant et revenir sain
et sauf vers sa dame‘.
Une autre histoire de combat, moins connue, eut pour
acteur le roi François I° lui-même. « Ce fut, raconte un
ancien maître d'hôtel de Louis XII, témoin du combat”,
au temps que le beau roy François fit le mariage du gentil
duc de Loraine [Antoine le Bon] et de M'° Regnée de Bour-
bon ». Le Roi cherchant tous les jours comment il pourrait
divertir sa compagnie, s’avisa donc d'envoyer des veneurs
dans la forêt d'Amboise pour lui prendre « quelque vert
sanglier de quatre ans et le luy amener tout vif ».
L'animal capturé fut conduit au château et placé dans
une des cours où on lui avait construit un refuge cou-
vert de branches et de feuillages. Le combat eut lieu
le 26 juin 1515. On avait dressé auparavant, dans la
cour, des mannequins en forme de figures humaines
qu'on appelait des « fantômes » ; les dames et les sei-
gneurs de la cour avaient pris place tout autour, dans
des galeries basses et hautes auxquelles on montait, du
préau même, par quatre escaliers. Les galeries, dit
1 Brantôme, t. IX. p. 390. Cette histoire a été reprise par Maurice Mæter-
linck dans son drame de Monna Vanna (acte II, se. mt), mais transportée
imaginairement à Pise. D'autre part, elle a inspiré Schiller, pour sa ballade
intitulée Der Handschuh.
? Nicole Sala, dont le récit a été publié dans la Bibliothèque de l'École
des Chartes, t. IL (1840-41, p. 281).
Lhesÿla NS in HE Le Des L LS
266 RENAISSANCE : XV® ET XV° SIÈCLES
notre conteur « estoient, tant pleines de gens que les
ungs montaient sur les autres. Le roy qui s'était mis
sur la galerie entre le portail et les chambres de la
royne qui estoient presque devant le puis (puits) devisant
avec ses gentilz hommes, attendait que les dames fussent
acccoustrées et arauchées pour venir à leur aise, et quant
temps serait de commander que la trappe fût haulcée, et
getter le sanglier hors pour veoir ses escarmouches. Le
roy doncques voiant son point, fait signe à ceulx qui la
charge avaient, de haulcer le trappon pour faire ouver-
ture à la mauvaise beste : ce qui fut tost fait. Si en sortit
hors très furieusement le sanglier héricé et tarquetant
ses marteaux (faisant claquer ses défenses), qui sembloit
que ce fussent orfeires. Au fantosmes s’en vint de course,
et à sa grant dent, les commença à dessirer, et les faisoit
tournoyer cà et là autour des cordes, qu’il semblait que
ce fussent joueurs de soupplesse. Celle mauvaise beste
s'amusa ung temps après ces fantosmes. Ceulx qui
étoient aux galeries basses les arandoient (lui criaient
après) et 1l revenoit à eux de cource ; mais il ne pouvoit
saillir si hault. Il allait tournoyant tout autour, une fois
le trot, aultrefoiz le cours, et tant vira par léans qu'il vit
à l'entrée de la viz (escalier) qui estoit auprès du portail
une brèche mal taudissée, par où il lui fut bien advis
qu'il passerait. »
Le sanglier prit alors son élan et renversant les deux
coffres qui fermaient ce passage, il se lança dans les pre-
mières galeries au milieu des gens qui essayèrent de fuir
épouvantés. Mais la presse y était tellement grande que
personne ne put reculer. Alors, devant cette foule tassée
et criant, le sanglier fit un bond de côté et se dirigea à
l'endroit même où se trouvait la cour. Le Roi aurait pu
se Jeter dans la chambre de la Reine qui s’ouvrait tout à
côté, mais il ne le voulut pas et, faisant placer tous ses
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE 267
gens derrière lui, malgré la volonté des gentilshommes
qui voulaient se mettre à sa place, il tira son épée et
attendit bravement la bète furieuse avec une assurance
aussi grande, dit notre conteur, que « s’il eust veu venir
à luy une demoiselle. Ne demandez pas en quelle fréeur
fut alors la royne et madame la régente, voire toute
la compaignie, qui en tel péril véoient le roy ».
Cependant le sanglier avançait; quand il se fut ap-
proché d'environ la longueur de deux toises, il s’élança
pour percer de ses défenses la cuisse du Roi, mais celui-
-ci, faisant un demi-pas en arrière, à son tour s'élança et
donna dans la poitrine de la bête un tel coup d'épée qu'il
la traversa de part en part. Alors le sanglier, se déga-
geant, rebroussa chemin et s’en vint descendre par l’autre
escalier qui était devant le puits ; il arriva dans la cour,
y fit environ cinq ou six pas, et tomba mort.
« Vous ne scauriez pas croire, dit en terminant notre
conteur, la joye que la royne et Madame eurent quand
elles virent le roy eschappé de ce péril. »
Les animaux sauvages étrangers que François [* nour-
rissait dans ses châteaux provenaient d'abord de cadeaux.
En 1532, par exemple, c’est son capitaine de galère, Jehan
François Paillard, qui lui présente, de la part du « Roy des
Thunes » (Tunis), un convoi de « bestes et oizeaulx » et
qui recoit en retour une gratification de 600 livres‘; deux
ans après, à la fin de 1534, c’est une ambassade turque
qui lui amène des lions et des tigres envoyés par le sul-
tan Kheir-ed-Din Barberousse”; en 1538, le seigneur de
La Meiïlleraye, en Normandie, lui donne un mouton des
Indes ; enfin, l'année suivante, c’est la reine régente des
Pays-Bas, Marie de Hongrie, qui lui envoie, de Bruxelles,
1 Comptes des bâtiments et Catalogue des Actes (VII, p. 661, n° 28086).
Ces derniers disent seulement 500 livres.
? Pellicier, I, p. XI.
268 RENAISSANCE : XV° ET XVI° SIÈCLES
deux phoques vivants, en même temps que de la malvoisie
douce et quelques pièces de vin de Hongrie. L’envoyé
de la reine rencontra François I* à l’abbaye de Valusan,
près de Troyes ; après avoir laissé ses animaux, il repar-
tit, portant à sa souveraine, « en merci » du roi de France,
des bouteilles de vin de Languedoc.
D'autre part, François I envoya plusieurs fois en
Orient (où il avait, par traité avec le sultan Soliman II,
le monopole du commerce), des missionnaires chargés de
lui rapporter des livres, des manuscrits, des « bestes
estranges » et autres curiosités du pays. Les plus célèbres
de ces missionnaires sont Pierre Giles et André Thevet,
que nous connaissons déjà, mais il faut y ajouter les noms
de Le Moine de Monugue, et surtout celui de Pierre Pitou
qui nous intéresse plus particulièrement. Ce fut au
commencement de l’année 1532 que « Pierre Pitou,
gentilhomme de l'hôtel du roi », s’embarqua pour le
« royaume de Fez ». François [* lui avait fait donner, par
le « trésorier de l'épargne », 1.000 livres tournois pour
son voyage et 4oo livres pour l’achat de « différentes
sortes d'oiseaux et bêtes » qu’il devait rapporter au Roi.
Pitou mourut au cours de son voyage, mais il avait eu le
temps d'envoyer en France deux convois d'animaux :
l’un qui arriva à la fin de 1532 et qui fut envoyé à l'hôtel
des Tournelles ; c’étaient les lions, les lévriers et les
autruches dont nous avons parlé plus haut ; l’autre qui
débarqua à Honfleur le 22 octobre 1533 et qui comprenait:
8 chevaux, 4 chameaux, 6 autruches, 1 lion, 1 ours,
8 lévriers et 11 oiseaux. Ces animaux furent reçus par le
gouverneur de la ménagerie des Tournelles, Josse de la
Planque, qui, avec l’aide de huit hommes, les conduisit
1 Inventaires publiés par Finot et Catalogue des Actes, t. VIII, p. 192,
n° 31041.
? Comptes du Roi, I, p. 216 et Catalogue des Actes, 11, p. 369, n° 5619.
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE 269
d'abord au château des comtes de Valentinois à Cray
(Crest ou Crey, dans la Drôme), où se trouvait le Roi, puis
à Avignon, pour la ménagerie du Pape*.
Il yavait donc encore à Paris une ménagerie royale, qui
datait du reste, nous le savons, du temps où le duc de
Bedford gouvernait la France, au nom du roi d'Angleterre.
Cette ménagerie renfermait, au début de l’année 1533 :
1 lion, 1 louve, 3 autruches et 4 lévriers d’Afrique*;
elle reçut en plus, en 1538, une once qui avait été placée
d’abord, par le Roi, chez le tenancier de l'hôtel du Dau-
phin, situé faubourg Saint-Denis°.
En même temps, François I* faisait toujours entretenir
des lions dans les loges que René d’Anjou avait fait cons-
truire à son château de Tarascon, en Provence, et des
« bêtes rousses et noires », des hérons, des paons, des
tourterelles blanches et des poules au Plessis-les-Tours”.
Il avait une fauconnerie et deux belles héronnières à
Fontainebleau, et une autre héronnière à Romorantin*.
Il faisait nourrir à Saint-Malo, par Jacques Cartier, des
Peaux-Rouges que le célèbre navigateur avait ramenés de
son second voyage au Canada*. Puis il créait de grands
parcs de réserves de chasses, en 1523, pour perpétuer,
dit une légende, « le souvenir de ses amours avec la
! Catalogue des Actes, t. II, p. 563, n° 6503, et p. 640, n° 6885. Comptes
publiés par Laborde, II, p. 216, 269 et 271. Ces comptes parlent d’autres
achats d'animaux faits, par ordre du Roi, dans les royaumes de Fez et de
Tunis (p. 208 et p. 264).
Cinq ans après, en 1538, Francois 1°" envoyait encore au légat du pape, à
Avignon, un lion et un grand lévrier qu’il faisait prendre à la ménagerie de
Tarascon. Voir plus haut, p. 255, note 2.
? Catalogue des Actes , voir le mandement signé du Roi, à la date du 22 fé-
vrier 1533. Voir aussi : de Laborde, b, t. II, p. 412.
3 Catalogue des Actes, t. VIII, p. 115, n° 30314, et p. 305, n° 32168.
* Catalogue des Actes, I, p. 438, n° 5930 ; p. 702, n° 7166; et VII,
p. 237, n° 31474.
5 Catalogue des Actes, NI, p. 694, n° 22527 et II, p. 596, n° 6671.
5 Catalogue des Actes, 1. VIII, p. 305, n° 32167 et suivant,
270 RENAISSANCE : XV° ET XVI® SIÈCLES
comtesse de Thoury et la chätelaine de Monfrault »,
qui habitaient la commune de Chambord; il faisait cons-
truire le palais de Chambord actuel, en même temps qu'il
faisait entourer de murs, 5.400 hectares de forêt pris
autour de ce château; trois années plus tard, en 1525,
à son retour d'Espagne, il faisait bâtir, aux portes de
Paris, le château de Madrid, auquel il ajoutait une autre
réserve de chasse prise aux dépens du Bois de Boulogne ;
enfin il faisait clore 416 arpents de la forêt de Saint-
Germain pour y mettre des cerfs, des daims et des san-
gliers amenés de Fontainebleau.
V. Lorsque François I* mourut, à Rambouillet, le
31 mars 1547, son fils, Henri Il, se trouvait au château de
Saint-Germain. Ce domaine, qui va devenir la résidence
habituelle de la Cour de France, possédait alors une
ménagerie dont les trois garçons : Michel Scoffier, Lau:
rens Soriot et Pierre Destaiz, n'avaient à garder, à la
mort de François I”, que trois animaux : un lion, une
once et un dromadaire. Trois mois après, Henri II quit-
tait ce château pour aller se faire sacrer à Reims; mais,
auparavant, il envoyait sa petite collection d'animaux à
Paris en enjoignant, à la municipalité d’en prendre soin
pendant son absence. Les échevins firent d’abord la
sourde oreille ; puis, devant l’ordre exprès du Roï ordon-
nant que « sans plus de dissimulation, longueur ou diffi-
culté, la ville eût à recevoir et faire loger et nourrir
lesdites bestes sauvages et ceus qui ont charge d’icelles »,
ils allouèrent 17 sous tournois par jour pour chaque bête
et son gardien". |
A son retour de Reims, Henri Il reprit ses animaux et
leur fit construire à Saint-Germain, une maison qu'il plaça
1 Registre des délibérations du Bureau de la ville de Paris, t. IEE, p. gr,
cité par Franklin, t. IE, p. 43.
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE 27E
en dedans et au bout du pare, « du costé du port au Pecq»*.
Cette nouvelle ménagerie comprenait huit loges bâties
en pierre tout autour d'une cour intérieure, « la court
des bestes », qui s'ouvrait par une grande porte « du
costé des vignes » ; la construction coùta, pour la macon-
perie seulement, 781 livres, 17 sous, 6 deniers. Chaque
loge comprenait, en réalité, deux compartiments dont l'un
donnait sur la cour par une baie grillagée et dont l’autre
formait chambre de sommeil. Le service de ces deux com-
partiments se faisait par le dessus, dans une galerie
couverte qui s'ouvrait largement du côté de la cour
intérieure ; le plancher de cette galerie était percé, en
effet, de deux ouvertures par loge : en avant, une trappe
s’ouvrait sur le compartiment grillagé pour jeter la nour-
riture des bêtes ou pour actionner les grosses chaînes de
fer, longues de quatre pieds, qui soulevaient la porte de
communication entre les deux compartiments ; en arrière,
une grande baie vitrée éclairait la loge du fond.
Cette maison ne logea sans doute que des lions, des
onces et des ours, mais Henri II eut encore à Saint-Ger-
main, avec le dromadaire que nous connaissons : des
éléphants, des porcs-épics, des ichneumons, des rats
d'Arabie et d'Égypte, des singes et des civettes, tous ani-
maux du Levant que Pierre Gilles, le pourvoyeur de Fran-
cois [°, continuait à envoyer comme missionnaire du roi
de France*?.
4 A l'exception des trois documents inédits que nous donnons ci-dessous,
tous les renseignements qui vont suivre sont pris dans les Comptes publiés
par de Laborde {t. II, p. 303, 308, 314 et 315).
? En réalité, c'était au cardinal Georges d'Armagnac, son protecteur, que
Gilles adressait les curiosités qu'il recueillait. Un de ces envois, celui de
1549, comprenait un ichneumon privé, très gentil et très doux, disait la lettre
d'envoi, des rats d'Arabie et d'Egypte, une peau de girafe, des cuirs d’hip-
popotames et d’éléphants marins, enfin la queue d’un bœuf de l'Inde servant
de chasse-mouches au Pérou et à Tunis (Hamy, €, p. 20). On trouvera aux
Arch. nat. (K. 1723) deux quittances inédites relatives aux animaux de
Henri II, datées l’une du 2 février 1547, l’autre du 9 juillet 1550.
272 RENAISSANCE : XV° ET XVI® SIÈCLES
Comme toujours, les animaux du roi étaient destinés
à servir d'amusement à la Cour ou à figurer dans
les grandes fêtes. Les éléphants, par exemple, firent
partie du cortège d'Henri II et de Catherine de Médicis,
lors de leur entrée triomphale à Rouen, en 1550;
d'autre part, les lions et les ours servirent aux combats
d'animaux qu'on donnait à Saint-Germain dans la cour
intérieure de la maison des lions; les spectateurs de
marque se plaçaient dans la galerie supérieure et les
pages sur le toit de cette galerie.
Nous ne savons quand ni comment la ménagerie de
Saint-Germain disparut. Un document inédit’ nous
apprend qu’elle existait encore sous François II, et qu’en
1564 Charles IX y faisait toujours nourrir des lions. En
tout cas, elle n’existait plus au milieu du xvn° siècle, car
les comptes des bâtiments de 1664 ne parlent, pour Saint-
Germain, que de l'entretien d’une faisanderie, d’un parc
aux cerfs, de remises à gibier et d’un parc à lièvres pour
le dauphin.
La reine Catherine avait également, à Saint-Germain,
des animaux particuliers, mais c’étaient des singes,
un perroquet et de nombreux petits oiseaux”. Les fils de
Henri II, les « enfants de France », avec lesquels vivait la
jeune reine d'Écosse, Marie Stuart, avaient, eux aussi, une
ménagerie. En 1551, par exemple, le service régulier
d'animaux appartenant à ces princes comprenait : 4 gros
dogues « bien muselés », 22 petits chiens de chambre,
nombre de grands et de petits chevaux, des faucons, des
4 Arch. nat., K 1723. Quittance de Claude de la Court, « gouverneur d'un
lion et une lionne que le Roi entretient à Saint-Germain-en-Laye de les Paris »,
qui recoit 24 livres 16 sols tournois pour ses gages et la nourriture des dits
animaux pendant le mois de mai. Signé le 3 juin 1564.
? Compte des dépenses (Archives curieuses, IX, 116-117).
3 Les deux « haquenées » de Marie Stuart s’appelaient l’une Bravanne,
l'autre Madame la Réale.
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE 273
gerfauts, des tiercelets, des émerillons, et beaucoup
d'oiseaux apprivoisés pour les appartements. De plus,
des courtisans : le comte de Saint-Aignan, le duc des
Carpentils, le maréchal de Saint-André, leur envoyaient
des biches, des loups, des sangliers et des ours pris au
piège. La garde de ces derniers était confiée à un écuyer
nommé Florimond Pellaquin, qui touchait de 3 à 5 sols
par jour pour la nourriture de chaque bête. A Blois, où
Marie Stuart et les enfants de France vinrent demeurer
avec leur ménagerie, les ours furent placés dans la maison
d’une dame Pillonne mais ils y firent tant de dégâts qu'il
fallut indemniser la propriétaire du logis.
VI. Henri II mourut en juin 1559, à l'hôtel des Tour-
nelles, des suites de sa passe de tournoi malheureuse
avec le seigneur de Montgomery. Après le court règne
de son fils aîné François II, son second fils, Charles IX,
vint habiter le château du Louvre, qui n’avait plus guère
été fréquenté par les rois de France, depuis l’époque de
Charles le Sage. Le nouveau roi, continuant les travaux
commencés par François [*, voulut réunir le Louvre, par
une galerie le long de la Seine, au palais des Tuileries
que faisait élever sa mère, Catherine de Médicis. En
même temps, il faisait rétablir une ménagerie comme au
temps de Philippe de Valois’. Ce fut un maître maçon
du nom d'Eustache Yves qui, en 1570 ou 1571, cons-
truisit les nouvelles loges pour les animaux féroces ; la
dépense en maçonnerie ne s’éleva qu’à la somme de
100 livres’. On y placa encore des lions, des ours, et
des dogues, que le Roi s’amusait à faire combattre contre
des taureaux, des vaches et des ânes ; les combats avaient
4 À. de Ruble, p. 68 et 302-305.
2 Voir p. 169.
3 Comptes, publiés par Laborde, p. 186.
L 18
Ne A
274 RENAISSANCE : XV° ET XVI° SIÈCLES
lieu dans une arène construite pour la circonstance, au
milieu même du grand jardin du Louvre‘; un de ces
combats eut lieu le 14 octobre 1572, deux mois, à peine,
après les massacres de la Saint-Barthélemy.
De son côté, la reine Catherine embellissait le jardin
des Tuileries au moyen d’un étang, d'une volière, d’un
bois, d’une orangerie, d’un écho, d’un labyrinthe, d'une
« maison pour les bêtes farouches », et de « quantité
d’allées couvertes d'arbres touffus, que la fraîcheur de
l'ombre rendait tout à fait délicieuses * ». La volière des
Tuileries formait, en réalité, un vaste ensemble de bâti-
ments avec cour centrale, situé dans l’espace compris
actuellement entre le pont Royal et le pont de Solferino ;
elle servit plus tard, au temps de la Fronde, à loger des
troupes*. Quant à la « maison des bêtes farouclies »,
nous savons seulement qu’elle était placée près d’un
amphithéâtre qui pouvait contenir plus de mille specta-
teurs *.
Henri IT augmenta d’abord le nombre et la variété des
animaux de la ménagerie du Louvre : il y adjoignit trois
chameaux qu'il faisait nourrir par un Vénitien auquel
il donna 600 livres par an et, en juillet 1576, il ramena
de son voyage avec la Reïne, en Normandie, une grande
quantité de singes, de petits chiens et de perroquets
qu’il avait achetés à son passage à Dieppe”; mais un
1 Voir : L’Estoile, p. 249 : Sauval, t. III, p. 13 ; Hoffbauer, p. 42, et les.
Comptes de dépenses de Charles IX, p. 355 à 358.
2 Sauval, t: IL, p. 286.
8 Franklin, t. Il, p. 90. Cette vohère est figurée, ainsi que TT
sur les plans de Paris de Gomboust (1653), de Nicolas de Bercy (1656), d
Jean Boisseau (1654), et dé G. Jollaim (1666). Voir à notre Biliogrnphié:
Prans. De Paris:
# Expilly, t. V, p. 437.
5 Hamy, a, p. 17.
6 L’Estoile. Journal de Henri IIT, éd. Petitot, I, p. 136, éd. des Biblioph.,
E, p. 137.
Le roi de France possédait, en outre, nombre d'animaux de chasse dans le
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE 275
jour le tout disparut, comme il était venu, par fantaisie de
roi. Le 20 janvier 1583, dans la nuit, Henri III vit en songe
les animaux de sa ménagerie se jeter sur lui pour le
dévorer, et il en eut grand’ peur ; c’est pourquoi le lende-
main, saisi d'une crainte superstitieuse, il prit son arque-
buse, après avoir entendu la messe, et alla faire un mas-
sacre général de toutes ses bêtes”.
VIH, La fin du xvr' siècle fut, à tous les points de vue,
une période désastreuse pour la France ; trente-six
années de guerres religieuses (de 1562 à 1598) avaient
en effet, ruiné le pays et amené la misère chez les
paysans, l’économie forcée chez les grands. Aussi
lorsque Henri IV fut proclamé roi de France, en 1589,
il se contenta, tout d’abord, en fait de ménagerie, d’une
petite collection de bêtes qui tenait tout entière sur le
dos d’un cheval. Il avait « ung grand cinge (singe)
nommé Robert », dans une boîte en sapin, « une grande
guenon orange, une petite guenon noire et ung petit
cinge », dans deux paniers, enfin « un grand péroquez »
perché sur un « houche-pied ». Le cheval qui portait ces
animaux était loué 30 sous la journée, et le tout, conduit
par « Estienne fils, secrétaire de la chambre du Roy* »,
suivit l’armée royale à Paris, à Provins, à Noyon, à
Chartres et à Rouen. Ces animaux provenaient sans
doute de la cour de Navarre où l’on nourrissait, à la même
époque, des singes, des ours, des isards, des biches, des
perroquets, des grues, des hérons, des cigognes, des
faisans, des perdrix, des cailles et quantité d'oiseaux
des iles*.
Pare d'Ollainville, près d'Arpajon (de Laborde, Comptes, t. I, p. XXX WT).
! Estoile, ibid., p. 249.
? Comptes de l'argenterie de Henri IV.
3 Mémoires de Jeanne d'Albret, 64. de Ruble, p. 32. (Voir Franklin, I,
p. 82 et 85.)
276 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
En juillet 1 597, la petite collection d'animaux d'Henri IV
s’augmenta d’un éléphant qu’on lui envoyait des
Indes ; c'était sans doute le premier animal de cette
espèce qui füt venu en France depuis saint Louis, mais
comme le Roi était alors au siège de Noyon, il écrivit
à son receveur des finances, à Dieppe, où on avait
débarqué l'éléphant. une lettre dont nous extrayons le
passage suivant : « Nous vous mandons faire marché
avec quelque personne qui s’entende à le traicter (l’élé-
phant), nourrir et gouverner et des deniers de notre
recepte générale de Rouen transférée à Dieppe, faire paier
par ledit recepveur général ce qui sera de besoing pour
loger celluy qui en aura la charge et ledit éléphant et
tous aultres frais qui concerneront ladicte nourriture... »
Cela coûta sans doute beaucoup plus cher à Henri IV
qu'il n'avait pensé car, un peu plus d'un an après,
apprenant que la reine d'Angleterre avait envie de cet
animal, il s’'empressa d'écrire au gouverneur de Dieppe :
« Mons’ de Chaste, ayant entendu que la royne d’Angle-
terre, madame ma bonne seur, auroit agréable un ele-
phant qui est à Dieppe je luy en ay faict present comme
je ferais encores plus vollontiers de chose plus excel-
lente si je l’avois, et pour ce, je vous prie si vous avez
moien de lui envoyer seurement de n’en perdre la pre-
mière commodité ou bien attendre sur ce le commande-
ment qu'elle vous pourra faire pour le dellivrer à celluy
qui aura charge de le recevoir de sa part et n’estant la
présente à aultre fin, je prie Dieu, Mons’ de Chaste,
qu’il vous ait en sa saincte garde.
« Escript au camp de Provyns ce IIT° jour de septem-
bre MVcllIxxXIT*. »
En 1594, Henri IV prenait enfin possession de sa bonne
1 Cette lettre et la précédente sont tirées des Archives de Rouen et publiées
in extenso par Hamy, a, p. 18 et 19.
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE 277
ville de Paris, où il trouvait la ménagerie des Tuileries.
Il y fit nourrir à son tour des lions‘, un léopard de
chasse que sa femme Marie de Médicis lui avait apporté
de Florence” comme cadeau de noce, et une certaine
bête fort curieuse « qui avait la teste de léopard etle corps
de tigre », que lui avait envoyée le Grand Seigneur, mais
cette bête, ayant étranglé un jour un des dogues de Sa
Majesté, fut donnée à un forain qui la fit voir rue de
La Harpe pour deux sous°. A Vincennes, Henri IV faisait
nourrir un élan *, en compagnie des cerfs et des daims qui
n'avaient cessé de s’y reproduire depuis le temps de
Philippe Auguste; enfin, à Fontainebleau, où il aimait
tant à demeurer, il fit construire des viviers dans le
jardin des Pins, une ménagerie pour combats d'animaux,
et une grande volière. Cette dernière occupait un des
côtés de la Cour des cuisines, comprise aujourd’hui dans
la partie réservée à l’École d’application d'artillerie ; elle
avait 30 toises de long sur 7 de large avec une belle fon-
taine en rocher ornée d’une statue de Neptune ; elle ren-
ferma alors des autruches, des hérons, des goélands, des
cormorans dressés à la chasse, des tadornes, des paons,
des faisans, des perdrix, etc”.
4 C’est sans doute un de ces lions qui dévora un chien devant le Dauphin,
un jour que ce dernier se promenait aux Tuileries en compagnie de son
médecin (J. Héroard, Journal, I, p. 9).
? J. Camus, c, p. 29.
3 Pierre de l’Estoile. Mémoires et Journaux, éd. 1880, t. VIII, p. 297.
# Journal de Héroard, t. 1, p. 386.
5 P, Dan. Le trésor des merveilles de Fontainebleau, p. 156 et 185. (La
fontaine de la volière, figurée dans cet ouvrage, a été reproduite par Louis
Dimier, p. 59.)
CHAPITRE XIII
LES MÉNAGERIES DES SEIGNEURS, DES BOURGEOIS
ET DES FORAINS, DU XV° AU COMMENCEMENT DU
XVII: SIÈCLE.
1. Les bêtes privées du château de Boussac. — La lionne du duc de Guise
et le château de Tancarville. — Bateleur rappelant les exploits des
bestiaires romains.
2. Acclimatation de nouveaux oiseaux dans les domaines provinciaux. —
Garennes.
3. Premières ménageries de Chantilly.
I. Au xv° siècle, chez les nobles de France, la mode était
devenue générale d'avoir nombre d'animaux privés dans
les maisons. On en gardait jusque dans les chambres
à coucher, on vivait avec eux plus intimement qu'avec
nos chiens aujourd'hui, et on faisait reproduire leurs
traits sur des tableaux ou des tapisseries. Une série de
six grandes tapisseries du château de Boussac, dans
la Creuse, qui représente diverses scènes de la vie d’une
femme de‘haut parage est particulièrement intéressante à
ce point de vue. La dame, peut-être une dame Le Viste
dont la famille était propriétaire du château, «est riche-
ment vêtue de velours et de drap d’or. Sur une des tapis-
series, on la voit se promenant sur une pelouse fleurie
accompagnée d'une jeune suivante et de ses animaux
favoris. Sur une autre, elle s'arrête pour prendre des dra-
gées dans une coupe que lui tend sa suivante et les
donne à son perroquet; à ses pieds, un singe joue au
1 Ces tapisseries, exécutées en France probablement dans la seconde moi-
tié du xv® siècle, sont aujourd’hui au Musée de Cluny (Salle des Emaux) où
on les connaît sous le nom de « Tapisseries de la Dame à la Licorne ».
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SEIGNEURS, BOURGEOIS ET FORAINS 279
milieu des fleurs en compagnie de deux petits chiens et
de quatre lapins blancs. Plus loin, on la voit s amuser à
faire une couronne d’æillets, tandis que son singe favori
prend, dans une corbeille, des roses qu'elle vient de
cueillir; à ses pieds, couché sur l'herbe, est un tout
petit agneau. Plus loin encore, la dame se tient debout
sur la pelouse encadrée par ses animaux héraldiques,
le Jion et la licorne ; elle est entourée de ses bêtes pri-
vées : un macaque qui porte au cou un collier d’où pend
une -chaînette terminée par un rouleau de buis, et un
autre singe ceinturé autour des reins, puis une panthère,
un guépard (?) et une genette ou plutôt une eivette,
ayant tous les trois de riches et larges colliers autour
du cou, enfin, une pintade (?), une perdrix et, tout en
haut de la tapisserie, un faucon poursuivant un héron ;
telles étaient, avec les :paons et les faisans qui ne sont
pas figurés sur ces tapisseries, les bêtes familières des
seigneurs de ce temps.
Dans quelques grands chäteaux, on avait conservé
‘encore, du reste, la coutume féodale de faire nourrir un
ou deux animaux féroces, comme cette lionne que M. de
Guise avait. en -son « hostel de Guise »-et qu'il arquebusa,
un jour, parce qu’elle avait « estranglé ung de ses grands
laquais* » ; tel encore, ce lion du comte de Tancarwville
dont on trouve la désignation dans des actes de 1495 et
de:1513. Ces actes ne parlent, il est vrai, que d’une « Tour
du lion » située sur le bord du fossé d'enceinte du :chà-
teau de Tancarville, en Normandie ; et:peut-être même
n'était-ce plus là que le souvenir d’un lion que Guil-
laume de Tancarville, chambellan de ‘Henri :I*, roi
1 Les tapisseries, d’un travail semblable à celui des tapisseries de Boussaec,
et appartenant à la collection Martin Le Roy, représentent, en fait d'animaux
privés : des singes et des faisans, (Marquet de Vasselot, fasc. IV, p. 27 et
pl. 3).
? L'Estoile, Journal de Henri IV, cité par Franklin, II, 106.
/
280 RENAISSANCE : XV° ET XVI‘ SIÈCLES
d'Angleterre, avait recu de ce prince, au xu° siècle.
En tous cas, il est curieux de constater ici, en passant,
le rôle que les ménageries anciennes ont joué parfois dans
la légende. Au xvn° siècle, la Tour du Lion du château de
Tancarville existait toujours eton y voyait même la basse
fosse dans laquelle avait dû être placée autrefois la bête
féroce. Cette tour était inhabitée depuis longtemps, mais,
souvenir confus des rugissements que le peuple y avait
entendu jadis, on croyait y entendre encore, la nuit,
des bruits sinistres et la Tour du Lion était devenue la
Tour du Diable.
Un jour l’aumonier du château, voulant débarrasser la
contrée d’un hôte aussi dangereux, se mit à la tête d’une
procession, avec croix, bannière et goupillon, et se
dirigea vers la tour. Tout le monde chantait des can-
tiques ; des prières ferventes s’élevaient vers le ciel,
mais personne n’était rassuré. Arrivée auprès du lieu où
se tenait le maudit, la procession s'arrêta; le chapelain
fit trois fois le signe de la croix, s’arma du goupillon et
bravement entra dans la tour. Pendant quelques minutes,
un silence solennel plana sur cette foule terrifiée;
anxieux, tous les yeux étaient tendus vers la « cave du
Diable », quand, tout à coup, un immense soupir de sou-
lagement fit frissonner cette foule : le chapelain réappa-
raissait, annonçant à ses fidèles, d’un air triomphant,
qu’il avait trouvé le diable, l’avait exorcisé et lui avait
ordonné de sortir à l’instant même. Satan avait obéi,
non sans faire, ajoutait le chapelain, une épouvantable
grimace’.
Les montreurs de bêtes continuèrent à parcourir
le pays, au xv° et au xvr° siècles, comme autrefois. Les
1 Cette histoire, et les deux dates ci-dessus, sont tirées de A. Deville,
a, p. 26. La Tour du Diable, qui existe toujours à Tancarville, est redevenue
la Tour du Lion; elle est en ruines et couverte de lierre.
SEIGNEURS, BOURGEOIS ET FORAINS 281
uns avaient des ours, des loups, des sangliers' des
singes qu'ils nommaient magots, tartarets ou tartarins,
et des animaux « de la terre neufue » tels que des
tatous?. D’autres fois, ils conduisaient un éléphant, ou
quelque bête féroce*, et même on put voir, à cette
époque, des bateleurs renouveler, avec leurs lions, les
exploits des anciens bestiaires romains. C’est ainsi qu’un
haut relief de la cathédrale Saint-Pierre, à Troyes, qui date
du xvr° siècle, représente un homme nu, sans armes,
luttant avec un lion. Dans cette œuvre, les attitudes de
l’homme et de la bête sont si vraies : le belluaire
abaissant fortement la nuque du lion avec son menton en
même temps qu il lui enserrele cou de ses bras robustes ; le
lion à moitié étouffé, la gueule ouverte, la langue tirée,
et repoussant de ses pattes son redoutable adversaire,
tout est si vivant que l’ « imagier en pierre » a certaine-
ment assisté à la scène qu'il représente‘. C’est bien
probablement un de ces mêmes bateleurs qui vint à Paris,
lors de la fameuse foire Saint-Germain de l’année 1611,
et qui fit ses exercices dangereux, au Louvre ou aux Tui-
leries, devant les yeux du jeune Dauphin, fils de Henri IV.
Le 18 février, raconte en effet le médecin Héroard, le
prince vint après diner « à la fenêtre pour voir combattre
sans touches un homme contre un lion* ».
4 À. de Ruble.
? P. Belon. Le Tiers livres de plusieurs singularités... p. 211-212. Belon
dit, au même endroit, que le magot et le tartaret sont les mêmes animaux
que le maïmon ou singe cochon d’Aristote.
3 Voir : Yolande de France, duchesse de Savoie.
# Un moulage de cette sculpture si curieuse se trouve exposé au Musée de
sculpture comparée du Trocadéro à Paris.
5 Héroard, II, p. 54. Nous n'avons pu trouver la signification de cette
expression « sans touches » qu'emploie le médecin de Henri IV. Il faut peut-
être la rapprocher de cette autre expression de « toucheur de bœufs » employée
encore en Normandie pour désigner les hommes qui conduisent les bestiaux
sur les routes, en les frappant ou en les piquant d’un bâton pointu. Héroard
cite d’autres combats d'animaux : I, 227, 228 ; II, 55, 83.
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282 RENAISSANCE : XV® ET XVI® SIÈCLES
IT. La Renaissance ayant amené en France, comme en
Italie, des mœurs plus douces, les seigneurs préférèrent
bientôt, aux bêtes féroces d'autrefois, des animaux plus
paisibles et de commerce plus facile. A la cour des der-
niers Valois, on affectionna, les dames surtout, des sortes
de petits renards d’Afrique qu’on appelait Adives*;
Henri IV ramena le goût des singes qu’il tenait de sa
mère Jeanne d’Albret?, et l’on vit, non sans quelque
scandale, la comtesse de Guiches, sa maîtresse, se faire
accompagner, à la messe, de sa guenon et de son barbet*.
Un peu moins frivoles, en province, les seigneurs
français s'occupèrent surtout, à l'exemple déjà ancien de
René d'Anjou et de Louis XI, d'introduire et d’acclimater,
dans leurs domaines, des espèces étrangères utiles, pour
l’ornement des parcs et des jardins, pour les émotions
de la chasse ou pour les plaisirs de la table. Ce fut
l’époque où la faisanderie commença à devenir un art
et où l’on vit paraître : les premiers dindons qui furent
apportés d'Espagne en France, au temps de Louis XIT,
et, en Angleterre, à l’époque de Henri VIII, les pintades
qui furent réimportées par des marchands venus de la
Guinée‘, les canards tadornes qui se voyaient encore
! On disait alors adives (Dict. de Richelet, édit. de 1680) ; mais plus tard
on parla aussi d’adires ce qui n’était sans doute que le même animal, le Canis
cornac L. ou Canis aureus. Les deux expressions se trouvent dans Richelet
(édit. de 1759) avec à peu près la même signification.
2 Mémoires de Jeanne d'Albret, éd..de Rubble, p. 32.
3 D'Aubigné, Sa vie à ses enfants (éd. Réaume, I, p. 5t), et Mémoires (éd,
Buchon, p. 495).
: + Ces deux espèces d'oiseaux, les dindons et les pintades, furent prises
l’une pour l’autre par quelques écrivains. Ainsi Delamarre raconteque-Jacques
Cœur, disgracié en 1450, se retira en Turquie d’où il rapporta une foule de
curiosités, des dindons entr'autres, qu'il élevait dans son château de Beau-
mont en Gâtinais (Traité de la Police, t. II, p. 1376). Belon fait la même con-
fusion en disant que Le dindon était commun « es métairies romaines » (ÆHuist.
de la nature des oyseaux, p. 248, et Portraits d'oyseaux.., p. 36.) —1Les
dindons furent d'abord des animaux de luxe ; le premier qui fut mangé en
SEIGNEURS, BOURGEOIS ET FORAINS 283
rarement, en 155, « sinon ès courts des grands sei-
gneurs », les francolins qui étaient encore plus rares, les
cygnes, dont l'introduction dans Je centre de la France
avait tenu peut-être à une histoire d'amour‘. Au milieu du
xvi° siècle on ne trouvait encore de ces derniers oiseaux,
en quantité du moins, qu'en Flandre, à Valenciennes,
qu'endisaitavoir été appelée pour cela « Val aux Cygnes »,
sur les bords de la Charente qui avait alors la réputation
d'être « bordée de cygne et pavée de truite », sur la
rivière de Touvre, près du chäteau d'Angoulême, où un
des serviteurs du comte Charles d'Orléans, le père de
François I‘, était tenu, en guise d'hommage, à lever
les nids de ces oiseaux et à échauder leurs ailes pour
les «empêcher de voler, puis à Tours, à Cognac et à
Saumur. Comme au temps de Socrate, on atitribuait tou-
jours à ces oiseaux le pouvoir de la divination ; on eroyait
qu ilsprévoyaient par un chant funèbre leur mort et même
celle des hommes :; aussi ce fut avec terreur que l’on
en vit quelques-uns, deux ou trois jours avant la mal-
heureuse journée de Saint-Barthélemy de l’an 1572, « vol-
tigeans, nageans et se plongeans dans la rivière de Seine
entre Saint-Clou et le port de Nully (sic) ».
À cette époque, chaque domaine provincial d'un peu
d'importance ne tarda pas à posséder un grand nombre
d'oiseaux divers qui étaient gardés « pour l’'amusement,
la viande, les œufs ou la chasse ». Sans parler de la basse-
cour, du colombier, de la fauconnerie ni du vivier, on
voyait.en captivité, dans les volières, ou en liberté dans
les jardins : des poules d'eau, des sarcelles, des bécasses,
des courlis, des cygnes, des grues, des cigognes, des
France, parut au festin de noces de Charles IX, en 1575. (Temminck, Hist.
des Gallin., p.378.)
1 Voir p. 180.
? Voir notre t. IE, p. 249-250.
284 RENAISSANCE : XV® ET XVI‘ SIÈCLES
gélinottes, des faisans, des paons et des poules d'Inde.
Dans un « têct à part, haut eslevé et adossé contre la
closture de la court », des poules de Numidie étaient
gardées pour la seule curiosité, « sans plaisir ni profit ».
Dans d’autres volières se trouvaient des rossignols, des
roitelets, des chardonnerets, des pinsons, des canaris,
des linottes, des mésanges, des alouettes, des grives et
autres « oyseaux chantans harmonieusement ». Des
hérons étaient attirés dans de hauts établis appelés
« haironnières », pour que le seigneur, quand il lui plai-
sait de « faire quelque banquet magnifique et somptueux,
ait des hairons à son commandement ». Dans certains
domaines, auprès de Lisieux, en Normandie, par exemple,
on élevait, pour la vente, un grand nombre de paons, et
les perdrix du cardinal de Chûtillon, qui s’en allaient
tous les jours aux champs avec les poules et revenaient
le soir avec elles, étaient fort renommées‘. Enfin, l’on
trouvait presque partout, comme au temps des Romains,
de grandes garennes où parcs de réserve pour cerfs,
daims, chevreuils, sangliers et lièvres?. Dans le Parc
du château d’Anet, par exemple, à côté d’une héron-
nière, de volières et de viviers, Diane de Poitiers, la
favorite de Henri II, faisait nourrir des bêtes fauves
« destinées à procurer à leur maitresse le plaisir de
la chasse sans qu'elle eût à en redouter les dangers ? ».
Au château de Gaillon, l'archevêque de Rouen, Charles III
1 Tous ces renseignements sont pris à Lièvre, p. 429 ; à Belon, b, p. 172
et 240 ; à Charles Estienne et Liébault, liv. 1, p. et verso 45, 46, 47, 50, 5x,
liv. VII, p. 364, 365 et 384 et suiv., à Ducerceau et à Bruyerin-Champier. De
re cibaria, p. 791 (cité par Franklin, IF, p. 185).
? Nous citerons, comme une des plus vieilles représentations de ces
garennes, une estampe de Claude de Chastillon concernant le château de
Paulmy, en Indre-et-Loire. C’est probablement de cette époque aussi, que
datent nos premières races de lapins domestiques car nous n’en entendons
pas parler avant Estienne et Liébault.
3 Mémoires de la Société archéol. d’'Eure-et-Loire, t. VI, 1880, p. 58.
SEIGNEURS, BOURGEOIS ET FORAINS _ 285
de Bourbon, frère naturel de Henri IV, possédait un grand
parc « bien muré et fourny d’orangers, de fontaines à
grandes cuves de marbre qui coulaient en divers endroits,
et d'un délectable jardin avec fruictiers, grands cyprès et
vollières d’oyseaux. » Ces dernières flanquaient les quatre
côtés d'un élégant pavillon octogone, surmonté d'une
calotte sphéroïdale qui s’élevait au milieu du jardin; elles
renfermaient, entre autres : des faisans, des paons, des per-
drix, des outardes, des pigeons et des « poulles daindes »
dont les œufs étaient mis à couver dans des étuves.
Mais le domaine seigneurial qui commençait à attirer le
plus les regards, à cette époque, était celui de Chantilly.
III. Le domaine de Chantilly a une origine lointaine. Dès
le x° siècle, en effet, il est fait mention, en ce lieu, d’une
« châtellenie » qui appartenait au comte de Senlis; la rési-
_ dence seigneuriale était alors une tour qui s’élevait, au
milieu des marécages de la Nonette, sur le rocher trian-
gulaire où se voit le château actuel. La châtellenie de
Chantilly passa, au xv° siècle, dans la famille de Mont-
morency et fut incorporée, en 1551, au duché-pairie de ce
nom.
C’est au connétable Anne de Montmorency, l'ami
d'enfance de François I* et le compagnon d'armes de
Bayard, que remontentles premiers embellissements de ce
domaine. Les marécages de la Nonette furent alors dessé-
chés, les grandes et magnifiques avenues actuelles furent
tracées dans la forêt ; le vieux manoir fortifié, qui avait
succédé lui-même à une tour féodale, fut transformé en
un château moderne dont l'extérieur garda l'aspect du
moyen âge, mais dontles façades intérieures furent du plus
4 L'histoire du château de Gaillon est donnée par Deville dans les Comptes
de dépenses ; le passage entre guillemets est tiré d’un des comptes, p. 331.
Voir aussi : de Bras de Bourgueville. Les volières furent figurées, en 1576,
par Androuet du Cerceau (Voir : Deville, b, pl. IE, fig. g et pl. IT).
286 RENAISSANCE : XV° ET XVI® SIÈCLES
pur style renaissance. Le connétable fit rejoindre, par
un pont, la facade sud de ce château à un terre-plein
placé fortement en contre-bas et sur lequel il fit élever
ce charmant palais annexe qu’on voit encore aujourd’hui
dans son état primitif; enfin il fit édifier, dans le
voisinage, au bas ou en avant du Jeu de Paume actuel,
entre les écuries et le large fossé du château, une vaste
ferme qu’on appela Bucamp*. C'est là que nous trouvons
la première indication d’une ménagerie à Chantilly. Le
« ménage », comme on disait alors, ne comprit d’abord
que des animaux domestiques : vaches, veaux, moutons,
chèvres, porcs, oiseaux de basse-cour ; mais déjà pourtant
le connétable fait rechercher des animaux exotiques.
On voyait, en effet, dans le jardin du petit château,
une grande volière avec perroquets et « oiseaux de toute
sorte? »; plus loin, vers l’île d'Amour, se trouvait une
héronnière ; plus loin encore, en dehors du pare, dans le
voisinage de l’église actuelle : l’autourserie, la faucon-
nerie et le « chieny », ou chenil.
Un grand nombre des animaux du connétable Anne lui
étaient donnés. Le Grand Seigneur, le sultan Soliman, en
particulier, lui envoyait souvent : des chevaux turcs,
des chiens, et surtout des oiseaux, principalement des
faucons tunisiens, des gerfauts et des sacres ; «.. Bar-
berousse, roy d'Alger, le recherchoit fort aussi, jusques
au Dragut et autres corsaires, qui le craignoient; et luy
envoyoient de Barbarie toujours quelques petites gen-
tillesses et surtout de ces oyseaux, comme j ai veu sou-
! Cette ferme fut bâtie, de 1528 à 1530, sur l'emplacement d'une autre
ferme ruinée qui avait appartenu aux moines de Saint-Leu-d'Esserens jusquà:
la fin du xv° siècle. (Gustave Macon, a.)
? On voit cette volière, reconstruite en 1601, sur deux gravures de Silvestre
publiées vers 1670; elle: disparut définitivement en 1673, mais son empla-
cement reste connu et l’on continue encore à parler du « jardin de la
volière ».
SEIGNEURS, BOURGEOIS ET FORAINS 287
vent en arriver‘... ». On faisait aussi des cadeaux d’ani-
maux vivants à sa femme, Madeleine de Savoie, en par-
ticulier une « petite beste fort étrange et assez belle,
qui ressemble à un lion et n’est rien si doux » que lui
envoya, le 23 septembre 1530, le vicomte d’Aguisy, plus
connu des bibliophiles sous le nom de Jean Grolier.
Lachasse à courreétait pratiquée à Chantilly avec autant
de passion que la chasse au vol. Les cerfs, les sangliers,
les loups de la forêt exercèrent l’ardeur de François I”,
de Henri Il, de Henri IV et plus tard de Louis XIN; le
13 octobre 1527, par exemple, le capitaine de Chantilly,
Pierre de Garges, écrit à son maître : « Il n’est encore
point de nouvelles que le roy [c'était François 1*] doibve
partir de céans ; il trouve tant de cerfs en vos foretz qu'il
s'en contente, et pareillement de sangliers. Il a pris quatre
cerfs et deux grans sangliers, et demain doibt encore
courre. Il a dit à Monsieur vostre père (Guillaume de
Montmorency) qu'il y a cent cerfs courables en sesforetz
de céans et de Coye, et qu'il en a eu le rapport. » Quant
à Henri IV, c’est une véritable fougue qu'il apportait à
ceplaisir ; pendant un séjour à Chantilly en 1607, ilchasse
neuf jours sur dix : « Il y a pris tant de plaisir depuis
Paube du jour jusques à la nuit close qu'il a esté contraint
d'aller changer de chemise en sa chambre... Les chiens
sont tous sur les dents et n'en peuvent plus... I prit hier
deux chevreuils à force et deux laies avec le vautrait…
Vosoiseaux ont donné beaucoup de plaisir à Sa Majesté *. »
Henri [°° de Montmorency, auquel étaitadressé ce rap-
1 Brantôme, Œuvres, éd. Lalanne, III, 347.
? Extraits des lettres de l'intendant Girard du Thillay au connétable Henri
de Montmoreney, mars 1607. Ces citations, de mème que celles dont nous
ne donnerons pas les références; sont empruntées aux documents conservés
dans les Archives du Musée de Condé, à Chantilly. Elles nous ont été commu-
niquées très aimablement par le savant conservateur du Musée, M. Gustave
Macon, anquel nous devons, en grande partie, la rédaction de l'histoire des
ménageries de Chantilly.
288 RENAISSANCE : XV° ET XVI° SIÈCLES
port, faisait alors, depuis 1602, de grandes dépenses pour
l’embellissement de Chantilly. Le pavillon qui prit ensuite
le nom de Maison de Sylvie est son œuvre, de même
qu'une « faisandière » qui fut établie tout à côté; la vo-
lière du jardin du petit château fut entièrement recons-
truite, mais les tourterelles y périrent de froid pendant le
dur hiver de 1607-1608. Le bassin, qui séparait alors le
petit château du grand, renfermait « les carpes dorées et
argentées »; l'étang du Serrurier était réservé aux bro-
chets ; l'élevage des truites se faisait dans un canal voisin
qui en a conservé le nom. Alors comme aujourd’hui, les
cygneset les canards sillonnaient le vaste étang ; des cerfs
et des daims étaient enfermés dans le parc ; une biche et
une daine apprivoisées amenaient leurs faons au château.
Ces animaux avaient leur logis dans des bâtiments édifiés
par Anne de Montmorency, en 1530, et qui subsistèrent
jusqu’en 1674, date où la création de l'entrée actuelle du
château les fit disparaître; ces bâtiments se trouvaient
sur la Pelouse, entre les Six-Arbres et le Pavé montant.
Ce fut là la première ménagerie du Grand Condé.
Les documents du temps nous montrent Henri IV visi-
tant « le ménage de Bucamp », comme on disait alors :
il se plaît à examiner surtout les chèvres de Barbarie,
et surveille le moment où il pourra faire enlever celles
que le connétablé lui a promises, « lorsqu'elles seront
en leur beaulté, grasses et bien vestues » ; il s'amuse aux
ébats des paons et des dindons; une lettre mentionne
« les paonnes blanches et les faisans argentés ». En l’ab-
sence du connétable, retenu le plus souvent dans son
gouvernement du Languedoc, le roi de France faisait les
honneurs du domaine à Mgr le comte de Soissons et au
seigneur dom Jehan (Jean de Médicis), les conduisant
par tous les coins, « tant dans le chasteau, Bucamp, que
toutes les mesnageries ». Enfin, ajoute l’intendant Girard,
SEIGNEURS, BOURGEOIS ET FORAINS 289
écrivant à son maître le 12 mars 1607, « il admire vostre
maison et la trouve plus agréable qu'il n’a jamais fait ».
Le Roi, toujours « vert galant », y admirait plus encore
la jeune Charlotte-Marguerite de Montmorency, fille du
connétable, dont le mariage avec Henri II de Bourbon
devait bientôt faire entrer le domaine de Chantilly dans
la famille des Condé.
Le dernier des Montmorency passa la plus grande par-
tie de sa vie, comme son père, à guerroyer en province,
mais lui aussi continua à faire nourrir nombre d'animaux
à Chantilly. C’est du moins ce que nous apprend le poète
Théophile de Viau dans sa description enthousiaste de
la Maison de Sylvie :
« Les animaux les moins privés
Aussi bien que les moins sauvages
Sont également captivés
Dans ces bois et dans ces rivages.
Là, les faisans et les perdrix
Y fournissent leur compagnie.
Avec elles voit-on manger
Ce que l’air le plus estranger
Nous peut faire venir de rare,
Des oiseaux venus de si loin... »
On connaît la triste fin du maréchal Henri de Montmo-
rency. Pris les armes à la main au combat de Castelnau-
dary, en état de révolte contre le roi de France, il fut
condamné à mort et exécuté en 1632. Ses biens furent
confisqués, mais Louis XIII les remit à ses sœurs, à
l'exception de Chantilly, qu'il retint pour son plaisir
sans l’unir au domaine de la Couronne. C'est après
sa mort que nous verrons les ménageries de Chantilly
prendre, entre les mains des Condé, le développement qui
les fera rivaliser avec celles de Louis XIV.
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Cerceau. b. Le Second volume
des plus excellents Bastiments de
France... Paris, M.D.LXXIX.
Cerceau. c. Livre d’architecture
de Jacqves Androvet Dv Cerceav,
avquel sont contenues diverses ordon-
nances de Plants et éléuations de Bas-
timents pour seigneurs, gentils-
hommes, et autres qui voudront bastir
aux champs mesmes en aucun d’iceux
sont desseignez les basses-courts,
auec leurs commoditez particulières ;
aussi les iardinages et vergiers. Paris,
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in älterer und neuerer Zeit, beson-
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Ende des Jahres 1842 in Deutschland
erschienenen..…. von neuem gänzlich
umgearbeïtet von Wilhem Engel-
mann. Leipzig, 1843, in-8° (p. 8).
« Epistre composée en latin par le
renommé et royal poëte fauste Andre-
lin de fourly en laquelle Anne très
vertueuse royne de France, duchesse
de Bretagne, exhorte de son retour le
très puissât et immuable roy de
France loys douziesme son mary,
estant en Italie, après auoir obtenu le
triomphe de victoire côtre les véni-
ciens. Translatée icelle epistre en
français par Mace de Villebresme,
valet de chambre ordinaire diceluy
seigneur. » Bibliotk. impér. publique
de Saint-Pétersbourg. Mss fr.
[Ce magnifique manuscrit renferme
de nombreuses miniatures toutes très
intéressantes pour la vie de l’époque.
Au verso du titre, une grande planche
représente la reine avec ses dames;
on y voit un petit chien blanc et une
grande cage avec une perruche verte,
bec et pattes rouges (p. 262).]
Esope (p. 57).
Espérandieu (Émile). Recueil gé-
néral des bas-reliefs de la Gaule
romaine. Documents inédits sur l'His-
toire de France, 3 vol. in-4°. Paris,
1907-1910 (p. 100, 113, 160).
Estienne (Ch.). Prœdium rusticum.
[Ce livre, écrit en latin en 1545 (8),
fut traduit en français par Liebault,
qui avait épousé une fille d’Estienne,
sous le titre de : « L’Agriculture et
Maison rustique de M. Charles Es-
tienne et Iean Liebavlt, docteurs en
médecine ».
L'édition que nous avons consul-
tée est celle de Rouen, 1600, in-4°
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n° 810 (anc. 8392). [Ce recueil a été
compilé en 1351 et copié vers la fin
du xiv® siècle, sans doute pour le duc
de Bourgogne, Philippe le Hardi. —
Les fac-similés qui en ont été faits
(réduits en 2 vol. in-12) sont mauvais
et leur pagination ne correspond pas
à celle de l'original] (p. 39, 40, 238).
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Cal George d'Amboise... depuis 1504
jusques.. 1514. Bruxelles, 1712,
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à
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P.-H. Witkamp. De diergaarden
van vroegeren en lateren tijd inzon-
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klijk zoôlogisch genootschap Natura
Artis Magistra te Amsterdam.
[Cet ouvrage forme la dernière
partie de la publication du Prof.
H. Schlegel et P.-H. Witkamp. De
dierentuin van het koninklijk Zoülo-
gisch genootschap Natura artis Ma-
gistra te Amsterdam. Amsterdam,
1872] (p. 157).
x
Xénophon (p. 47, 61, 135).
Y
Yolande de France. Chroniques de
Yolande de France, duchesse de
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8° (Académie royale de Savoie. Docu-
ments, vol. 1°) (p. 246, 281).
Z
Zevort (Ch.). V. Arisropnane.
XVI.
TABLE DES PLANCHES
Jardin d’acclimatation d’une reine d'Egypte de la XVIIIe dynastie,
à Thèbes. (Quartier des mammifères). . . . . . . . . . . .
Autre vue du même Jardin d'Acclimatation. (Quartier des Oiseaux
et des Poissons)
») lie, je: plier. /e Te rer 0e) vel) Ale TNT) 7e EN ME Ne RS AUS
Ménagerie d’un empereur de Chine au x siècle après J.-C. .
Scènes de ménageries des rois assyriens
CHR ETS EE LE OUT ee GA
Volière de Varron d’après l'interprétation de Pierro Ligorio. .
Volière de Varron d’après l'interprétation de Dezobry
Grande chasse d'animaux sauvages en Afrique pour les ménage-
ries romaines
do ye le. pete he Tee lie: 6 era e NET ANSE RAS NS 1
Scènes de ménageries romaines .:. , . ...\, UM LR
Médailles séculaires et médaillons contorniates représentant quel-
ques animaux de ménageries romaines. . . . . . . . . . .
Perspective de l’amphithéâtre de Pouzzoles dans son état actuel.
Fresque du Palais des Papes, à Avignon
Montreurs de bêtes chez les Turcs, au xvr° siècle, , .
ee loi el Ter NN Te MR ES
Jeux et combats d'animaux à Florence. . . . . . . . . . . . À
. Guépards de chasse et autres animaux des Médicis, au temps de
Cosme l'Ancien
La « Cour du Prince », à Gand et sa ménagerie, à la fin du
au siècles is ST AS EN ER RN S
Animaux héraldiques et animaux privés d’une châtelaine fran-
çaise, au xv° siècle, . . . . .
Pages.
TABLE DES MATIÈRES
5 ES M RE GE NS LEE NE APE
PREMIÈRE PARTIE
L'ANTIQUITÉ ET LE MOYEN AGE
{(JUSQU’A LA FIN DU XIVe SIÈCLE)
CHAPITRE PREMIER
LES MÉNAGERIES DES ÉGYPTIENS
1. Origines de la coutume de garder des animaux sauvages en captivité.
— Totémisme et animaux sacrés . . . . . . . . . . . . . .
2. Ménageries des Égyptiens. — Culte des animaux et ménageries des
RENE APP EE A EL EUR ALES SRE pe
es J'inimaus 2: Jus D Le Je 2
4. Les animaux de chasse et les lions familiers des Pharaons . . . -
5. Les parcs à animaux. — Le Jardin d’acclimatation de la reine
Hatasou. — Moyens employés pour se procurer des animaux
TE AT Re 27 Sete GA al fi ee
6. Les ménageries d'Alexandrie et la procession des Grandes Dionysies.
CHAPITRE II
LES MÉNAGERIES EN ASIE ET EN GRÈCE
1. Les parcs et ménageries des empereurs chinois . . . . . . . . .
2. Les animaux sacrés dans l’Inde antique. . . . . . . . . . . . .
3. Les réserves de chasse et les parcs à lions des rois de Babylone. .
4. Les animaux sacrés de Perse. — Destruction des Paradeisos de Baby-
TD SE TLC ES 4 RATE RTE Le déslToiA
5. Les ménageries de Ninive, de Phénicie, de Syrie et de Judée . . .
Le”
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NT -
L Med" d ‘2
22
28
316 TABLE DES MATIÈRES
6. Les animaux familiers et les offrandes d'amour, chez les Grecs . .
. Les animaux sacrés élevés dans les temples et les réserves de chasse,
en Grèce .
PRE TRS Le LOU SE ar (Le LOUE NT LOTS RNA I ne RU Parle
. Les premières ménageries ambulantes, en Grèce. Les ménageries
des Grecs sous la domination étrangère. . . .
AUE® MAUR: Le LR re: Fit
CHAPITRE III
LES PETITES MÉNAGERIES DES ROMAINS
1. Les animaux sacrés et les animaux familiers en Italie. . . . . . .
2. Les oiseaux parleurs. Les oiseaux chanteurs. Les oiseaux de Vénus
et les autres animaux de la maison romaine, . . . . . . . . .
3. Les villas romaines etleurs réserves de chasse. — Les parcs à loirs et
A 0 14 17 RAONNSENUEE SOPOA ER EOS L PES E A AR Aa RUES A QUE AU
. Les volières à grives et les élevages de paons . . , . . . . . ..
. Les volières d'agrément, — Description de la volière äe Varron . .
6. Les aquariums et les viviers du golfe de Naples. . . . . . . . . .
CHAPITRE IV
LES GRANDES MÉNAGERIES DES ROMAINS.
COMBATS DE L’AMPHITHÉATRE
. Les premières ménageries en Italie. e Origine et développement des
spectacles de combats d'animaux . . . . . . . . . . . . . .
. Moyens employés par les Romains pour peupler leurs ménageries.
#— Pourvoyeurs d'animaux : 441,1, 4" NIMES
. Les différentes sortes de ménageries à Rome. — Ménageries des
POperene es UT Cas UD LENS ESS
. Entretien des ménageries. — Gardiens d'animaux. — Dompteurs.
+7 Bêtes féfoces apprivolsées. ; 4:54 09 mA
. Diverses utilisations des ménageries romaines. Les amphithéâtres et
leurs ménageries 5.210122 Len ER TN eue ee ONE
. Jeux d'animaux à l’amphithéâtre. — Exhibitions et combats d’ani-
maux, chasses et naumachies. — Hommes et femmes condamnés
aux bêtes D ER ER ER NE RE ARE AD
. Les bestiaires et leurs exploits. — Fin des ménageries romaines. .
. Liste des animaux qui ont vécu dans ces ménageries . . . . . . .
CHAPITRE V
53
59
64
67
73
: 97
81
84
LES MÉNAGERIES DU MOYEN AGE EN ORIENT, EN ITALIE,
EN ANGLETERRE, DANS LES PAYS-BAS ET À AVIGNON
1. La fin de l'Empire romain et les ménageries de Constantinople. . .
2.
Les ménageries eù Italie. 215020027052 SE RENTE RRE
LT Re PRÈS RE TE LR TR ET OPEN De + ce TEA D Ge RE SU PET: E PET ON T LR AT
fa bc ESA SE € 3 S 0e UNE Se LATE ES Es NUS IE
TABLE DES MATIÈRES 317
3. Les ménageries des rois normands en Angleterre, à Woodstock et à
ESS. TR ES re nt ia ATCET 153
4. Les fosses à ours et les loges à lions chez les Seigneurs des Pays-
Bas. — Ménagerie du Pape à Avignon . . . . . . . . . . . . 156
CHAPITRE VI
LES MÉNAGERIES MÉDIÉVALES EN FRANCE
1. Les amphithéâtres et les combats d'animaux des Gallo-Romains et
be... De Ur ES NE de ee MIRRES 160
2. Les ménageries de France aux premiers temps du moyen âge. Les
animaux des couvents et des châteaux féodaux . . . . . . . . 162
3. Les animaux des rois de France, de Louis IX à Charles V. La pre-
mière ménagerie du Louvre (1333 à 13795) . . . . . . . . . . 168
4. Les oïseaux de Charles V au château de Vincennes et au manoir de
Beauté. La ménagerie de l'hôtel Saint-Pol, sous Charles V et
NÉ 0 eg 1 DS AN AT SEE ER RTES 170
5. Les ménageries des Tournelles et de Saint-Pol, de Charles VII à
François Ier, — Curieux procès occasionné par les lions de l'hôtel
EE 5 SUR TS ER ER EC DAS 195
6. Les animaux chez les seigneurs et les bourgeois de France à la fin
du xrv° siècle. — Les montreurs de bêtes. . . . . . . . . . . 178
DEUXIÈME PARTIE
LA RENAISSANCE
(XVe ET XVIe SIÈCLES)
CHAPITRE VII
LES DÉBUTS DE LA RENAISSANCE. MÉNAGERIES
DES ARABES, DES TURCS ET DES ANCIENS MEXICAINS
1. Les Arabes et les Turcs ramènent en Europe et en Afrique le faste des
anciens rois perses.— Les ménageriesturques de Constantinople. 183
2. Les ménageries arabes du nord de l'Afrique . . . . . . . . . . . 188
3. Les ménageries des anciens Mexicains : la ménagerie de Montezuma
AT CROORISR 1 4, 4. 07 ER a GE ROSES 190
4. Les animaux et le musée de l’Académie de Tezeuco. . . . . . . . 195
CHAPITRE VIII
LES MÉNAGERIES D'ITALIE A L'ÉPOQUE
DE LA RENAISSANCE
1. Le développement des ménageries en Italie, — Les ménageries de
Fiôrenpe 1. 41 0 le Er To EDEN EESTI 197
318 TABLE DES MATIÈRES
2. Les ménageries de Ferrare, Milan, Rome, Naples et autres villes
d'Italie SERA DS Lee OS AO ACIDE NAT MOUREREENRE RE RE Es tre SRE 207
3, Les animaux du Pape et des Prélats de l'Église romaine. 500
4: Les peintres italiens et les ménageries : ., 4, 000, Lo 205
CHAPITRE IX
LES MÉNAGERIES D'ANGLETERRE, D'ESPAGNE
ET DE PORTUGAL AUX XVe ET XVIe SIÈCLES
LS
. La ménagerie royale de Londres à l’époque de la Renaissance. . . 210
2. Les ménageries espagnoles. — Combats de taureaux et de bêtes
féroces au temps de Charles-Quint. . . . . . . . . ,. . .. 212
3. Les ménageries portugaises. — Combat d’un rhinocéros et d’un élé-
LL M UE PASTEUR NE ARR TASER QE ER GPA 2 LENS à 215
CHAPITRE X
LES MÉNAGERIES DES PAYS-BAS, DE SUISSE, D'ALLEMAGNE
ET D’AUTRICHE AUX XV: ET XVIe SIÈCLES
1. Les lions de Bruges et de Gand au temps des ducs de Bourgogne . 221
2. Les animaux de Marguerite d'Autriche à Louvain et à Malines. —
La ménagerie de la Cour du Prince, à Gand (de 1500 à 1598). . 225
3, Anvers et le Pare de Bruxelles", "742" 00AS nent Re 229
4. Les fosses à ours des villes de Suisse. . . . . . .. . . . . .. 230
5. Les ménageries d'Allemagne et d'Autriche. . . . : . . . . . . . 231
CHAPITRE XI
LES MÉNAGERIES DE BOURGOGNE, DE LORRAINE, DE SAVOIE,
D'ANJOU ET DE PROVENCE AUX XV: ET XVIe SIÈCLES
1. Les animaux à la cour de Philippe le Hardi, à Dijon. . . . . . . . 237
2. Les ménageries de Bourgogne au temps de Philippe le Bon. . . . 239
3. Les lions et les ours à la Cour de Lorraine. Combats d'animaux à
Many Ne PR SR PROS NAN PR EE RS RSR 242
4. Les ménageries de Savoie: 21.1. 400" CUS ENETEAN NS NN 245
5. La Cour du roi René et sa ménagerie au château d'Angers. . . . . 246
6. Les ménageries de Provence. 5,2 00 00 UE CRE 254
CHAPITRE XII
LES MÉNAGERIES DES ROIS DE FRANCE AUX XV:
ET XVIe SIÈCLES
1. Les animaux de la reine Marie d'Anjou et l'enfance de Louis XI au
château de: Chinon... STE NEO NS Rene 256
TABLE DES MATIÈRES 319
2. La ménagerie de Plessis-les-Tours et les autres RD royales
au temps de Louis XI . . . . . . . Pig ee 4 D MOMENT SOS
3. Anne de Beaujeu et la girafe de Laurent de Médiri, — Les ména-
geries à la cour de France au temps d'Anne de Bretagne . . . 261
4. Les animaux de François If. — Combats de bêtes féroces et pour-
nr urs d'animaux... 20 Ur it oeil = VRAIS ENS
5. La ménagerie de Henri [I au château de Saint-Germain. — Les ani-
maux de Catherine de Médicis et des « enfants de France » . . 270
6. La nouvelle ménagerie du Louvre et la ménagerie des Tuileries . . 273
Phen méhageries de Henri IV..: 7. 54 JUN CRT
ss
CHAPITRE XIII
LES MÉNAGERIES DES SEIGNEURS, DES BOURGEOIS ET DES
FORAINS, DU XV AU COMMENCEMENT DU XVII* SIÈCLE
. Les bêtes privées du château de Boussac. — La lionne du duc de
Guise et le château de Tancarville. — Bateleur rappelant les
exploits des bestiaires romains . . . . . . . . . . . . . . . 278
2. Acclimatation de nouveaux oiseaux dans les PR provinciaux.
ne ETS PE le 16 SUR RE TUE
3. Premières ménageries de Chantilly. . . . . . . . . . . . . . . 265
InxDEx BIBLIOGRAPHIQUE. RÉFÉRENCES ET SOURCES . . . . . . . . . . . 991
DR A NOMES LU EN RM D UE METRE ET EURE
ÉVREUX, IMPRIMERIE CH. HÉRISSEY, PAUL HÉRISSEY, SUCCr
DINLINU SEL I. MSI QU JU
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